La liberté au service de l'égalité et de la fraternité

Temple de Clarens (©Alexandra Urfer Jungen)

Écouter le culte :

Chers amis, chers frères et sœurs,

A Cully, au bord du lac Léman, non loin du monument dédié au Major Davel (1670-1723), héros de l’indépendance vaudoise, règne en maître un imposant et majestueux platane. « Planté en 1798 » comme l’indique la plaque commémorative, plus précisément en ce jour du 24 janvier 1798 où le canton de Vaud découvrit la liberté, après deux siècles et demi de domination bernoise.

Cet arbre est l’un des seuls survivants en Suisse et en France de ces très nombreux arbres de la liberté planté dans la foulée de la Révolution française de 1789 pour célébrer l’avènement d’un temps nouveau, pour célébrer la liberté !

Ce petit rappel historique (et touristique – allez-voir ce platane, cela en vaut la peine) a pour seul but de replacer ce mot, cher à nos cœurs, gravé sur le drapeau vaudois en lettres d’or, dans son contexte moderne.

Platane planté à Cully en 1798 en mémoire du Major Davel, signe de liberté pour le canton de Vaud (©Marc Horisberger)      Armoirie de 1798 de la République lémanique (qui deviendra le canton de Vaud en 1803) et de la République hélvétique sur un vitrail de l'église réformée de Cully (photo ©marc-horisberger.ch)

La liberté, au fil de l’histoire est devenue en à peine deux siècles le fondement des sociétés modernes et trouve sa pleine expression dans l’Article premier de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 :

« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité. »

Bien sûr, on mesure – et surtout en cette semaine où les tragiques événements de l’Ukraine nous le rappellent, bien sûr, on le voit, on le sait, on le sent, on le découvre chaque jour, cet idéal philosophique et humaniste qui plonge ses racines dans les textes des philosophes de l’Antiquité et dans la Bible, est bien loin d’être partout reconnu et encore moins appliqué.

L’être humain reste dans cette réalité paradoxale que révèle l’apôtre Paul dans cette épître aux Romains (7, 15-25), dont nous avons entendu quelques mots dans la liturgie, que nous sommes et restons dans un éternel conflit entre le bien que nous aimerions mettre en œuvre et le mal que nous faisons.

La liberté est un mot, une idée, un concept, qui n’échappe pas à cette tension. On y aspire, on l’aime, on la conquiert, on la plante, mais ses ennemis – à commencer par soi-même ! – sont nombreux.

C’est pour cela qu’il y a très peu d’arbres de la liberté qui ont survécu à deux siècles. Très souvent ils ont été arrachés, coupés, détruits, brûlés, au retour de ceux qui voulaient restaurer l’ordre ancien et asservir à nouveau les hommes qui venaient à peine de se libérer.

Cette tension traverse toute l’histoire humaine je crois, et les textes de la Bible lus ce matin en témoignent. L’asservissement de l’homme par l’homme est une tentation de toujours, à laquelle l’homme ne semble pas pouvoir résister. La liberté c’est bon pour nous, mais pas pour les autres !

Les Français qui avaient gravé pour la première fois sur le fronton de la Mairie de Paris – suite à la décision du maire Jean-Nicolas Pache, originaire d'Oron dans le canton de Vaud – le triptyque « Liberté, égalité, fraternité », ne concevait pas que les esclaves de Haïti, puissent eux aussi faire de cette devise la leur ! La liberté, c'est bon pour nous, mais pas pour les autres !

Alors on bafoue les accords qu’on a signé (en l’occurrence en prenant même Dieu a témoin !). Alors on utilise la liberté comme une couverture pour couvrir des actes mauvais comme le dénonce l’apôtre Pierre. Et cela vaut aussi bien au plan de la communauté humaine qu’au plan individuel.

Déjà les Corinthiens, qui avaient bien compris le message de liberté de l’Évangile disaient à l’apôtre Paul, alors si je suis libre « tout est permis ! », je peux faire « ce que je veux, quand je le veux où je le veux ! ».

