Trois cultes radio sur le thème de l'argent

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Pourquoi Jésus dit-il : « Vous en pouvez pas servir à la fois Dieu et Mamon » ? Mais pourquoi donc ? Déjà ce nom de « Mamon », qui fait bizarre… C'était le nom araméen de la petite idole qu'on allait prier, une statuette à qui on offrait un petit quelque chose, pour faire de bonnes affaires. Rien de bien méchant. Mamon était le petit dieu souriant de l'argent.
« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent. » Mais pourquoi ? Dieu et l'argent ne font-ils donc pas bon ménage? Vous savez, cette déclaration a eu des conséquences terribles dans l'histoire. Mais là, Jésus n'y est pour rien. La conséquence la plus grave a été de séparer Dieu et les affaires. D'un côté, l'économie, de l'autre, la religion ; d'un côté, Dieu, de l'autre, le porte-monnaie ; d'un côté, le business, de l'autre, les bonnes intentions. Et si quelqu'un proteste devant cette sinistre séparation du matériel et du spirituel, il se trouvera toujours quelqu'un pour lui répondre : « De quoi vous plaignez-vous ? C'est marqué dans la Bible. »
Mais non ! La Bible a commencé par dire autre chose. Tout autre chose. Vous avez entendu ce texte de la Genèse. Abraham était très riche. Abraham avait de grands troupeaux, beaucoup d'argent et beaucoup d'or. Et son neveu Loth n'était pas de reste : il avait une fortune en moutons, en chèvres et en bœufs. Tellement que le pays n'était pas assez grand pour les faire vivre tous les deux. Alors Abraham propose qu'ils se répartissent le territoire ; Loth choisit la plaine fertile du Jourdain, tandis qu'Abraham reste en Judée. Mais c'est un problème de riche, ça : trouver de quoi nourrir de grands troupeaux. Il n'a jamais été reproché nulle part à Abraham, dans la Genèse, d'avoir des biens.

Toute l'histoire des patriarches le montre, d'ailleurs : les biens sont le signe de la grâce. Les biens viennent du Dieu créateur. Israël vit sa foi devant un Dieu qui donne. Et l'Ancien Testament se fait une idée très concrète de la bénédiction : une grande famille, de riches troupeaux, une longue vie sont les signes évidents que Dieu nous bénit. Il est vrai que ces richesses – effets de la bénédiction de Dieu – ne sont pas destinées à être consommées en circuit fermé. On le voit en parcourant l'histoire des patriarches : c'est l'hospitalité qu'on peut offrir à l'étranger, c'est le repas qu'on peut partager, c'est le festin qu'on peut organiser. Tout cela vous le trouvez dans la Bible, et il faut avoir – au moins un peu – pour partager.
Non, jamais l'argent n'est ressenti comme une chose honteuse. Jamais Dieu ne déclare coupables ceux qui ont de l'argent. C'est pourquoi les juifs, puis les chrétiens, suivant une antique tradition, remercient Dieu avant de partager le pain à table. Vous le faites peut-être, vous. Quand on prie avant de manger, l'idée est qu'on a gagné de quoi manger, oui, mais qu'en même temps, on vit de la générosité de Dieu. Et ce printemps que nous vivons, ce printemps fulgurant où la nature s'éveille à une allure record, il nous rappelle que la création nous est donnée. Que la vie nous vient comme en cadeau. Que la vie est cadeau. Que nos biens sont cadeaux. Voilà ce qu'ils se disaient, ceux qui il y a des millénaires ont raconté qu'Abraham avait de quoi manger, qu'il pouvait nourrir les siens et plus que ça : ce qu'il possédait était cadeau.
Essayez de penser juste un moment à ce que vous possédez. Non pas le prix que vous l'avez payé, mais que c'est cadeau. Comme la vie est cadeau. Mais alors, Jésus ? Jésus qui dit qu'on ne pas servir à la fois Dieu et Mamon ? Attendez, j'y viens.

