Permis de rêver, permis d’espérer!

Saint-Vincent Montreux (© Xxlstier, CC BY-SA 4.0 Wikimedia Commons)

Écouter le culte :

Chères amies, chers amis, chères auditrices, chers auditeurs de la RTS, chers frères et sœurs,

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle.  (…)

Dans son poème écrit en vers libres, « Le Porche du Mystère de la deuxième vertu », l’écrivain Charles Péguy (1873-1914), mort sur le front en 1914, le premier jour de la bataille de la Marne, nous parle de l’espérance comme d’une petite fille. 

La petite espérance s'avance entre ses deux grandes sœurs : la foi, dont nous avons parlé dimanche passé, et l’amour, que Péguy appelle la charité, et dont nous parlerons dimanche prochain.

… et on ne prend pas seulement garde à elle. (…)
Et au milieu, entre ses deux grandes sœurs elle a l'air de se laisser traîner.
Et en réalité c'est elle qui fait marcher les deux autres.
Et qui les traîne.
Et qui fait marcher tout le monde.
Et qui le traîne.
Car on ne travaille jamais que pour les enfants.
Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.

J’aime cette façon de parler de l’espérance. Car en vérité, des trois dimensions de ce que l’on a parfois appelé la trinité de la vie chrétienne, l’espérance est celle qui nous pose le plus de problèmes.

Ainsi, peut-on croire un instant la petite fille qui interrompt notre lectrice en nous disant que le loup habitera avec l'agneau, que la vache et l’ourse auront même pâturage, que le lionceau et le veau seront copains et que l’enfant s’amusera avec le mamba noir ?

Même placées sous l’autorité d’un grand prophète comme Ésaïe, ces paroles – qui nous sont souvent données à lire le premier dimanche de l’Avent – ne sont-elles pas qu’un beau rêve pour enfants, qu’une illusion, une utopie, un fantasme qui nous mettrait du baume au cœur lorsque les horreurs des conflits entre la Russie et l’Ukraine, ou Israéliens et Palestiniens nous sont jetées brutalement à la figure ?

L’espérance n’est-elle pas un emplâtre sur jambe de bois ? Ne faut-il pas opposer aux rêveurs le triste réalisme de Zacharie et Elisabeth dans le récit qui ouvre l’Évangile de Luc ?

Depuis le temps d’Ésaïe et jusqu’à aujourd’hui, le loup a continué à manger la chèvre de Monsieur Seguin, le lion à se régaler de la tendre gazelle et le renard de poules. L’évangéliste Luc prend pourtant grand soin à nous dire que Zacharie et Elisabeth étaient des croyants modèles, irréprochables, droits, justes devant Dieu. « Mais », ajoute-t-il, « ils n'avaient pas d'enfants, et ils étaient tous deux avancés en âge ».

Ces deux croyants modèles sont âgés et mènent une vie sans enfants, ce qui n’est pas un choix mais quelque chose qu’Elisabeth appelle une humiliation. Zacharie et Elisabeth ont la foi, mais selon les critères de la société de leur époque, pas d’avenir, pas de futur.  Zacharie et Elisabeth ont la foi mais personne à qui la transmettre, et à partir de là, il n’y a qu’un pas pour dire que cette foi est inutile.

Zacharie et Elisabeth n'ont pas perdu la foi, mais ils n'y croient plus ! Ils sont des croyants résignés. À tel point résigné, que lorsque Zacharie ne comprend pas quand Dieu lui parle, comme s’il avait suivi un catéchisme toute sa vie sans se demander : mais au fond, est-ce que Dieu est vraiment là au cœur de ma vie ?

En matière d’espérance, il nous faudrait donc choisir entre le rêve et la résignation ? Parler du futur sans croire en l’avenir ?

On comprend mieux pourquoi le poète Péguy fait dire à Dieu : « Ce qui m'étonne, (dit Dieu) c'est l'espérance. »

Et on comprend là quelque chose d’essentiel concernant l’espérance : c’est qu’elle est un cadeau, un don ! Qu’elle monte de notre cœur et vienne contredire la réalité d’un monde sombre et obscur en proie à la haine, à la violence et à la destruction, comme chez Ésaïe, ou qu’elle descende du ciel, qu’elle fasse irruption sous forme d’un ange au milieu du train-train d’une religion sclérosée et stérile, l’espérance, comme la foi et l’amour, est cadeau, grâce, don de Dieu !

Cette irruption de la grâce divine vient bouleverser sa vie. Dans un premier temps, Zacharie, qui ne s’attend pas à une rencontre si directe, si personnelle avec Dieu, est saisi de crainte – une crainte qui confirme, si besoin est, que l’ange qui lui parle dans le Temple, c’est bien Dieu lui-même !

Dans un second temps, elle le laisse bouche bée : quand il ouvre la bouche, aucun son ne sort.  La proclamation de l’évangile chez Luc commence par un silence accompagné de gesticulation. Cela en est presque ridicule quand on y pense ! Mais cela fait aussi penser à la parole de Jésus quand il dit : « S’ils se taisent… les pierres crieront ! » (Luc 19, 40).