Ce type de liberté qui se sert soi-même, qui sert des intérêts nationaux ou qui revendique un choix individuel sans limites, cette liberté qui se soustrait à toute obligation envers autrui, croyez-moi, ce n’est pas la liberté. Cette compréhension de la liberté narcissique, égocentrique, ne peut pas être, ne sera jamais confondue avec une authentique liberté.

Mais alors comment parler de la liberté me direz-vous ?

Peut-on encadrer la liberté par toutes sortes de lois, à commencer par celle que l’on entend résonner comme un mantra dans les chaumières et au café du commerce : « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres ». Mais c’est encore « Ma liberté ». Elle est toujours aussi individualiste ; indécrottablement individualiste et égocentrique.

Une liberté bornée, me direz-vous, limitée, encadrée, est-ce encore la liberté ? N’est-ce pas son contraire ?

Qu’est-ce que la liberté ? N’est-elle pas une chimère ? Un idéal impossible à atteindre et encore moins à vivre ? Peut-on vraiment être libre ? Et à quelle condition ? On entend le cri de désespoir de l'apôtre Paul : « Qui me délivrera de cette condition humaine qui est la mienne ? »

Je crois cependant pouvoir discerner dans les textes lus ce matin un chemin. Par la bouche du prophète Jérémie, Dieu se présente comme un Dieu qui libère. C’est même si fondamental que les dix commandements commencent par cette affirmation : « Je suis le Seigneur qui t’a libéré de la maison des esclaves ».

Bien avant de parler de Dieu comme d’un Créateur, les écrivains bibliques ont parlé du Dieu d’Israël comme de celui qui libère son peuple, qui accorde la liberté, qui sauve et qui délivre !

Et dans les Psaumes, tous ces cris de libération en témoignent : cette liberté est aussi celle qui est la nôtre pour chacun d'entre nous.

C’est aussi ce qu’affirme Jésus dans sa première prédication à Nazareth :

« L'Esprit du Seigneur est sur moi,
il m'a consacré pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Il m'a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers
pour libérer les opprimés… »

Toutes les Écritures l’attestent : la liberté est d’abord un don ! Le don premier que Dieu veut nous accorder, nous accorde. Et ce don n’est pas à saisir pour soi de façon égoïste mais c’est un don à mettre au service des autres, dans l’amour, comme le dit l’apôtre Pierre dans sa première Épître.

Chers frères et sœurs, chers amis,

La liberté guidée par l’amour sera comme un arbre qui porte ses fruits, car elle seule sait écouter sans imposer. Elle seule sait aimer sans forcer. Elle seule construit et ne détruit pas. Cette liberté n'exploite pas les autres pour son seul profit. Elle fait le bien sans chercher son propre bénéfice.

Alors, loin d’être un absolu vite encadré par des lois qui la restreignent, la liberté sera modulée par des obligations sociales, en rapport à autrui et à la communauté humaine.

Comme dans l’article premier des droits de l’homme, la liberté sera mise au service d’autres valeurs, parmi lesquelles l’égalité, dont on entendra parler dimanche prochain. Et la fraternité, ce sera pour dans deux semaines.

Alors, pour reprendre le paradoxe, si bien mis en évidence par Martin Luther dans son petit traité de 1521, « De la liberté du chrétien », on pourra dire humblement que :

« Le chrétien est un libre seigneur sur toutes choses 
et il n'est soumis à personne,

Le chrétien est un serviteur obéissant en toutes choses     
et il est soumis à tout un chacun. »

Amen.

Liberté: le mot est devenu très à la mode et mis à toutes les sauces au temps de la pandémie du Covid-19 et des changements climatiques. Beaucoup l’utilisent pour eux-mêmes, en revendiquant leur droit à la liberté d’expression et d’action. Mais la liberté peut-elle être érigée en absolu? Ou doit-elle être mise au service d’autres valeurs, comme l’égalité et la fraternité?

Détails

Intervenants
Christiane Heiniger et Dominique Wüest pour les lectures et la liturgie
Organiste
Christian Gerber
Musiciens
Maurice Bernard à la trompette