Le 21e siècle au défi du dialogue interreligieux

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Écouter le culte :

A l’épreuve d’un monde pluriel

A chaque lieu, à chaque siècle son défi ! Paul à Athènes en fait l’expérience. L’Athènes du premier siècle a un passé glorieux. Longtemps elle a mené le bal ! Durant des siècles, cette petite ville qui est née sur une terre ingrate a fourni des architectes, des scientifiques, des juristes, des politiciens, des stratèges qui ont fait d’elle une grande puissance, capable de battre l’immense Empire Perse. Exportant ses idées - parmi lesquelles celle de la démocratie –, elle a fini par conquérir les cœurs et les pensées de tout l’Orient jusqu’aux confins de l’Inde, tout comme ceux de l’Occident.

Au premier siècle de notre ère, conquise par les Romains, Athènes n’a plus de puissance politique depuis longtemps. Même le commerce périclite. Mais les empereurs et les rois y envoient leurs fils pour qu’ils y fassent leurs études, comme les élites du monde entier envoient aujourd’hui leurs enfants dans les meilleures universités d’Amérique.

A Athènes, ville cosmopolite, capitale bigarrée de la pensée, on voit de tout, on entend de tout. Toutes les religions s’y croisent et peuvent y avoir droit de cité. Et les philosophes, sous réserve de ne pas manifester ouvertement leur impiété, peuvent dire à peu près n’importe quoi.

Le récit nous dépeint un apôtre Paul arrivant à Athènes presque comme un touriste du 21e siècle ! Il découvre avec ses yeux une splendide cité remplie de monuments dédiés à toutes sortes de divinités. Et dans chaque temple, une statue représentant un dieu. Il a l’âme bouleversée, nous dit Luc. Il est choqué, irrité, en colère, car si Paul est un touriste, c’est un touriste juif, et le judaïsme est né du combat contre l’idolâtrie.

Je reviens d’un séjour de six mois en Asie et au Japon. Ma rencontre avec ses religions et le bouddhisme en particulier m’a aussi interpellé. La multiplication à l’infini des représentations de bouddhas, de divinités et autres déités, la religiosité, la dévotion aux éléments de la nature, pierres, arbres, rivières, plantes, mousse, que l’on soigne, décore, encense, nourrit, comme on ne le ferait pas avec un être humain, m’a aussi sinon choqué – j’étais averti – du moins profondément dérouté !

Je peux imaginer Paul, je peux comprendre sa réaction, comme je peux entendre parmi mes contemporains ceux qui, confrontés aux religions du monde qui arrivent chez nous, ne peuvent supporter les coutumes et les comportements si éloignés de nos habitudes.

Paul, nous dit Luc, a l’âme bouleversée, comme nous bouleversent, nous choquent, nous irritent peut-être, une femme qui porte le niqab, un jeune qui refuse de serrer la main à sa professeure ou la réintroduction par le biais de la religion de pratiques qui nous semblent archaïques et discriminatoires.

Choc visuel, choc des idées, choc des civilisations, choc des religions. Paul, à Athènes, a mis les pieds dans un monde déroutant et pourtant il ne va pas renoncer à prêcher Jésus et la résurrection, urbi et orbi, dans la synagogue et sur la place publique. Une belle leçon d’ouverture au monde pour les chrétiens du 21e siècle, invités à être à leur tour témoins de Jésus dans un monde en pleine mutation religieuse.

Paul se montre courageux, car s’il commence par retrouver les Juifs réunis dans la synagogue, il n’hésite pas à sortir sur la place publique pour se confronter aux non-juifs, à ces païens qui adorent des idoles, à ces mécréants qui s’adonnent à toutes sortes de fables. Il va aussi y trouver une catégorie de gens peut-être moins religieux mais redoutables : les philosophes, représentants des deux écoles en vogue à Athènes depuis trois siècles, les épicuriens et les stoïciens. Qu’importent leurs différences, ce qui les unit c’est leur allégeance à Athéna, la déesse de la Raison, ce qui fonde leurs discours, c’est l’intelligence humaine.

Comment Paul va-t-il aborder tout ce monde ? Va-t-il relever le défi de ce monde à la fois religieux et rationnel – pour ne pas dire rationaliste ? Pourra-t-il faire triompher une foi qui ne cède en rien, ni aux superstitions de la religion populaire, ni à la dictature d’une raison érigée au rang de divinité ?
Pourrions-nous trouver chez Paul une méthode pour l’évangélisation de nos contemporains de quelque horizon qu’ils soient? Nous écoutons la suite du récit de Luc.

