La résurrection, une brèche dans nos peurs

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« Jésus vint. Jésus vint et se tint debout au milieu d’eux » (Jn 20, 19). Voilà comment, en des termes on ne peut plus simples, l’évangile de Jean décrit la première apparition de Jésus au groupe des disciples, au soir de Pâques. Pour parler de la résurrection, le Nouveau Testament utilise, dans sa langue grecque d’origine, des verbes tirés du langage courant. Il affirme : Jésus s’est réveillé d’entre les morts ; et aussi : il s’est levé, remis debout.
Ces expressions sont les plus fréquemment citées. Dans le passage que nous venons d’entendre, nous en découvrons une autre : celle qui décrit la venue de Jésus parmi les siens. C’est la force d’un mouvement. Et on peut en mesurer toute l’ampleur lorsqu’on apprend dans quelles circonstances cette arrivée a eu lieu : « Alors que, par crainte des Juifs, les portes de la maison où se tenaient les disciples étaient verrouillées, Jésus vint ».
La résurrection est présentée ici dans un de ses effets les plus saisissants. Si Jésus a été réveillé de la mort et remis debout par la puissance de Dieu, ce n’était pas pour rester statique mais pour aller à la rencontre des siens et franchir les obstacles pour les rejoindre. Obstacle physique des portes closes, mais surtout obstacle psychologique de la peur qui avait saisi les disciples. Ils s’étaient barricadés, craignant à tout moment d’être eux aussi arrêtés et mis à mal par les autorités juives qui avaient condamné et fait exécuter leur Maître.

On réalise à quel point cette peur était pesante en prenant connaissance d’une indication de l’évangéliste : c’est le soir qu’eut lieu la venue de Jésus. On a l’impression que les disciples n’ont pas bougé, qu’il ne s’est rien passé de toute la journée. Cependant, lorsqu’on lit la première partie du chapitre 20 de Jean, on apprend qu’il y a eu des mouvements et que des nouvelles particulières ont été communiquées. A l’aube de ce même jour, Marie de Magdala s’était rendue au tombeau. Elle avait constaté avec stupeur que la pierre fermant l’entrée avait été enlevée et que le corps de Jésus avait disparu. Elle avait averti aussitôt Pierre et le disciple bien-aimé, qui s’étaient rendus sur place et avaient fait le même constat.
Ensuite, Marie restée seule près du tombeau, avait été la première à être rejointe par le Seigneur ressuscité. Dans sa douleur et son désespoir, elle ne l’avait pas reconnu tout de suite. C’est seulement au moment où Jésus l’avait appelée par son nom : « Marie ! » que la lumière s’était faite. Jésus était vivant, là devant elle ! Ce n’étaient pas l’injustice et la mort qui avaient eu le dernier mot, mais Dieu, dans sa puissance de vie. Encore bouleversée, elle avait reçu, toute femme qu’elle était, cette mission digne d’un d’apôtre : « Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu ». L’évangéliste souligne qu’elle s’était bien acquittée de sa mission : « Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : J’ai vu le Seigneur et voilà ce qu’il m’a dit » (Jn 20, 17s.). Ainsi, cette nouvelle qui bouleversait tout était bien parvenue aux oreilles des disciples, mais ils ne l’avaient pas entendue, pas prise en considération. Leur désespoir et leur peur verrouillaient leur esprit. Il a fallu que Jésus vienne en personne ouvrir une brèche dans cet enfermement.

Et c’est la première affirmation de la Bonne Nouvelle de Pâques que je tiens à faire retentir ce matin : Jésus ressuscité vient à la rencontre des siens où qu’ils se trouvent. Aucun obstacle ne peut l’arrêter. Il vient non seulement dans un lieu de culte comme le nôtre où des fidèles sont rassemblés. Il vient aussi dans la chambre de la personne bloquée par ses forces défaillantes ou devant prendre soin d’un proche, il vient auprès du malade sur son lit d’hôpital, auprès du prisonnier dans sa cellule. Jésus vient là où il veut rencontrer ses frères et sœurs en humanité, avec la sollicitude qu’il a manifestée tout spécialement durant tout son ministère envers les plus fragiles, les isolés, les marginalisés. Jésus se rend présent en Esprit. Et il ne vient pas les mains vides, il apporte avec lui la paix. « La paix soit avec vous ! », telle est la première parole qu’il adresse aux siens, et qu’il prononce une deuxième fois peu après (Jn 20,19, 21). Il donne bien plus que la formule de salutation usuelle au Proche orient, mais une véritable force de réconciliation et de retour à l’espérance.

L’évangile de Jean souligne l’importance de la venue de Jésus à travers les obstacles, en racontant que l’événement se produisit à nouveau huit jours plus tard, dans les mêmes conditions : « Jésus vient, alors que les portes étaient fermées. Il se tint au milieu d’eux et dit : « La paix soit avec vous ! » (v. 26). Simple répétition ? Pas tout à fait. Dans le groupe des disciples réunis dans la maison se trouvait cette fois Thomas, absent lors de la première venue de Jésus. Lorsque ses compagnons lui en avaient fait part, il avait été saisi par le doute et avait déclaré qu’il ne pourrait pas croire s’il n’avait pas la possibilité de toucher les marques de la crucifixion sur le corps de son Maître.
Un doute qui se nourrissait certainement aussi d’une peur : celle d’être trompé, d’être entraîné à partager une illusion par ses amis qui auraient pris la vision d’un fantôme pour une réalité. Il voulait s’assurer qu’ils avaient bien rencontré ce même Jésus qu’ils avaient connu en personne, qu’ils avaient vu être arrêté, jugé, cloué sur la croix et déposé au tombeau. Et là aussi, Jésus fit une brèche dans cette peur, en présentant à son disciple les marques qu’il voulait voir. Geste de sollicitude, qui provoqua un sursaut bénéfique. Sans doute, Thomas a-t-il revu en un éclair tout ce que Jésus avait fait et enseigné et scellé au prix de sa propre vie. Tout est redevenu cohérent pour lui, au point de l’amener à exprimer sa foi en plénitude : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (v. 28).

