Construire la fraternité

Temple de Clarens (©Alexandra Urfer Jungen)

Écouter le culte :

Liberté, égalité, fraternité.

La fraternité est un mot sonore qui brille de tous ses feux. Ce terme est auréolé de tous les prestiges et de toutes les gloires, mais il est d’une ambivalence extrême, qu’il faut interroger. Le récit de Caïn et Abel est le paradigme même de la violence que l’on voit aujourd’hui se déployer sous nos yeux obscurcis dans cette guerre d’Ukraine. Caïn et Abel nous parle de nous-mêmes.

Idéalement, bien sûr, nous aspirons tous à vivre comme des sœurs et des frères. Mais il y a des obstacles. Alors comment les contourner ? Allons faire un petit détour par une histoire hassidique pour nous inspirer.

Un jour, un rabbi demandait à ses disciples quand, à leur avis, la nuit était passée et le jour sur le point de revenir.
Un des disciples répond : « Peut-être, lorsqu’on peut reconnaître à distance un animal  et distinguer si c’est un mouton ou un chien ? »
Un autre ajoute : « Peut-être lorsqu’on peut reconnaître à distance un arbre et distinguer si c’est un figuier ou un pêcher ? »
Et bien non, répond le rabbi.
« Alors quand ? », demandait un des disciples.
« Lorsque tu regardes le visage de tout humain et le reconnais comme ton frère. Aussi longtemps que tu ne réussis pas cela,  la nuit n’est pas finie, peu importe l’heure. »

Reconnaître le visage de tout humain comme frère… et voici que le jour se lève.

Éclairons immédiatement un premier angle mort, et pas des moindres ! 

Étymologiquement, « fraternité » nous vient du terme latin « frater », frère. Ce qui fait tout de même l’impasse sur la moitié de l'humanité. Oui, il s’agit de reconnaître le visage de tout humain comme frère et comme sœur. Il conviendra ici d’inclure le terme de sororité dans le terme de fraternité, chaque fois que je l’utiliserai.

La fraternité implique une action : reconnaître son frère. Sans quoi, l’idée de fraternité, de sororité, risque fort de rester un slogan républicain ou philosophique sentimental et abstrait, miné par ses propres contradictions.

D’ailleurs, de nombreux penseurs de la fin du 19e siècle et du début du 20e ont proposé de substituer le terme de fraternité par celui de solidarité. Un terme qui leur semblait plus concret, plus efficace, moins absolu. Il y a de la solidarité dans la fraternité – c’est exact – mais c’est insuffisant.

Contrairement à la liberté ou à l'égalité, la fraternité n'est pas un droit qui se revendique. C’est un devoir, une responsabilité personnelle et collective.

Reconnaître le visage de tout humain comme frère se cultive. C’est un état d'esprit, une force spirituelle qui déplace les frontières entre les humains et les communautés et dont les origines sont à trouver dans la Bible.

Dans la Bible, l’analogie de la fraternité est la fratrie de la famille qui se fonde sur le fait que l’humain n’est pas à l’origine de lui-même. Créé homme et femme à l’image de Dieu, l’humain est le fruit d'une parole créatrice qui n'a de sens et d'avenir que dans la relation à cette Parole.

Être sœur, être frère, c’est reconnaître en l’autre la présence de Dieu. Chacun.e est sanctuaire de Dieu, dépositaire de sa présence. Un espace sacré, nous dit Paul de Tarse. Et le but de la toute vie est de porter du fruit en relation avec Dieu, avec autrui et avec soi-même. À chacun.e ses charismes ; nous sommes tous à la fois si semblables et si différents.

Vous l’avez certainement remarqué, en tant que parents, nous avons tous le désir d’élever tous nos enfants de la même manière, ce qui dans les faits est impossible. J’aime chacun de mes enfants de manière inconditionnelle. En cela, ils sont égaux, pleinement frères et sœurs.  Et dans la pratique, je veille certes à maintenir une équité, tout en sachant que l’égalité parfaite n’existe pas.

Nos enfants sont si différents les uns des autres, et nous aussi, nous évoluons. Et c’est la difficile expérience que fait Caïn, qui découvre que Dieu adopte une attitude différente à l’égard d’Abel. Nos similitudes nous rassurent et nous les recherchons. Nos différences nous labourent et nous angoissent, puis ouvrent la porte de la jalousie.