Actes des Apôtres, 17, 19-25
Ils prirent alors Paul avec eux, le menèrent devant le conseil de l'Aréopage et lui dirent : « Pourrions-nous savoir quel est ce nouvel enseignement que tu exposes? Tu nous fais entendre des choses étranges et nous aimerions bien savoir ce qu'elles signifient. »
— Tous les Athéniens, en effet, et les étrangers qui vivaient parmi eux passaient leur temps uniquement à dire ou écouter les dernières nouveautés. — Paul, debout au milieu de l'Aréopage, dit alors : « Athéniens, je constate que vous êtes des hommes très religieux à tous points de vue. En effet, tandis que je parcourais votre ville et regardais vos monuments sacrés, j'ai trouvé même un autel avec cette inscription : «A un dieu inconnu». Eh bien, ce que vous adorez sans le connaître, je viens vous l'annoncer. Dieu, qui a fait le monde et tout ce qui s'y trouve, est le Seigneur du ciel et de la terre, et il n'habite pas dans des temples construits par les hommes.
Il n'a pas besoin non plus que les humains s'occupent de lui fournir quoi que ce soit, car c'est lui qui donne à tous la vie, le souffle et tout le reste.

La dimension universelle de l’Evangile

Paul est entraîné devant le Conseil de l’Aréopage. D’emblée, Luc nous montre que le témoignage chrétien ne va pas de soi… La tension est palpable. L’Aréopage n’est plus l’Agora, la place publique ! C’est le grand Conseil, qui tient ses séances en public. Et puis à n’en pas douter l’ombre du grand Socrate, condamné à mort par un jury populaire pour avoir corrompu la jeunesse et pour avoir prêché des divinités étrangères plane toujours… Mieux vaut être prudent ?

L’exorde, l’entrée en matière, pourrait nous le faire croire. Paul développe sa stratégie. Lui qui était si choqué, si bouleversé, si irrité, le voilà admiratif ! Athéniens je vous admire ! Vous êtes les plus religieux des hommes ! Aurait-il retourné sa veste ? Ayant trouvé plus religieux que lui, serait-il prêt à embrasser le culte du panthéon grec ? Serait-il le naïf initiateur d’un dialogue interreligieux où l’on perd sa foi et son âme ? Paul serait-il le chantre du pluralisme qui ferait des religions enfin pacifiées d’inoffensives spéculations ? Après un premier moment de rejet, serait-il séduit par tant de dévotion et de tolérance ?

Comme le sont peut-être aujourd’hui de nombreux contemporains attirés par le dynamisme ou le pouvoir de séduction de nombreuses religions non-chrétiennes que l’Eglise, à l’époque de l’épopée missionnaire du 16e au 19e siècle, regardait avec suffisance et dédain ?

La suite nous montre que si Paul dans un premier temps est prudent comme un serpent, il est simple comme une colombe, suivant la recommandation de Jésus à ses disciples envoyés en mission (Matthieu 10, 16). « Tandis que je parcourais votre ville et regardais vos monuments sacrés, j'ai trouvé même un autel avec cette inscription : «A un dieu inconnu». Eh bien, ce que vous adorez sans le connaître, je viens vous l'annoncer ! »

C’est simple, c’est direct, c’est dit. Paul n’a rien lâché. On peut admirer la foi des autres, je peux admirer la foi et l’engagement de mes frères musulmans, bouddhistes ou hindous, cela n’anéantit pas ma conviction que ce Dieu qui donne à tous les humains la vie, le souffle et tout le reste s’est fait connaître et qu’il s’est fait connaître en un homme, dans l’homme Jésus ! Pourtant, dans le début de sa prédication, Paul ne va pas parler de Jésus, encore moins du Christ, de la croix ou de la Résurrection. Il cherche ce qui peut unir tous les hommes, ce Dieu inconnu, ce Dieu que l’on cherche au travers des religions, des philosophies, de l’art ou des sciences… Ce Dieu qui a fait le monde et les hommes, ce Seigneur du ciel et de la terre. S’il avait été au Japon ou au Tibet, il aurait admiré les mille et une techniques spirituelles des moines et des chercheurs du divin, il aurait parlé des déités et peut-être de la vacuité… Il aurait prié et fait le Ramadan avec les musulmans, en Amérique, en Angleterre, au Japon ou en Suisse, il aurait rejoint les meilleures universités pour y sonder, avec les chercheurs, l’infiniment petit ou explorer les galaxies, il se serait fait tout à tous …

