Appeler à être des témoins de vie

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Nous passons notre temps à faire des choix. La plupart du temps, nous les faisons sans même nous en rendre compte. C'est pourtant par nos choix que nous balisons nos journées et que nous marchons vers notre propre devenir. A certains moments importants, les décisions que nous prenons ont des allures de sorties d'autoroutes qui nous conduisent dans des endroits précis, par exemple au choix d'un conjoint, ou d'une profession. C'est une grande joie que de pouvoir choisir. Mais c'est parfois une source d'embarras que de devoir choisir : notre avenir est en jeu, notre avenir est en joue.
Je me souviens d'un camarade d'école qui était tombé follement amoureux, à cet âge de l'adolescence où les problèmes de cœur ont une belle intensité. Il était timide et maladroit. Pour inviter sa belle à répondre à ses avances, il lui avait fait parvenir un billet avec trois mots et un point d'interrogation: "Oui ou non ?". Pas moyen de louvoyer, de chercher des échappatoires ou de prolonger une délicieuse incertitude : "Oui ou non ?" Il fallait trancher. Tout, tout de suite ou rien du tout. Le choix dans toute sa splendeur.
Dans l'Evangile d'aujourd'hui, le Christ invite aussi ses disciples à s'interroger sur leur attachement à leur Maître et sur leur engagement. Il procède heureusement avec davantage de douceur et de finesse que mon camarade d'école. L'Evangile ne nous rencontre pas avec la massivité d'un tranchoir. La parole du Christ n'a rien à voir avec un diktat imposé de l'extérieur, ou avec un matraquage promotionnel. Elle nous laisse de l'espace pour faire notre choix.

" Il leur dit aussi une parabole ". Jésus parle un langage imagé. Il s'est servi de ce langage pour mieux rencontrer ses auditeurs de jadis et d'aujourd'hui. Les images utilisées par Jésus fonctionnent par couples opposés : deux aveugles, dont l'un pense voir clair, la paille et la poutre, le bon arbre et l'arbre malade, le bon et le mauvais trésor, la maison bien bâtie et la maison mal ancrée dans le sol. Jésus ne durcit pas les termes des alternatives, il déclenche un processus de réflexion qui nous permet de circuler d'un opposé à l'autre, et finalement, après réflexion, de convenir que l'aspect positif s'impose de lui-même comme le seul raisonnable. Ces images contiennent toute une pédagogie: elles nous mettent en voyage à l'intérieur de nous-mêmes, elles nous invitent à cheminer. Jésus ne demande donc pas aux siens, comme mon ami à sa belle : êtes-vous mes disciples, oui ou non ? Mais, quels disciples êtes-vous en train de devenir ? Ce devenir est précieux, car il respecte notre vitesse de marche. Chacun peut cheminer à son rythme, sans se sentir houspillé ou forcé. Jésus prend en compte notre réalité humaine, faite de choix sans cesse répétés, d'erreurs sans cesse recommencées, de corrections sans cesse nécessaires. C'est ainsi que nous devenons ce que nous sommes. Comme êtres humains, et comme disciples du Christ, nous n'avons jamais fini d'évoluer, de devenir. En nous revêtant du Christ par la foi, Dieu nous appelle à tendre vers la plénitude de cette humanité qu'il est lui-même venu partager. L'appel de Dieu nous rejoint et nous met en marche pour que nous devenions mieux nous-mêmes. Et mieux nous-mêmes avec les autres.
Il y a beaucoup à faire dans ce devenir. Nous sommes souvent loin du compte, comme le racontent les métaphores de Jésus.
Une première série d'images tourne autour du thème " voir ". Ou plutôt : avoir de la peine à voir clair. Nous sommes souvent persuadés d'avoir une bonne vue. Cette prétention nous pousse même à proposer notre clairvoyance aux autres et parfois à la monnayer ! Nous voici aptes, pensons-nous, à guider les autres. L'histoire universelle contient dans son grand livre d'horreurs la liste impressionnante de tous ces aveugles de renom qui ont conduit leurs semblables à la catastrophe et les y conduisent encore : Guide de la révolution, Führer bien-aimé, Grand Timonier, Petit Père du peuple, Grand Frère de la nation, etc. Que d'éclat dans l'aveuglement ! Et que de désastres à la clé ! Notons que certains conducteurs aveugles ont des rôles plus limités, mais tout aussi néfastes pour ceux qui sont en contact avec eux : je pense à ces maris "macho" qui imposent tout le temps leur volonté à leurs femmes ou à ces épouses qui mènent leur mari par le bout du nez ou à ces patriarches qui règnent sur leur famille avec une autorité qui ne voit pas venir les dégâts qui s'annoncent, à ces chefs de parti ou de sociétés locales qui jouent aux potentats, à ces responsables de bureau qui se comportent comme des dictateurs, à ces patrons qui ratent les rendez-vous conjoncturels et qui mettent leur entreprise en péril. On trouve même, en cherchant bien, des responsables d'Eglise qui s'imaginent savoir conduire le peuple des fidèles dans les voies impénétrables de Dieu ! " Un aveugle peut-il guider un aveugle ? demande Jésus. " Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? "
Notre vision de nous-mêmes et des autres est parfois bien prétentieuse, comme le souligne la deuxième image de ce registre du "voir", celle de la paille et de la poutre. Nous voici renvoyés à la nécessité de balayer devant notre propre porte avant d'aller faire de l'ordre chez les autres. " Vous avez des yeux pour voir, et vous ne voyez pas ", fulminaient déjà les prophètes d'Israël. Le constat est peu encourageant. Une correction de la vue est nécessaire; une purification du regard s'impose. Par nous-mêmes, nous ne sommes pas en mesure de voir clair.