Il y a une autre différence à relever par rapport au récit de la première venue de Jésus. Une petite variante dans l’énoncé, qui n’est d’ailleurs pas reproduite dans la plupart des traductions. Le temps du verbe a changé. Il est écrit : Jésus vient ; non plus le passé : il vint, mais le présent : il vient. Cette nuance en dit long : la venue de Jésus n’a pas eu lieu qu’une seule fois à la première Pâques, elle va se répéter désormais dans le temps des apôtres, le temps de l’Eglise qui s’ouvre. Mais elle se produira différemment.
Le récit de l’apparition à Thomas marque le tournant : c’est le dernier signe visible de la présence du ressuscité qui lui a été accordé. Désormais : « heureux ceux qui n’ont pas vu et ont cru ! » (v. 29). Défi sans doute impossible à relever, s’il n’y avait pas eu le don de l’Esprit promis : « Jésus souffla sur eux et leur dit : Recevez l’Esprit-Saint » (v. 22). L’Esprit qui permet de discerner la présence de Jésus et d’accueillir ses paroles.
Voilà pourquoi nous pouvons parler au présent et relever que la puissance de la résurrection nous rejoint aujourd’hui et peut ouvrir une brèche dans nos peurs à nous. Ces peurs si semblables à celles que connurent les disciples et Thomas.

La peur des disciples d’être persécutés avait des bases bien réelles dans les conditions du moment, conditions qui se répètent hélas aujourd’hui pour beaucoup de chrétiens dans diverses régions du monde. Mais à cette peur s’en s’ajoutent d’autres qui nous concernent ici et maintenant : peur de l’autre jugé trop différent par sa culture ou sa religion ; peur qui alimente la crainte du contact et renforce les préjugés ; peur d’être supplanté ou menacé par des intentions hostiles, qui sont parfois la projection sur l’autre des sentiments négatifs qui nous habitent.
Mais la Bonne Nouvelle est que Jésus nous rejoint lorsque nous sommes aux prises avec ces peurs. Il nous assure par sa présence que nous ne sommes pas tenus à l’écart ou déconsidérés. Lui nous aime comme nous sommes et veut nous encourager à recevoir sa paix. La rencontre de l’autre n’est désormais plus une menace et peut se vivre de façon plus sereine. Nous pouvons grâce à lui sortir de notre isolement et partager les expériences positives que d’autres ont vécues, pour nous arracher aux jugements massivement négatifs.
Une circonstance particulière de ces fêtes de Pâques est à relever : cette année, toutes les Eglises célèbrent à la même date la résurrection du Christ, car le calendrier orthodoxe, d’habitude différent et le nôtre se rejoignent. Nous pouvons accueillir cela comme un signe d’encouragement à poursuivre les rapprochements entre chrétiens rejoints par le même Seigneur et à relancer l’action œcuménique.
Bien sûr, le Christ ne nous donne pas la promesse d’un chemin facile, d’une avenue largement ouverte de paix, de confiance et de partage. Il n’a pas caché aux siens qu’ils auraient à affronter des contradictions, des divisions et des situations de rupture obstinée. Mais il poursuit sa mission de Messie de paix, qui aboutira, comme la croissance du Royaume de Dieu qui arrivera à son achèvement.

Encore un mot à propos de la peur de Thomas. Elle reste, elle, aussi d’actualité. Beaucoup aujourd’hui ont peur d’être abusés par des croyances religieuses qui pourraient faire d’eux des illuminés ou des fanatiques. Ces dérives sont à prendre au sérieux. La réponse est dans l’exigence même de Thomas : retrouver Jésus tel qu’il a vraiment été. Même sans le voir de nos yeux, la recherche de la vérité transmise par les évangiles nous permet, avec l’aide de l’Esprit-Saint, de le rencontrer. De toucher du doigt, nous aussi, sa vraie personnalité et son enseignement, en parfait accord avec ses actes. De discerner que son action exclut toute contrainte et toute manipulation, car elle est basée sur la seule force de la persuasion par l’exemple, dans le service et l’amour qui s’étend jusqu’aux ennemis.
Et il y plus encore qu’une vérité à découvrir. Si le Christ ressuscité a ouvert une brèche dans les peurs qui nous tenaient verrouillés, c’est pour que nous puissions nous engager dans ce passage et avancer à sa suite. Chaque fois que nous pouvons faire, avec son aide, ne serait-ce qu’un seul pas, ne poser qu’un seul acte d’accueil, de partage, de soutien et d’apaisement envers notre prochain, alors nous donnons un signe que Jésus est vivant. Que le message de Pâques n’est pas qu’un beau discours sans lendemain et sans aucune prise sur la réalité. Alors, nous pouvons relayer aujourd’hui la parole de foi et d’espérance de l’apôtre Paul, affirmant qu’aucune créature, aucune puissance, aucune menace, pas même la mort, ne pourront nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ (Rom 8, 38s.). Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
Claire-Lise Mérillat
Musiciens
Pascal Braillard, trompette