Car au fond, tous, y compris les chrétiens à la foi la plus fervente, ne sont-ils pas à la recherche de ce Dieu inconnu ? Je ne sais pas si les catégories modernes du dialogue interreligieux et en particulier celle du pluralisme auraient convenu à l’apôtre Paul. Elles ne sont sans doute pas les siennes. Pourtant, j’entends dans le début du discours de Paul une affirmation de l’universalité de l’Evangile qui vaut pour tous les hommes. J’y perçois aussi une certaine retenue dans la manière d’évangéliser, qui me semble découler de la nécessaire humilité face au mystère ultime de Dieu. Le Dieu inconnu des Athéniens pourrait bien être aussi celui des chrétiens, ce Dieu caché, qui se révèle en se voilant ou se voile en se révélant.

Actes des Apôtres, 17, 26-34
Paul poursuivit : « à partir d'un seul homme, il a créé tous les peuples et les a établis sur la terre entière. Il a fixé pour eux le moment des saisons et les limites des régions qu'ils devaient habiter.

Il a fait cela pour qu'ils le cherchent et qu'en essayant tant bien que mal, ils parviennent peut-être à le trouver. En réalité, Dieu n'est pas loin de chacun de nous, car c'est par lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être.
C'est bien ce que certains de vos poètes ont également affirmé : «Nous tirons de lui notre origine».

Alors, puisque nous tirons de lui notre origine, nous ne devons pas penser que Dieu soit semblable à une idole d'or, d'argent ou de pierre, produite par l'art et l'imagination de l'homme.
Mais Dieu ne tient plus compte des temps où les humains étaient ignorants, mais il les appelle maintenant tous, en tous lieux, à se convertir. Il a en effet fixé un jour où il jugera le monde entier avec justice, par un homme qu'il a désigné. Il en a donné la preuve à tous en ressuscitant cet homme d'entre les morts ! »

Lorsqu'ils entendirent Paul parler d'une résurrection des morts, les uns se moquèrent de lui et les autres dirent : « Nous t'écouterons parler de ce sujet une autre fois. » C'est ainsi que Paul les quitta.

Quelques-uns, pourtant, se joignirent à lui et crurent : parmi eux, il y avait Denys, membre du conseil de l'Aréopage, une femme nommée Damaris, et d'autres encore.


La résurrection au carrefour des religions et de l’incroyance

En développant son discours, Paul va aller chercher tout ce qui le rapproche, le rattache, l’unit à ses interlocuteurs. Il cite des philosophes et des poètes, montre sa connaissance de la culture antique et en parle positivement.

La compréhension de l’humanité comme issue d’un même homme non seulement combat toute idée de racisme, mais pose un des fondements des droits de l’homme, l’égalité de tous les êtres humains.

A partir de ce fondement, n’avons-nous pas pour mission de rejoindre chacun de nos contemporains, quelles que soient ses convictions religieuses – ou philosophiques - pour partager tout ce que nous avons en commun, construire un monde plus juste, débarrassé de la haine et de la violence qui ont si souvent été véhiculées par les religions.

Je ne vois aucune naïveté dans cette approche, mais au contraire une grande force et un modèle pour le dialogue interreligieux.

Un dialogue qui n’exige pas le sacrifice des convictions, mais qui invite à la reconnaissance de l’autre et à la fraternité reconnue comme un don divin.

Il invite à une religion qui ne dresse pas des murs, qui ne blesse pas l’autre, qui ne le nie pas sous prétexte qu’il n’a pas la bonne foi, mais qui construit des ponts pour aller à la rencontre de son frère en humanité.

Il y a dans l’approche de Paul une stratégie du consensus à la fois subtile et puissante qui peut être reprise à mes yeux sans retenue par nos Eglises, nos paroisses, et nous, en tant que chrétiens dans le dialogue interreligieux que nous devons mener.

En effet la rencontre entre les religions aujourd’hui n’est plus seulement du ressort académique ou institutionnel, mais doit se faire à tous niveaux. Le dialogue interreligieux est en effet devenu une urgence politique au sens premier du terme et c’est aujourd’hui une des tâches essentielles de l’Eglise et des chrétiens.