La deuxième série d'images concerne le registre de l'invisible, de l'être intérieur qui est soustrait à la vue, mais qui laisse transparaître à l'extérieur ce qui l'habite au plus profond de lui-même. Le registre de l'"être" va de pair avec celui du "faire". Ce que nous sommes transparaît en effet dans ce que nous faisons; et nos actes racontent ce qui nous habite. Nous trouvons ici l'image de l'arbre, sain ou malade, qui produit des fruits savoureux ou immangeables. Et aussi l'image du bon ou du mauvais trésor, duquel l'être humain tire le bien ou le mal. Et enfin, la nécessité de planter dans le sol des fondations sérieuses pour que la maison résiste aux intempéries. Il y a donc un lieu de notre être, secret et caché, où nous sommes en devenir. La question est évidemment de savoir par quoi, par qui, et comment ce fond de notre être, ce cœur de notre personne, est touché et visité.
Carnaval nous rappelle bruyamment que nous portons tous nos masques. Nous jouons souvent la comédie entre nous. Nous nous montrons aux autres sous des aspects qui ne sont pas toujours véritables. Dieu, lui, voit le fond de notre être; lui seul peut y déclencher ce déclic de la foi qui nous fait devenir les disciples de Jésus. C'est notre chance qui s'annonce. N'avons-nous pas tous envie, tout au fond de nous-mêmes, de quitter nos aveuglements pour recevoir une vue saine et claire de nous-mêmes, et un regard accueillant envers les autres, leurs attentes, leurs besoins ? Notre souhait le plus cher n'est-il pas que notre vie produise des fruits qui nous réjouissent en faisant aussi la joie des autres ? N'attendons-nous pas de notre vie qu'elle soit solidement plantée et qu'elle résiste aux tempêtes ?

Au milieu de toutes ces images, Jésus a placé quelques paroles qui rassemblent l'essentiel en langage clair. Ces paroles fonctionnent un peu comme des légendes explicatives au bas des photos : elles évitent que nous nous évadions dans des interprétations erronées. C'est une sorte de recadrage de la vue par la parole. Il s'agit bel et bien d'entendre pour mieux voir, pour mieux être, et pour mieux vivre.
" Tout homme qui vient à moi et qui écoute mes paroles et qui les met en pratique… ", dit Jésus. Jésus s'offre donc comme le maître qui voit clair pour conduire les siens. Il nous conduit par ses paroles, il fait donc appel à notre écoute. Là où nous pensions avoir, nous, des yeux pour voir, il nous donne, lui, des oreilles pour entendre. Sa parole veut cheminer jusqu'au cœur de notre cœur et s'installer en nous comme le trésor qui nous fait vivre. Alors, touchés par cette Parole de vie, enfin nous voyons clair. Et enfin, en résonance avec sa parole, nous devenons ses disciples.
Il y a, attachée à notre qualité de disciples, une étonnante promesse. " Le disciple n'est pas au-dessus de son maître ", dit Jésus " mais tout disciple bien instruit sera comme son maître. " Jésus nous instruit par sa Parole qui nous forme comme disciples. Mais Jésus ne garde pas jalousement sur nous une supériorité de maître, comme celle que certains gourous et leaders imposent si bien à leurs adeptes…Jésus nous offre de devenir comme lui. De devenir ses frères dans la Parole de Dieu, de partager avec lui le trésor de vie qu'il a reçu du Père. Et de nous mettre, comme lui, au service les uns des autres. Conduits par sa Parole en une sorte de formation permanente, nous pouvons alors nous risquer à conduire les autres, sans trop les basculer dans des trous. Nous pouvons accueillir avec compréhension les pailles décelées dans l'œil de nos frères, parce que notre propre vue a été dégagée. Nous pouvons partager avec les autres des fruits savoureux parce que nos racines ont été soignées et guéries. Nous pouvons tirer du trésor de notre cœur des paroles et des gestes qui font du bien. Et enfin : nous pouvons offrir un abri aux victimes des intempéries de la vie, parce que notre maison spirituelle repose sur des fondations solides.
Oui, c'est une étonnante promesse que Jésus nous adresse : "Tout disciple bien formé sera comme son maître" : comme lui, il sera humble au milieu des orgueilleux, doux au milieu des violents, tenace dans les contradictions, serviteur plutôt que dictateur, prêt à aller jusqu'au bout de son obéissance. A l'écoute de notre maître, et en communion avec lui, nous n'aurons jamais fini de devenir ce que nous sommes appelés à être : des témoins de vie au milieu des forces de mort.

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
François Schröter
Musiciens
Orchestre de chambre (10 personnes)