Suivre l'étoile

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Vivre une rencontre désirée, entendre une voix qui fait du bien, écouter des paroles qui aident à vivre : on se rend compte de l'importance de ces moments quand ils viennent à manquer. Quand la voix aimée s'est tue et que l'absence et le silence recouvrent tout. La technique est pourtant très performante aujourd'hui pour capter les sons. Il n'y a plus besoin de fils pour nous relier aux autres. Plus besoin de fils pour se téléphoner ou pour écouter les nouvelles du monde. On a même placé ici et là de grandes oreilles archisensibles pour capter les sons qui pourraient venir de l'espace et recueillir d'éventuels messages envoyés par des extra-terrestres. On est à l'affût des soupirs de l'univers.
Quelle frustration quand tout est silence. Et quelle frustration encore quand notre désir d'être à l'écoute est recouvert et noyé par les bruits cacophoniques du monde d'aujourd'hui où les idéologies croisent le fer, les cultures s'entrechoquent et où on s'entre-tue encore au nom de la religion. Explosions, dévastations, hurlements de terreur et de souffrances. Il est bien difficile de percevoir quoi ce soit de beau et de bien au milieu de ces nuages de fumée et de poussière. Bien difficile de trouver dans ce chaos un sens à la vie.

Malgré le silence de l'univers, et malgré le tintamarre du monde, peut-être est-il possible de capter tout de même une parole qui nous aide à vivre ? D'entendre une voix nous faire du bien, et nous proposer des retrouvailles avec la joie, la paix, la justice ? Le récit des mages venus d'Orient nous apporte une réponse. Pour les mages en effet, le ciel s'est mis à parler, une étoile est apparue. Et dans les bruits du monde, une vieille prophétie s'est faufilée pour indiquer le chemin. Une lumière les guide vers l'étable de Bethléem. Elle a pris la forme poétique d'une étoile au ciel, mais elle brille depuis longtemps dans les vieilles prophéties. Elle clignote depuis des siècles dans l'Écriture que les grands prêtres et les scribes relisent devant Hérode. " Toi Bethléem, terre de Juda (…), c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël mon Israël. "
S'il y a à Jérusalem un lieu qui échappe aux ténèbres du règne d'Hérode, c'est bien ce rouleau de lumière qui lui est présenté. Là, dans les Écritures, dans la loi et les prophètes, est raconté le projet de Dieu pour son peuple et pour le monde. Ce projet ne tombe pas directement du ciel, mais il épouse les méandres et les lourdeurs de notre histoire. Et ces méandres, il les traverse et ces lourdeurs, il les renverse. Dieu poursuit envers et contre tout sa politique à lui, qui n'est pas celle des puissants de ce monde et de leurs discours à ornements religieux. La politique de Dieu ne se laisse pas récupérer par celle des hommes.

Vous savez qu'on parle aujourd'hui, avec un cynisme certain, de " dommages collatéraux " pour excuser les tueries de victimes innocentes provoquées par la destruction des objectifs visés. Aux " dommages collatéraux " des pourvoyeurs de violence et de mort, Dieu oppose les " bienfaits collatéraux " de sa promesse de paix et de vie. Dieu a sa façon à lui de faire du collatéral : on s'imagine que sa promesse va viser et renforcer Jérusalem comme siège du pouvoir royal, et voilà que sa promesse tombe sur Bethléem, à quelques kilomètres juste à côté. Les bienfaits que Dieu réserve à son peuple font le détour par Bethléem. Hérode n'y pourra rien. Ni lui ni aucun grand de ce monde ne pourront jamais accaparer la promesse de Dieu à son propre profit.
" Toi Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda… ". Les scribes de Jérusalem relisent ici avec une certaine liberté une promesse du prophète Michée vieille de plusieurs siècles. Bethléem y fait contraste avec Jérusalem la capitale et la ville sainte, qui abrite le temple et les palais, et donc le pouvoir religieux et politique. Dans le texte hébreu, Bethléem est une toute petite bourgade qui n'atteint même pas le quorum de mille hommes qui est nécessaire pour composer ordinairement un clan. Bethléem, c'est petit, trop petit, c'est quantité négligeable. Étymologiquement parlant, Bethléem ce n'est que la " maison du pain ", le coin du boulanger. C'est pourtant depuis cette " maison du pain " que Dieu nourrira son peuple. C'est de Bethléem que viendra le salut de Jérusalem et du peuple de Dieu, menacé à l'époque de Michée par les Assyriens, dévasté plus tard par les Babyloniens, puis soumis aux Perses, et aux Grecs, enfin aux Romains à l'époque d'Hérode, des mages et du nouveau roi des Juifs. De Bethléem pourra peut-être aussi venir le salut de la Jérusalem d'aujourd'hui déchirée entre ses frères ennemis…