Ce dialogue est-il voué au succès comme on pourrait l’attendre ? Les Athéniens vont-ils abandonner leurs idoles et les philosophes pour se tourner vers l’Evangile ?

La fin du récit de Luc a souvent été interprétée comme un échec, dont l’apôtre Paul ne se serait pas remis. Lorsque Paul passe de la notion de divinité à la Bonne Nouvelle de Jésus et de la Résurrection, les uns se moquent et d’autres plus poliment remettent la suite du débat aux …calendes grecques…

La raison bute contre la foi, comme aujourd’hui encore, la résurrection de Jésus se tient au carrefour des religions et de l’incroyance.

Aujourd’hui aussi le dialogue interreligieux atteint ses limites lorsque les chrétiens parlent de ce qui leur est le plus cher et le plus intime, du Christ vivant de sa présence au cœur de leur vie, de son pardon et de son amour.

Paul, à Corinthe - sa prochaine étape -, prêchera le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais puissance de Dieu et sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs. Ce sera une autre approche, une autre méthode.

Pour ma part, je retiendrai la dernière phrase du récit de Luc : « Quelques-uns, pourtant, se joignirent à lui et crurent : parmi eux, il y avait Denys, membre du conseil de l'Aréopage, une femme nommée Damaris, et d'autres encore. »

Pour ma part, je retiendrai que par le respect, l’amour et le dialogue, Paul, à Athènes, a semé la graine de l’Evangile. Un homme Denys, et une femme Damaris et d’autres encore l’ont accueillie.

Pour ma part, je retiendrai que la graine germera, comme celle du semeur qui ne regarde pas à sa peine mais fait confiance à celui en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être.

Pour ma part, je retiendrai qu’en se faisant tout à tous, Paul en a gagné quelques-uns. Et cela suffit.

Amen.

« Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas. » Cette phrase attribuée à André Malraux, qui disait lui-même avoir exprimé une idée moins catégorique, articule assez bien le défi que doivent relever les Églises – et le monde - en ce début de 21e siècle.

Depuis quatre siècles, l’Église a dû faire face à d’innombrables mutations. Au 18e siècle, l’avènement de la rationalité, de l’esprit critique et des sciences a fortement remis en question la compréhension de la foi. Au 19e siècle, le défi à relever, plus éthique, fut celui du développement des libertés individuelles et des droits humains. Au 20e siècle, le développement de l’industrie, les luttes sociales, le déferlement de l’athéisme et des pouvoirs totalitaires ont abouti aux deux guerres mondiales. Les Églises malmenées et éprouvées durent encore faire face au matérialisme triomphant.

Dans un monde devenu village global, le pluralisme religieux tend à devenir l’horizon de la théologie de notre temps et nous invite à repenser notre relation aux autres religions.Au 19e siècle, à une époque où l’épopée missionnaire coïncidait avec la domination incontestable de l’Occident, l’Église a souvent porté un regard suffisant sur les grandes religions mondiales. Les deux guerres mondiales ont cassé cette hégémonie.

Aujourd’hui, par un étrange retour des choses, le dynamisme et le pouvoir de séduction des religions non-chrétiennes s’exerce en plein dans nos sociétés. C’est vrai de l’islam qui, avec les flux migratoires, est de plus en plus important en Europe. Mais c’est vrai aussi de grandes religions comme l’hindouisme et le bouddhisme qui, plus discrètes, comptent aussi des millions d’adeptes et de sympathisants en Europe et en Amérique du Nord.

Au long des siècles, les religions ont plutôt attisé la violence de l’histoire. Aujourd’hui, le dialogue interreligieux est une nouveauté et une chance, une mission prioritaire pour l’Église et une urgence politique.

C’est la conviction que je me suis forgée au cours d’un récent séjour de six mois à Kyoto au Japon, au Centre pour l’étude des religions de l’Église protestante du Japon.
En lisant le livre des Actes de Apôtres, j’ai trouvé en l’Apôtre Paul un pionnier du dialogue, dans le monde cosmopolite de l’Athènes du premier siècle de l’ère chrétienne. Nous essayerons avec lui de découvrir quelles sont les conditions, les techniques et aussi les limites du dialogue interreligieux.

Détails

Intervenants
Jacqueline Emery
Organiste
Gérald Chappuis
Musiciens
Joachim Forlani, clarinette