Dieu n’a que très modérément besoin de ses prêtres et de ses pasteurs, et même de ses fidèles. Jean (6, 67) relate une autre parole-choc de Jésus : « Et vous, ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? »

L’espérance n’est pas à confondre avec l’espoir – qui reste enfermé dans la boîte de Pandore – ni avec une nuit de rêves sans lendemain.

Et c’est pourquoi l’espérance étonne ! Parce qu’au fond, dans la pure logique humaine, on ne devrait ni croire ni espérer – et il semble bien que notre monde veuille prendre ce chemin laissant alors place à l’égoïsme, au cynisme et à l’autoritarisme.

Dans une pure logique humaine, on devrait se résoudre au réalisme et donc à la résignation. Et pourtant, cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout fait marcher le monde et le traîne.

Les deux textes bibliques qui nous conduisent ce matin dans notre réflexion en témoignent : ils apparaissent tous deux dans un contexte qui n’a rien à envier au nôtre. En effet, c’est sur fond de guerre que se développent les annonces messianiques chez Esaïe. Jérusalem est aux prises avec les Assyriens, peuple barbare et cruel qui dévaste l’ancien Orient avant de trouver plus fort que lui.

C’est de ce champ de bataille dévasté, nous dit Ésaïe, qu’une jeune fille mettra au monde un enfant, que de la vielle souche laissée pour morte sortira un rameau nouveau, que le loup se fera proche de l’agneau autrement qu’en l’avalant.

C’est sur fond d’occupation par les légions romaines que d’un couple âgé vont naître les premiers frémissements d’un monde nouveau, réconcilié.

On pourrait ainsi poursuivre avec une lignée ininterrompue de témoins comme François d’Assise, rêvant en pleine croisade d’un Orient musulman réconcilié avec l’Occident chrétien ou, plus près de nous, un Martin Luther King, porté par l’espérance chrétienne, faisant le rêve qu’un jour il sera une évidence pour chacun « que les hommes naissent égaux (…) et que le pire désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en un oasis de liberté et de justice » (discours « J’ai fait un rêve », Washington, 28 août 1963).

La petite fille espérance, pour reprendre l’expression de Charles Péguy, illustrée par le tableau de Picasso, « L’enfant à la colombe », nous dit que le monde actuel n’est pas la réalité ultime. Elle nous invite ce matin à ne pas nous résigner, à ne jamais abandonner, à ne jamais baisser les bras. C’est ce que signifie l’expression de l’apôtre Paul quand il nous parle d’« espérer contre toute espérance » (Romains 4, 8).

La petite fille espérance nous invite à la confiance et à l’action !

Ainsi, l’espérance nous invite à un abandon complet dans l’amour de Dieu, à l’image de Jésus dans la barque ballotée par la tempête. Mais elle nous pousse aussi à agir, à mettre en œuvre nos rêves, à traverser les champs de bataille pour trouver, comme François d’Assise avec le sultan Al-Kâmil (1219), le chemin d’un dialogue pacifique.

L’espérance nous délivre le permis de rêver, mais ce rêve est une vision puissante. La vision d’un autre possible à mettre en œuvre dès à présent avec la force que donne la foi et la plénitude de l’amour de Dieu dont nous parlerons dimanche prochain.

L’espérance nous délivre le permis de rêver mais aussi de travailler à la réalisation de nos rêves.

Ainsi, nous dit la petite espérance, et peut-être également saint Vincent – dont le nom signifie le victorieux – patron de notre église paroissiale et des vignerons : « Ora et labora », prie comme si tout dépendait de Dieu… et agit comme si tout dépendait de toi.

C’est à ces conditions que nous sera délivré le permis d’espérer.

Amen.

Deuxième des trois réalités qui demeurent… l'espérance ne va pas de soi!

L’espérance, c’est d’abord la vision d’un monde différent: celui que décrit le prophète Ésaïe alors même qu’il vit dans une réalité au moins aussi sombre que la nôtre: le loup sera copain avec l’agneau, la vache et l’ourse aussi, et l’enfant jouera avec la vipère et le cobra.

L’espérance, ce n’est pas un analgésique, mais comme la foi et l’amour, un don de Dieu. Elle ne monte pas du cœur de l’homme qui, depuis longtemps, même croyant, a tendance à se résigner. Mais elle surgit quand on ne l’attend pas, quand on n’y croit plus ! C’est ainsi que s’ouvre l’évangile de Luc.

Dans les récits de l’Avent et de Noël, l'espérance est voit au-delà du présent, elle déjoue le plan des puissants et avance dans l'innocence, avec assurance vers l'avenir.

Détails

Célébration
Avec la participation de
Corinne Wieland, pour les lectures, et la participation des enfants du Culte de l’enfance
Orgue
Martine Reymond
Musique
Maîtrise du conservatoire de Montreux, sous la direction de Claire Benhamou