Cultiver et garder, les vrais enjeux de la Création

©Olivier Schopfer

Écouter le culte :

Nous venons de consacrer une série de prédications au premier texte de la Bible : la création du monde en sept étapes, sept « jours », culminant dans celle de l’être humain, mâle et femelle, au sixième jour. Une création que Dieu déclare « bonne » avant de se reposer, le septième jour, de son œuvre ainsi achevée.

Or, de manière surprenante, ce poème célébrant Dieu créateur d’un univers parfait est suivi d’un second récit de la création, très différent du premier.

Comparé au poème initial, le second récit de la création paraît primitif, pour ne pas dire naïf, au sens où l’on parle de peintres naïfs, comme le Douanier Rousseau.

Deux exemples : en Genèse 1, l’être humain est créé en dernier, après les végétaux et les multiples animaux, comme le sommet, l’aboutissement de l’œuvre divine, « à l’image de Dieu ».

Dans le second récit, l’être humain ressemble plutôt à une ébauche, étrange alliage de poussière terrestre et de souffle divin autour duquel Dieu doit encore s’affairer. Par ailleurs, tandis qu’en Genèse 1 Dieu crée à distance, souverainement, par sa seule parole : « Dieu dit… et il y eut… », dans la narration de Genèse 2 il ne cesse de mettre la main à la pâte. Dieu se fait successivement potier modelant la terre pour façonner l’humain, puis les animaux, jardinier qui fait pousser des arbres, et même chirurgien opérant le corps humain dont il prélève une côte pour en former la femme avant de refermer la plaie – un Dieu-à-tout-faire qui s’active pour que l’humain ait un lieu où vivre, de la compagnie… et enfin une compagne !

Un Dieu qui semble moins habile que celui dont la création était « bonne » et même « très bonne » :  dans ce second récit, un serpent ne tarde pas à intervenir, s’ingéniant à séparer l’être humain de son créateur. Et le texte précise que ce serpent est l’un des animaux que Dieu lui-même a façonnés !

Ainsi, si dans le poème initial, la création entière est déclarée « bonne », voire « très bonne », le mal est ici présent d’emblée. Avant même que l’humain se laisse tenter et mange de son fruit défendu, il y a, dans le jardin d’Eden, un arbre de la connaissance du bien… et du mal. Pourquoi donc, après l’admirable louange d’une création divine en tout point parfaite, la Bible propose-t-elle cet autre récit, apparemment plus primitif ?

Et si ce second récit était moins primitif, moins naïf qu’il ne paraît au premier abord ?  S’il s’avérait, au contraire, plus réaliste que la célébration d’un univers parfait, comme s’il en était le nécessaire complément ou même le correctif ?                                                                     

Genèse 1, c’est la création divine vue d’en-haut, à la lumière de Dieu. Genèse 2 et suivants seraient cette même création, mais vue d’ici-bas, au clair-obscur de notre expérience d’humains. D’ailleurs, si Genèse 1 évoque Dieu commençant par créer « le ciel et la terre », Genèse 2 débute ainsi : « Au jour où Dieu fit terre et ciel… » Ce n’est pas du ciel qu’il est question d’abord, mais de la terre – celle de nos chemins quotidiens !             

Dans cette perspective, je vous invite à nous intéresser à présent aux deux verbes par lesquels notre texte définit le rôle de l’humain sur terre : « Dieu prit l’humain et le plaça dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder. »

L’être humain est chargé de cultiver et garder le sol – ce sol, cette poussière terrestre dont lui vient son nom en hébreu : Adam, tiré d’adamah, la poussière du sol. (La langue française en fait l’écho en associant humain à humus et – en principe, du moins – à humilité !)

Adam : le terreux, le glébeux comme l’appellent certains ; ce cul-terreux à qui Dieu donne vie en lui insufflant son propre souffle pour l’appeler à cultiver et garder ce sol auquel il est apparenté par sa nature même. 

Ce qui me frappe ici, c’est le contraste avec la mission que Genèse 1 assigne aux humains : « Multipliez-vous ! Remplissez la terre et soumettez-la ! Dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel et sur toutes les bêtes qui fourmillent sur la terre ! »

Dans sa prédication de dimanche dernier, mon collègue Olivier Schopfer invitait à entendre cette parole et à exercer cette domination de l’humain à la manière d’un maître de maison, responsable et soucieux du bien-être de sa maisonnée, de son domaine, appelé à domestiquer ou à dompter plutôt qu’à soumettre, à tyranniser et à exploiter à son propre profit. En somme, une domination qui soit à l’image de celle de Dieu, le Créateur. Mais mon collègue reconnaissait aussi que cette déclaration divine n’a pas toujours été comprise ainsi, et qu’elle fut souvent utilisée pour justifier la mainmise de l’être humain sur la création, le pillage éhonté des richesses de la terre et le mépris des autres créatures.                                       

En ce début de troisième millénaire, nous sommes mieux placés que jamais pour mesurer la différence entre ces deux manières de concevoir l’humain et sa place sur terre, et constater qu’en oubliant l’approche plus humble du second récit, il s’est laissé fasciner par le pouvoir absolu que semble légitimer une lecture abusive de Genèse 1.