Ce qu'il faut dire encore, c'est qu'Israël a toujours valorisé les biens, mais que les prophètes n'ont pas été tendres avec les riches. Pas tendres du tout. Ils ont même été féroces : « Tu t'es gonflé d'orgueil à force de richesse, » c'est Ezéchiel qui le dit. « Malheureux ceux qui privent de leur droit les pauvres de mon peuple. » ça, c'est Esaïe. Et puis « Malheureux, vous les riches, vous avez eu votre consolation, » c'est Jésus qui déclare ça.
Et on dit : « Écoutez ça. Voilà que Jésus maudit les riches ! » Mais non : Jésus ne maudit pas les riches. Maudire, c'est envoyer au diable, mais Jésus n'envoie pas les riches au diable. Il leur dit : « Malheureux. Vous êtes malheureux. » C'est bien différent. Jésus dit : « Faites attention, sinon vous allez définitivement sombrer dans le malheur. » Mais pourquoi ?
Est-ce parce qu'ils ne partagent pas assez, qu'ils sont trop riches alors que d'autres sont trop pauvres ? Oui, il y a de ça : le scandale de la trop grande richesse, c'est qu'elle côtoie de trop grandes pauvretés, d'inhumaines pauvretés. La grande colère des prophètes dénonce l'écart béant, l'écart inhumain, l'écart dangereux entre les nantis et les ceux que la pauvreté dégrade. Vous voyez, ce n'est pas d'aujourd'hui.
Mais si Jésus déclare malheureux les riches – et ça nous concerne, car même si nous ne possédons pas des millions, nous sommes riches par rapport à bien d'autres – eh bien si Jésus les déclare malheureux, c'est pour une raison bien plus profonde : ils se trompent de vie, ils se trompent de sécurité.

« Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mamon. » Toute la clé tient dans ce nom : « Mamon ». C'est un nom araméen. « Mamon » fait penser à « amen », et il vient de la même racine. Je vous explique : quand on dit « amen », après une prière, on veut dire : « C'est vrai, j'y crois, ma prière est solide, elle est fiable ». Eh bien, Mamon, c'est l'Argent dont on dit : « c'est vrai, j'y crois, mon argent est fiable, je peux lui faire confiance, je peux construire ma vie sur lui ».
Mamon, c'est l'argent à qui l'on voue sa vie, l'argent à qui on consacre ses jours et ses nuits, l'argent à qui on sacrifie sa famille, l'argent avec qui on se construit une image, l'argent avec qui on pense pouvoir acheter l'amour ou le respect. Voilà Mamon.
L'argent dénaturé. Non plus l'argent-bénédiction, fait pour le plaisir et le partage, l'argent-cadeau, mais l'argent devenu l'idole dévorante de nos valeurs et de nos relations. Et pourtant, on sait bien que l'argent n'a jamais rendu personne heureux ; on sait bien qu'il ne protège ni de la vie, ni de la mort. On sait qu'au jour de notre mort, tout l'argent du monde n'y fera rien. Et ce que nous emporterons au-delà de la mort n'est pas ce que nous aurons amassé, mais ce que nous aurons donné. C'est cela, amasser des richesses auprès de Dieu : rassembler des trésors de générosité. Nous emporterons avec nous auprès de Dieu ce que nous aurons donné.

Mais nous amassons des réserves par peur de manquer. Par peur de nous retrouver un jour sans rien. Nous attendons de l'argent-Mamon qu'il nous apporte la sécurité. Jésus dit : « Mamon est trompeur ». L'argent ne nous offre aucune sécurité, il ne nous protège de rien. Il n'est pas fiable, on ne peut pas lui dire « amen ». Voilà pourquoi Jésus ajoute : « Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et Mamon. » Vous ne pouvez pas investir votre confiance en Dieu et en l'argent. Vous ne pouvez pas construire votre vie à la fois sur Dieu et sur l'argent. Si l'argent devient cette oasis où vous espérez être guéri de votre peur de manquer, il dévorera votre vie et vos relations ».
Eh bien, cette fameuse frontière habituellement tracée entre le matériel et le spirituel, Jésus la fait voler en éclats ! Réfléchir à nos finances n'est pas, comme on le dit souvent, et comme on le dit à tort, une question bassement matérielle à laquelle la foi demeurerait étrangère. Au contraire : il n'y a pas de question plus hautement spirituelle que d'établir un budget ! Répartir son argent, c'est dire à quoi l'on croit, c'est montrer quelles sont nos valeurs. Et les questions d'argent sont un domaine où se montre l'orientation de notre vie, autrement dit un lieu où se décide notre ordre de valeurs, notre morale, ou si vous préférez : à quel dieu l'on croit.
Non, il n'y a pas d'un côté les affaires, de l'autre la religion. Il n'y a pas d'un côté l'économie, de l'autre la morale. Le Christ installe Dieu au fond de notre porte-monnaie. Gérer notre argent devient une question spirituelle.
On n'a pas l'habitude de penser ainsi. Il est toujours plus commode de penser que Dieu ne comprend rien à la comptabilité. Et puis, à certains moments, on préfère être seul à décider. Mais justement, dans ce lieu d'intimité qu'est notre rapport à l'argent, là où se joue si fortement notre besoin d'être rassuré, notre besoin d'avoir assez, notre crainte de manquer, Jésus le Christ introduit Dieu et nous apprend à dire après lui : « Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour. »
Un pain qui est cadeau, un pain qui est fête, un pain qui peut devenir partage.

Amen !