Le jour se lève lorsque je reconnais le visage de tout humain comme frère. Même celui qui me vole la vedette ?

En réalité, la fraternité est un lien antérieur à toute relation choisie. On ne choisit pas sa famille, la fratrie m’est imposée. On vit aujourd'hui dans un système où l’on a envie de choisir ses relations, sa famille de cœur. On négocie avec sa famille, mais on choisit ses amis. Je me reconstruis une fratrie lorsque je dis à une amie : « Tu es vraiment ma sœur, mon âme sœur, ma sœur de cœur… ». On se reconstruit des familles tout en restant dans un espèce d'idéal où il faudrait faire coïncider le choix affectif, la proximité et la similitude. La relation durera tant que l’autre m’apportera quelque chose, tant qu’il sera assez proche de mes vues. Et le jour où quelque chose coince dans la relation, au nom d'une liberté tournée sur soi et affranchie de toute entrave, l’autre est rendu responsable des difficultés de la relation. Le dialogue est rompu sans ménagement, parce qu’il ou elle ne correspondrait plus aux attentes.

Mais pourquoi donc résistons-nous autant à la fraternité ? Parce que nous sommes tous plus ou moins traversés par des ambivalences, des manques de confiance en soi, une peur de l'autre, de l’étranger, par un effroi face au rejet, à la perte, à l'abandon, au manque de reconnaissance. Des mécanismes de déplacement de conflits internes sur autrui qui nous aliènent trop souvent. Nous cultivons des rivalités, un désir de pouvoir, parfois de revanche. Et ce sont toujours les non-dits, les mal-dits et les mal-entendus qui mettent le feu aux poudres.

Dans les Écritures, le sujet de la fraternité est récurrent. Les textes bibliques ne font pas l’impasse sur l'épreuve du lien humain et nous parle de l’humanité réelle : les querelles des frères ou des sœurs, les rivalités, le refus de l’altérité, les prises de pouvoir, désir fratricide réel ou symbolique sont bien les moteurs de la violence dans nos relations et dans nos sociétés.

La guerre en Ukraine, à laquelle nous assistons impuissants, est bel et bien un sursaut de barbarie collective, fratricide dont l’Europe se croyait débarrassée à tout jamais. Ce cauchemar nous rappelle à quel point la fraternité est un chemin exigeant et fragile.

Avec Caïn et Abel, la violence débute là où s’arrête la parole. Le texte s’arrête brutalement : « Caïn dit… ». Aucun complément d’objet ne suit, aucune parole entre ces deux frères. Et c’est le meurtre ! La violence débute là où s’arrête la parole. Symboliquement, on peut tuer avec des mots, on peut réduire l’autre à l’inexistence par un silence assourdissant.

À vrai dire, le récit de Caïn et Abel n’est pas d’abord un récit de meurtre, mais celui d’une alliance forte, du dialogue constant entre Dieu et Caïn qui ouvre un avenir possible. Quoi qu’il advienne, Dieu continuera à parler avec Caïn et à le protéger. Et nous à sa suite.   

Le jour se lève lorsque je reconnais le visage de tout humain comme frère.

Mais, « qu’as-tu fait de ton frère? », dit Dieu. « Suis-je le gardien de mon frère ? » répond Caïn. 

Oui, avant d'avoir choisi de l'être, je suis responsable. Le visage de l'autre m’appelle et me dit « aime-moi ». Pour le philosophe juif Emmanuel Levinas, le visage d’autrui est un appel qui m'invite à me déposséder de moi-même. La rencontre d’autrui se joue dans la rencontre de son visage et de son corps. Le visage parle un langage avant les mots, un langage originel.  Il y a une transcendance du visage d’autrui qui me décentre et me demande de l'aimer comme moi-même. Reconnaître le visage de mon frère, c’est faire advenir sa liberté, une liberté semblable à la mienne.

Ce visage, c'est celui que je n’ai pas choisi. Le visage du frère, d'abord, nous décentre de nous-mêmes, de notre vision du monde. Au fond, le frère est celui qui est comme moi, mais qui n'est pas moi. Ce serait tellement plus simple s’il était moi. Il me renvoie aussi cette image de moi avec laquelle j'ai de la peine.