« Croître et se multiplier sur terre! Soumettre cette terre et dominer sur tout ce qui y vit! »     

N’est-ce pas justement cela qui a conduit au dérèglement climatique, à la multiplication des cataclysmes naturels et aux pollutions récurrentes dont souffre l’humanité, et avec elle, tout ce qui vit sur terre et dans les eaux ? Au sortir – ou plutôt en plein cœur encore – de la crise mondiale due au coronavirus, ne serions-nous pas en train de subir l’effet et les méfaits d’une vision erronée de la place de l’humain ? Erronée parce qu’imprégnée d’un optimisme d’illusions qui ignore ou sous-estime la réalité du mal présent en ce monde et au cœur-même de l’humain. En vérité, tout n’est pas bon dans la création ni dans les créatures – à commencer par l’être humain…                

Revenons donc à l’approche plus humble et plus réaliste de Genèse 2 : « Dieu plaça l’humain dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder. » Dans le texte original, en hébreu, le sens de ces deux verbes mérite d’être précisé. Le premier, généralement traduit par cultiver, veut littéralement dire travailler, être au service de quelqu’un ou de quelque chose. C’est ce verbe que l’on retrouve dans le commandement concernant le sabbat : « Six jours tu travailleras, tu feras ton ouvrage ; mais le septième jour, tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni tes enfants, ni ton serviteur (mot de la même racine) ou ta servante, ni ton bétail, ni l’immigré qui réside dans tes villes. » (Exode 20, 9-10).

Même verbe encore à la fin du livre de Josué pour exprimer la détermination du peuple: « C’est le Seigneur notre Dieu que nous servirons, c’est sa voix que nous écouterons ! » (Josué 24,24)

Si cultiver suggère une intervention qui apporterait un plus, une valeur ajoutée de l’extérieur à ce que l’on cultive, servir désigne une attitude plus modeste, une forme de décentrement de soi pour s’adapter aux potentialités, aux limites et aux véritables besoins de ce ou de ceux que l’on sert.

Cela nous rapproche de l’autre verbe : garder. Il évoque l’attention que l’on accorde à quelque chose ou à quelqu’un d’important, que l’on respecte ou que l’on craint. Ainsi dans le Psaume 117 : « Le sage gardera (il prendra garde, il veillera à) toutes ces choses et reconnaîtra les bontés du Seigneur. » (Psaume 117, 43)

Garder le sol, l’humus dont nous, humains, sommes faits, c’est être attentifs à lui : l’observer, l’écouter, afin de mieux le connaître et de veiller sur lui pour le préserver. A la différence de Caïn lorsque Dieu l’interpelle au sujet de son frère Abel, saurons-nous répondre : « Nous sommes, nous, les gardiens du sol, de notre terre maternelle » ? (Genèse 4, 9)        

Cultiver et garder. Il règne entre ces deux verbes une certaine tension : cultiver-travailler-servir indique un rôle actif et innovant, tandis que garder-veiller-préserver évoque une responsabilité plus passive, réceptive. 

L’un des défis pour l’humanité, en ce début de troisième millénaire, pourrait bien être de trouver et de maintenir un juste équilibre – un équilibre vital – entre ces deux tâches qui incombent à l’être humain dans la création, en n’oubliant jamais que le mal y est aussi présent, autour de l’humain comme au-dedans de lui.                             

Si l’humain veut vraiment être à l’image de Dieu, le Créateur, son lieutenant sur terre comme le propose la première page de la Genèse, la suivante l’appelle à s’efforcer d’être, même très imparfaitement, à l’image de ce que fut, de manière exemplaire, Jésus, le Christ, le Fils de l’Homme venu « non pour asservir ou pour être servi, mais pour servir et donner sa vie » pour la multitude (Marc 10, 45). 

C’est à cette condition que ses connaissances, ses compétences et ses multiples constructions seront bénéfiques, non seulement pour l’humanité elle-même, mais pour toute forme de vie sur cette terre que Dieu lui a confiée. C’est ainsi qu’elles pourront contribuer à y atténuer les effets du mal, même sans prétendre en venir à bout – je dirais même : d’autant mieux qu’elles n’auront pas l’illusion d’en venir à bout…

Amen

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Veuillez noter que cette prédication est pour la paroisse la quatrième d’une série sur le thème de la Création.
La première prédication de la série n’était pas diffusée à la radio, mais vous pouvez le retrouver en bonus, à la fin du texte de la prédication du 13 septembre.
Vous retrouverez sur ce site les textes des deuxième et troisième prédications, prêchées les 13 et 20 septembre.

Plutôt que de dominer et de soumettre, le second récit de la Création souligne que la tâche de l’humain est de servir et de préserver la terre où le mal est présent.

 

Détails

Eglise française de Berne
Co-célébrant
Olivier Schopfer pour la liturgie et Michel Freudweiler pour les lectures
Organiste
Jürg Brunner
Musiciens