La mort : plus facile pour celui qui croit ?

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Jour lugubre que celui de la mort du Christ à Golgotha.
Un jour où l'on ne sait pas quoi dire, où l'on n'a rien à dire.
Il est bien plus facile et bien plus agréable de parler de Noël ou de Pâques, d'annoncer la vie que de constater la mort.

Et pourtant, Vendredi Saint est un événement central de notre foi et un fait historique incontournable, car c'est le jour ou Jésus de Nazareth a été crucifié.
Ce n'est pas une image, un symbole, Jésus ne s'est pas endormi, Jésus ne s'est pas transformé, Jésus est mort sur la croix.
Les chrétiens des premiers siècles insistent sur cet événement dans le symbole des apôtres : "il a souffert sous Ponce Pilate, il a été crucifié, il est mort, il a été enseveli…"
Ils ont même introduit Ponce Pilate dans le credo, pour situer cet événement dans le temps, pour nous éviter de nous envoler dans la sphère intellectuelle, de fuir la réalité pour nous réfugier dans une belle théorie, sans souffrance.
Dieu nous ramène toujours dans la réalité de l'existence, même si c'est lourd parfois à porter.
Cette mort est un fait qu'il nous faut regarder en face :
Il est mort.
Qui de nous n'a jamais entendu cette phrase, touchant un inconnu ou l'un de ses proches, cette phrase qui rend vains tous nos efforts, tous nos espoirs.
Il est mort... trois mots qui résonnent dans le silence, où l'on n'ose plus respirer soi-même.
Il y a beaucoup de choses que l'on ne respecte plus, mais la mort n'est guère profanée. On n'y pense pas toujours avant, mais lorsqu'elle est là, tout s'arrête.

Ce jour-là, à Golgotha, il y avait un beau charivari de moqueries et d'insultes... Mais lorsque Jésus fut mort, chacun s'en retourna en se frappant la poitrine.
C'était fini, la mort avait eu le dernier mot !
Et pourtant...
Au pied de la croix à Golgotha, toute l'humanité s'était rassemblée.
Il y avait Simon de Cyrène, qui se serait sans doute bien passé d'avoir été entraîné dans cette histoire-là.
Il y avait les chefs qui ricanaient,
les soldats qui se moquaient,
les femmes qui pleuraient et se lamentaient,
le peuple qui se taisait,
et les familiers de Jésus qui se tenaient en retrait et regardaient.
Il y avait aussi les deux brigands.
Ces deux-là sont doublement concernés par cet événement. Témoins de la crucifixion du Christ, ils sont eux-mêmes cloués sur une croix, et partagent le même sort que lui.
Témoins directs de la mort de Jésus, ils sont eux-mêmes en train de mourir !
Ils sont là et ils souffrent atrocement.
Au-delà du fait qu'il est extraordinaire qu'ils puissent ainsi se décentrer de leur propre souffrance pour réagir à la présence du Christ, les propos qu'ils tiennent sont aussi exemplaires.
Le premier se moque, de Jésus et de lui-même, de la vie et de la mort. Il semble avoir pris beaucoup de distance d'avec ce qu'il vit pour pouvoir parler ainsi. Il n'attend plus rien, de la vie, de la mort, des autres, et il se moque : "descends donc de là, si tu es le Messie !" Il se moque ! C'est la seule revanche qu'il prend sur sa vie misérable qui va finir aussi misérablement.
L'autre, lui, semble avoir parcouru des kilomètres de chemin en quelques heures. Au seuil de sa mort, il relit sa vie, il accepte ce qu'il a fait, et il accepte sa mort.
Non seulement cela, mais il vole encore au secours de Jésus, affronte son ancien compagnon : "comment oses-tu te moquer ?"
Et pour la première fois peut-être de sa vie, il prie !
En Jésus, il a découvert Dieu partageant sa douleur.
En son coeur souffrant, une lumière a jailli !
Sa vie n'est plus vaine, parce qu'il sent qu'il est face au mystère de Dieu, sa mort devient le lieu de sa conversion vers la vie
"Seigneur, souviens-toi de moi !"
Dieu n'est pas trop loin pour l'entendre, son oreille est là. A côté de lui se trouve un homme qui partage le même fardeau et dans lequel il reconnaît l'être de Dieu. Ce ne peut être que sous l'action de l'Esprit saint qu'il peut s'écrier ainsi, et se remettre à cet homme crucifié.
Comment autrement pourrait-il parler de royauté à celui qui agonise à ses côtés, nu et méprisé !
Il se tourne vers Jésus avec une confiance d'enfant, comme Jésus lui-même se tournera à son tour vers son Père pour remettre son Esprit. Se remettre entre les mains du Père, abandonner sa vie dans la foi.

La mort devient-elle facile alors pour celui qui a la foi ?
Bien sûr que non, et le récit de la passion est bien là pour en témoigner. Si les textes insistent autant sur les scènes douloureuses, c'est bien pour nous confronter à la réalité de la mort, à laquelle on n'échappe pas parce que l'on est chrétien.
La mort est et demeure notre ennemie parce qu'elle est ce qui n'est pas vie. Ce qui n'est pas le projet de Dieu.
Elle est peur et douleur, elle est aussi arrachement et séparation.
Elle est dure pour celui qui meurt, elle est dure aussi pour ceux qui restent.
Elle sanctionne notre limite et nous aimerions tant être illimité, et ne jamais perdre ce et ceux que nous aimons.
Mais la mort nous pousse aussi à la recherche du sens de notre vie, parce qu'elle rend cette dernière si fragile.
Certains découvrent alors leur vie comme un trésor très précieux, à faire fructifier et à partager, alors que d'autres la voient absurde et inutile. A quoi bon vivre, si tout ne mène qu'à la mort !
Pour les deux brigands sur la croix, la vie devait certainement leur paraître absurde.
Et dans ce non-sens, le premier brigand se réjouissait probablement d'en finir, en entraînant dans sa perte ceux qui s'étaient crus plus malins que lui.
Mais le second découvre que la présence du Christ sur la croix à ses côtés lui permet de tout voir différemment. Sa vie n'est plus absurde et inutile.
Il se sait porté, il se sait aimé. Au fond, sa vie vient juste de lui être donnée, et il sait que même la mort ne pourra le séparer maintenant de Dieu.

La croix nous permet de prendre à la fois notre vie et notre mort au sérieux, parce que Dieu les prend lui aussi au sérieux.
Il a partagé notre humanité, en vivant pleinement notre condition humaine, en acceptant de finir ainsi sur la croix, sous les ricanements dans d'atroces souffrances, pour que nous ne puissions plus tourner en dérision ni la mort, ni la vie.
La mort est et reste insoutenable, mais nous pouvons découvrir le Christ à nos côtés, souffrant sur la croix, et acceptant cette épreuve pour nous.
Et c'est l'Esprit Saint qui nous fait alors sentir cette présence et qui nous donne la force de lui remettre notre vie, de s'écrier avec le brigand : "Jésus, souviens-toi de moi !"

Amen.

Détails

Intervenants
Organiste
Jocelyne Bauer
Musiciens
Gaby Tasco, contre-alto & Christophe Horak, violoncelle