Le frère ou la sœur me renvoie à quelque chose qui m’appartient, à mes ombres, à mes propres angles morts. C'est là que commencent les problèmes. Le visage d’autrui me révèle à moi-même. Mon frère, ma sœur est un mystère qui me résiste. Le visage du frère lit mes propres limites. Il sera sans cesse là pour me déloger de moi-même.

Jésus de Nazareth quant à lui, ne donne pas de définition du frère, mais il retourne la question du légiste : « Qui est mon prochain ? ».

Réponse : « De qui te fais-tu le prochain ? » Le prochain ce n’est pas un objet social. C’est un comportement à la première personne. C’est le fait de se rendre présent à autrui.

On ne choisit pas d’avoir une sœur, un frère, mais on choisit d’être une sœur ou un frère. Et Jésus élargit le commandement du prochain à l’amour de l’ennemi.

Pour Martin Buber, philosophe israélite, « aimer le prochain, c'est, certes, ne pas le haïr, ni convoiter ce qui lui appartient. Mais c'est aussi garantir sa vie, son intégrité physique et psychologique. C’est donc s'abstenir, évidemment, de le tuer, mais aussi de le blesser par des coups ou par des paroles, de lui mentir, de le tromper. C'est le secourir, l'aider à se relever, lui donner des moyens de subsistance honnête. C’est le traiter sur pied d'égalité parfaite. C'est lui restituer le vêtement pris sur gage, c'est soulager sa misère par des aides suffisantes, c'est le traiter avec bonté, c'est lui ramener son bœuf ou son âne, lorsqu'ils se sont égarés. Tout cela est précisé dans les Écritures. » [1]

Il faut de la force pour s’extraire de la violence et arriver à une véritable fraternité. Ce n'est pas une donnée naturelle inscrite dans le cœur de l’humain. La fraternité se construit, c’est un cheminement spirituel. La fraternité n’est pas une donnée biologique initiale, mais c’est une conquête pour dominer nos pulsions agressives, les sublimer, et parvenir à une alliance. Et la fraternité se construit à partir d’une reconnaissance qui s’exprime par la parole.

Jésus parle d'amitié fraternelle. Le but de la fraternité, c'est l’amitié. Dans l'amitié, il y a évidemment des degrés. Mais c'est une des valeurs les plus hautes, l’amitié. Cette grande fraternité que Goethe a incarnée dans son amitié avec Schiller.

Il faudrait peut-être mettre sur les frontons publics : « Liberté, égalité et amitié ».

C’est peut-être un des plus beaux idéaux que l'on peut avoir. La vraie fraternité, c'est l'amitié. Et aimer d’amitié n’a rien de sentimental ou d’exclusif. C’est une action. C’est se dégager du biologique pour vivre pleinement l'alliance.

L’amour, l’amitié, ne vient pas de nous mais passe par nous.

Notre liberté, c’est de faire pencher l’amour du côté de l’amitié fraternelle. Et « c’est en partageant l’essentiel, en dialoguant cœur à cœur, que l’amitié peut naître et durer. » [2]

Amen.

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[1] Martin Buber, Judaïsme, Verdier, 1982, Ed. Gallimard, 1986

[2] Jacqueline Kelen, Aimer d’amitié, Paris, 1992, Ed. Robert Laffont

 

La fraternité est un mot sonore qui brille de tous ses feux. Pourtant, l’idée de fraternité reste trop souvent un slogan républicain sentimental et abstrait. Le risque est de ne pas prendre en compte sa terrible ambivalence, ses angles morts et nos résistances qui obscurcissent trop souvent ce bel idéal. Quelle est la différence entre la fraternité républicaine et la fraternité chrétienne?

On découvre dans les textes bibliques que la fraternité est une parole créatrice, une expérience qui nous décentre, une action, un cheminement au long cours pour lequel Dieu appelle l’humain à se dépasser. La vraie fraternité c’est l’amitié, au sens noble du terme.

Détails

Intervenants
Marie-Antoinette Lafer et Marc-André Genevey pour les lectures
Organiste
Christian Gerber
Musiciens
Pierre Quinche au chant et le groupe vocal «Chabada», sous la direction de Christian Gerber