La paix... mais quelle paix?

Ecublens (©Pipouchat, CC BY-SA 3.0 Wikimedia Commons)

Écouter le culte :

Daniel

Est-ce qu’il vous plaît, est-ce qu’il vous plaît vraiment, le monde d’avant ?

 

Delphine

Mais de quoi vous parlez, qu’est-ce que c’est, le monde d’avant ?

 

Daniel

D’accord, j’explique. Ça remonte à un temps qui nous paraît maintenant éloigné, mais qui en fait n’est pas si lointain que ça. Vous vous rappelez la pandémie, le coronavirus, les mesures sanitaires, la distance sociale, les masques à porter dès qu’on sort de chez soi ? Ça a duré deux ans, et il y a eu des troubles, des protestations, des appels : rendez-nous notre liberté ! On en a assez des contraintes ! On aurait dit la guerre – la guerre entre ceux qui dictaient ces mesures et ceux qui n’en voulaient pas.

Et puis, on a vu arriver la fin, au début de cette année. Il y a eu une première vague, puis une deuxième vague, puis une troisième vague, et la fin s’est annoncée. Alors on s’est dit : c’est bientôt fini, fini ce régime d’obligations et de contraintes, on va retrouver le monde d’avant. Le monde des libertés, le monde sans mesures sanitaires. Le monde heureux, quoi.

Comment tu l’imaginais, Delphine, ce monde d’avant ?

 

Delphine

Pour moi, la monde d'avant, c'était un monde dans lequel on pouvait s'embrasser, se prendre dans les bras, se faire la bise et serrer des mains sans craindre de contaminer les plus fragiles d'entre nous. C'était un monde où on sortait, on allait au théâtre, au restaurant, on se voyait à combien on voulait sans aucune restriction. Malgré tout, j'ai tendance à penser qu'on idéalise toujours un peu le monde d'avant et on trouve toujours génial ce qu'on n'a plus.

 

Daniel

Oui, on a idéalisé le monde d’avant. Et puis est arrivé, non pas ce monde idéal, mais la guerre, avec sa cruauté et ses malheurs insondables. Ce n’est pas ce dont nous avions rêvé.

En fait, nous sommes passés d’une peur à une autre. Il y a eu la peur du virus, puis pour certains la peur du vaccin, et maintenant la peur que la guerre nous arrive dessus.

La peur… la peur… Est-ce que le 21e siècle sera le siècle de l’angoisse, le siècle de la peur à répétition, le siècle de la guerre entre les uns et les autres ?

Nous n’avons jamais été autant connectés, autant informés, autant protégés. Et depuis deux ans, nous passons d’une crainte à l’autre, sans avoir le temps de reprendre souffle. Quelle sera la prochaine peur ?

Alors, c’est le bon moment pour entendre l’Évangile. Et aujourd’hui, entendre les paroles que le Christ laisse à ses disciples avant de les quitter pour aller vers la croix.

« C'est la paix que je vous laisse, c'est ma paix que je vous donne. Je ne vous la donne pas comme le monde vous la donne. Ne soyez pas troublés, ne soyez pas effrayés. »

 

Delphine

Qu’est-ce que ça veut dire : « Je ne vous la donne pas comme le monde vous la donne ? »

 

Daniel

La paix que donne le monde, c’est une paix négociée. La paix des traités. Une paix politique ou militaire, et qui suspend la guerre tant que le traité est respecté. Mais voilà… l’histoire est jonchée de traités non respectés, d’accords bafoués, et la guerre reprend de plus belle. La paix que le monde donne est une paix fragile, provisoire, souvent meurtrie.

La paix que donne le Christ, c’est la paix qui s’installe même quand la guerre gronde. La paix qui règne même si les conflits se poursuivent. La paix qui permet d’être au calme même quand la violence déchire le monde.

 

Delphine

Mais ça n’est pas la paix, ce que vous dites, juste un peu de calme, c’est tout !

 

Daniel

Non, non, la paix que donne le Christ est une paix intérieure. La paix que l’on reçoit au fond de soi, une paix personnelle. C’est la possibilité de vivre sereinement, même dans un monde chahuté par la haine.

Le meilleur commentaire de cette parole de Jésus, je l’ai lu sous la plume d’Etty Hillesum. Etty Hillesum est une jeune femme juive qui vivait aux Pays-Bas. Elle obtient sa licence en droit en 1939, au seuil de la guerre. Dès l’invasion de son peuple par les nazis, elle est internée dans un camp de regroupement pour Juifs. C’est là qu’elle écrit son journal. À 39 ans, elle sera exécutée à Auschwitz. C’était en 1943.

Cette femme est une grande spirituelle. Dans son journal, elle a écrit sur la paix. Mais avant de l’entendre, réalisez bien quand elle le dit : c’est en pleine guerre. Etty Hillesum est méprisée pour sa race, elle fait face à une haine contre laquelle elle ne peut rien, une haine qui va l’emporter.