Comme une lumière qui scintille, il y a, enfouie dans l'Écriture, cette vieille promesse liée à Bethléem : " De toi sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. " L'envoyé annoncé ne sera pas maître pour lui-même, pour satisfaire sa volonté de puissance. Il n'imposera pas non plus sa domination sur les autres. Il accomplira sa fonction comme un serviteur qui renoue avec la volonté originelle de Dieu si souvent bafouée au sein de son propre peuple. Dans ce serviteur Dieu manifestera son pouvoir. " De toi sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. "
Le texte évite le mot " roi " peut-être déprécié par les exemples de ceux qui ont incarné la royauté au fil du temps. Le pouvoir que Dieu exercera à travers son envoyé ne sera donc pas celui que les hommes aiment exercer sur leurs semblables. L'envoyé promis ne prendra pas le chemin de la grandeur et des honneurs. Il ne revêtira pas l'éclat resplendissant d'un demi-dieu qui descend du ciel, il n'aura rien de comparable à un héros de la mythologie. Il arrivera par la voie tout ordinaire de n'importe quel humain : " aux temps où enfantera celle qui doit enfanter ", dit le texte par une femme qui accouche, par une femme qui transmet la vie, par une femme qui donne son enfant au monde. Il viendra par l'amour qui crée la vie.

A chaque époque bousculée de l'histoire d'Israël, on a tenté bien sûr de repérer l'enfant de la promesse dans tel ou tel personnage de roi ou de prêtre. A chacune de ces étapes, la promesse de Dieu a donc clignoté pour affirmer la permanence du projet de Dieu dans les remous de l'histoire. Au cours des siècles, les prophètes ont suivi le fil rouge de cette vieille promesse qu'ils ont réactualisée à chaque étape. Une façon pour eux d'affirmer leur conviction que Dieu est le maître de l'histoire et qu'il assure la continuité de son peuple et de son projet pour le monde. Dieu tient et garde les siens dans l'adversité et les difficultés. Il agit en déployant sa force de vie dans la fragilité d'un enfant. La fragilité d'un enfant devient promesse d'une vie riche d'avenir; et promesse d'un recommencement du monde où l'amour se révélera plus fort que la mort.
C'est ce fil rouge de la promesse qui traverse les siècles que les scribes et les prêtres de Jérusalem mettent sous les yeux et dans les oreilles d'Hérode. Le nouveau maître qui assurera la vie de son peuple doit naître dans l'insignifiante bourgade de Bethléem. La promesse doit s'accomplir dans la maison du pain. A travers un enfant né d'une femme. Tel est le projet de Dieu pour gouverner Israël son peuple, et pour offrir au monde celui qui " sera lui-même la paix ", le shalom : l'harmonie retrouvée par-delà les cacophonies insoutenables, le shalom : une joie plus intense que les malheurs, une vie plus forte que la mort ; la vie dans toute sa plénitude.
Nous sommes, frères et sœurs, le peuple issu de cette promesse accomplie dans l'enfant de Bethléem. Nous sommes le peuple qui se nourrit de cette Parole pétrie dans la " Maison du pain ". Nous sommes le peuple gouverné par un futur réfugié politique que ses parents devront éloigner en toute hâte de la furie d'Hérode. Nous sommes le peuple rassemblé par un futur crucifié dont l'amour fera échec à la mort.
Nous tous qui accueillons et aimons cette Parole qui surgit des Écritures, nous faisons partie de ce peuple qui transmet la Promesse de vie de génération en génération, de naissance en renaissance. L'histoire du peuple de Dieu, comme notre histoire personnelle, sont traversées et habitées par la promesse de Dieu. Si nous voulons vraiment être le peuple de la promesse liée à Bethléem, la bourgade de rien du tout, nous ne sommes pas faits pour les honneurs et la grandeur. L'apôtre Paul le rappelle aux chrétiens de Corinthe : " Considérez, frères, leur écrit-il, quels sont ceux que Dieu a appelés à former votre groupe : il y a parmi vous, du point de vue humain, peu de sages, peu de puissants, peu de membres de familles importantes. Mais Dieu a choisi ce que le monde estime fou pour couvrir de honte les sages ; il a choisi ce que le monde estime faible pour couvrir de honte les forts. Il a choisi ce que le monde estime bas et méprisable, ce qui n'est rien à ses propres yeux, pour détruire ce qu'il estime important."
Ainsi donc, notre grandeur est dans l'humilité de notre service de Dieu et de notre ouverture mutuelle. Notre force est dans la faiblesse des gestes et des paroles d'amour. Notre dignité est d'être ces créatures fragiles et vulnérables que Dieu aime et porte dans les secousses du monde et dans les remous de l'histoire. Notre grandeur, notre force, notre dignité, c'est de vivre entre nous la tendresse d'une mère ou l'amour d'un père, qui donne et redonne chaque jour la vie à son enfant. Et bien sûr, d'ouvrir cette tendresse, et cet amour, à celles et ceux qui peinent et souffrent autour de nous.

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
Bernard Heiniger
Musiciens
Choeur Jubilate, dir. Thomas Mattmüller; chantre François Golay