« Si la paix s’installe un jour, » dit-elle, « elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, que chacun extirpe tout sentiment de haine pour quelque race ou quelque peuple que ce soit ou bien domine cette haine et la change en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution. »

Écoutez bien ce qu’elle dit, au moment où la haine déferle sur elle et où tout espoir semble irréaliste.

« Une paix authentique est possible, » dit-elle, « mais en soi-même. Elle consiste à éteindre en soi tout sentiment de haine pour d’autres races ou d’autres peuples, ou alors… » – mais écoutez, c’est fabuleux – « ou alors, que nous changions cette haine en autre chose, peut-être même à la longue en amour – ou est-ce trop demander ? »

Elle conclut : « C’est pourtant la seule solution. »

Etty Hillesum, qui lisait le Nouveau Testament, a-t-elle lu cette promesse de Jésus : « C'est la paix que je vous laisse, c'est ma paix que je vous donne » ? Peut-être. Ce qu’elle détecte déjà, et ça n’est pas rien, c’est le fruit, en nous, de la peur. Et ce fruit de la peur, c’est la haine. La peur a ce pouvoir d’éveiller, au plus profond de nous, les réserves de haine qui dorment comme un gisement enfoui sous terre.

Oui, la sœur jumelle de la peur, c’est la haine, la détestation de ce qui nous menace. Etty Hillesum nous invite à le reconnaître et à l’accueillir en soi. Et du coup, la paix ne peut intervenir que là où elle est niée, c’est-à-dire en soi-même, au fond de soi. La paix s’installe en soi ou elle n’existe pas.

Quand ils croient à cette promesse de Jésus, les chrétiens ne sont pas des rêveurs. Non, ils ne sont pas des idéalistes naïfs. Car la parole de Jésus est d’un réalisme total. La paix dont il parle n’est pas comme le monde la donne : si fragile, si ténue qu’une violence peut la faire exploser en tout temps. Une paix sans aucune garantie. Jésus est réaliste : la paix est intérieure, ou elle n’est pas. C’est l’Évangile qu’il faut convoquer pour savoir ce qu’est la paix, pas les manuels diplomatiques.

Mais il y a un point sur lequel je me distingue d’Etty Hillesum. Elle dit : « Si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine ». Je ne crois pas qu’on puisse fabriquer la paix à partir de rien. Je ne pense pas qu’on puisse, comme ça, changer la haine en amour, tout simplement parce qu’on l’a décidé.

Toi, Delphine, comment penses-tu qu’on puisse faire la paix en soi ?

 

Delphine

Je crois que pour faire la paix avec soi-même, il faut commencer par se pardonner. Admettre qu'on est imparfait, qu'on fait des erreurs et que même si on fait de son mieux, on ne fera jamais tout bien. C'est certes un chemin long et difficile mais il est à mon sens indispensable. Faire la paix avec soi-même, c'est aussi se voir tel que l'on est et s'aimer pour ça.

 

Daniel

Oui, c’est important, ce que tu dis. Mais moi, vois-tu, je pense que la paix, il faut la recevoir. On peut faire la paix en soi parce qu’on l’a reçue. D’ailleurs, Jésus le dit : « C’est ma paix que je vous donne… ».

Alors, comment le Christ nous donne-t-il sa paix ? Eh bien, c’est comme une voix qui murmure en soi. Et que murmure-t-elle, cette voix ? Elle dit : tu ne seras jamais enfermé dans un passé trop lourd à porter ou dans un sentiment de faute, Dieu pardonne.

La vie, ta vie n’est jamais perdue. Dieu s’y intéresse. Dieu accorde aussi cette chance, cette attention, cette tolérance, ce respect aux autres autour de toi. Ils sont aussi limités que toi, mais autant aimés de Dieu.

Voilà ce que la voix murmure : N’aie crainte. Tu es en sécurité. Je ne t’abandonnerai jamais. Ce n’est pas la haine qui aura le dernier mot.

Notre immunité contre le virus de la peur, c’est la paix que le Christ nous donne.

Comme l’écrivait autrefois l’apôtre Paul : « Ni la mort, ni la vie, ni les anges ni d’autres autorités célestes, ni le présent ni l’avenir, ni aucune autre chose créée, rien ne pourra nous séparer de l’amour que Dieu nous a manifesté en Jésus Christ notre Seigneur. »

Qu’il en soit ainsi pour chacun d’entre nous.

Amen.

Plus que jamais, nous aspirons à la paix. Et nous nous découvrons impuissants face aux ravages des conflits. Quand Jésus dit aux croyants «Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde vous la donne» (Jean 14, 27), de quoi parle-t-il?

Nous explorerons le secret de la paix intérieure.

Détails

Intervenants
Avec la participation de Delphine Subilia pour la prédication et la liturgie. Jacqueline Zumstein pour les lectures.
Organiste
Ezko Kikoutchi
Musiciens
L'ensemble Procrastinatio, avec Marie-France Berthoud, Catherine Cruchet et Nicolas Guignet