Jésus ne supporterait-il pas ce qui, dans le monde et dans la nature, ne donne pas de fruit ?

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Écouter le culte :

Être « tout comme »

Je ne sais pas si vous vous souvenez d’une réclame, comme on disait jadis, qui, pour venter les mérites d’un produit, basait tout son discours sur ce type précis de formule : « a la couleur de l’alcool, a le goût de l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool. »
Vous l’avez compris ; tout se jouait sur la ressemblance, la proximité ; c’était un tout comme, un ersatz, un presque pareil, mais au final un produit qui n’était pas de l’alcool et donc à consommer sans modération !

Publicité moralisante, caressant dans le sens du poil le consommateur qui pouvait faire tout comme, tout en n’étant pas aux prises avec le produit qui fait tant problème, hier comme aujourd’hui.

Aujourd’hui, je crois que nous avons poussé le bouchon très loin, si vous me pardonnez l’expression, puisque nous ne jouons plus sur les apparences, mais sur la substance même !
Si hier nous savions que nous ne buvions pas de l’alcool lorsque nous goutions ce fameux produit en question, aujourd’hui sommes-nous sûrs que ce que nous buvons ou mangeons correspond bien à ce qu’on nous présente ?
Pour être concret, cela revient à se demander - en fonction de ce que nous consommons -tout simplement si une pomme est une pomme, une orange, une orange ou une asperge, une asperge !

Je ne rigole pas, je dirais même que je ris jaune, voire même rouge…

Être et ne pas être

Il y a quelque temps, sans doute assez marqué par un hiver qui prenait son temps, j’étais en train de faire quelques courses dans une grande surface dont je tairai le nom. J’étais arrêté au jardin de ce supermarché, entendez le rayon des fruits, en face de paniers de fraises, déjà, que je qualifierais de mi-petit, « mi-gros » et qui affichait, par-dessus le marché, des prix à la baisse ! Incroyable mais vrai !

Figurez-vous que j’aurais dû résister à la tentation et ne pas suivre le fameux adage d’Oscar Wilde qui dit que le meilleur moyen de résister à la tentation, c’est d’y céder. Car ce que je mangeais avait tout pour me faire douter de ce que je mangeais ! Étaient-ce bien des fraises ? Mon palais n’arrivait pas à mobiliser le moindre bout de mémoire olfactive pour indiquer à mon cerveau que ce que je mangeais étaient bien des fraises !
Après le repas, libéré du calvaire, je m’écriais presque instinctivement : « jamais plus je ne mangerai ce genre de chose » !

Aussi, lorsque je me suis mis au travail pour vivre ce culte et en feuilletant les textes que nous avons l’habitude de lire en cette période de l’année, en lien avec le thème d’être jardinier de la création, la parole de Jésus dans cette montée à Jérusalem, aux Rameaux et qui passe devant un figuier, fut pour moi un choc !
Voyez plutôt : voici ce Jésus qui a faim, qui se dirige vers un figuier qui a des feuilles comme on les a en été et qui ne trouve rien. Trompé, il lance : « que jamais plus personne ne mange de tes fruits » ; voilà une parole de Jésus qui me ramenait à mon panier de fraises !

Finalement, je me suis dit qu’il n’y avait rien en Jésus d’une révolte contre nature et encore moins contre la nature ! Bien au contraire.

Car quoi, voilà un figuier, beau, élégant, plaisant, superbe, splendide, séduisant, ravissant et qui à regarder de plus près ne tient en rien ce qu’il donne à voir. Non mais, imaginez la scène : Jésus à la recherche d’une manne, fouillant les feuilles, se dressant en haut et bas, à gauche à droite et ne trouvant rien. Bref, la tromperie !

Être une chose, en avoir la forme, l’aspect, le touché et ne pas en avoir la couleur et par conséquent, la saveur, l’appétence, le piquant, « le sel » ! Si même le sel perd sa saveur, nous dit également Jésus dans un autre passage (Mc 9,50), que reste-t-il ?

C’est ce figuier dans la montée de Jésus au Temple ; ce sont les fraises en hiver dont je viens de vous parler, et ce sera ailleurs les myrtilles qui vous titillent ou encore les mûres bien mûres qui vous conduisent tout droit dans le mur. Et plus généralement peut-être, tous ces domaines de la vie dans lesquels nous ne pouvons que constater la totale méprise, l’absurdité fondamentale. Être et ne pas être, telle est la question !

Pas d’apparence sans essence ! Sacrée colère

J’aime ce Jésus pragmatique, ici jardinier, qui n’est pas dans son jardin avec un panier mais avec un sécateur et qui dit : non, ça ne joue pas !
Tout comme il opposera un non farouche à l’économie du Temple en remettant les marchands en place, il remet en place une production déréglée. Non ! Ca dépasse les bornes ! Pas de ça dans mon jardin. Alors oui :
• Pas d’amalgame dans la réclame
• Pas de promesse traitresse !
• Pas de production sans raison
• Pas d’apparence sans l’essence !

J’ai essayé de me représenter plus encore ce que pouvait signifier cette colère et je me me suis dit qu’on était assez proche du mensonge, mais attention pas du mensonge du poète, qui sait dire comme personne tant de choses si véridiques sur le monde, ni celui de l’écrivain qui sait déplacer dans un autre espace le monde et sa création afin de nous en proposer un sens, et encore moins celui des artistes qui nous redessinent un monde nouveau.

Non, rien de tout cela, le mensonge dont il s’agit est celui décrit par le philosophe protestant et allemand, Emmanuel Kant.
Pour ce dernier, le mensonge est de penser secrètement d’une façon et s’exprimer ouvertement d’une autre (aliud lingua promptum, aliud pectore inclusum gerere). C’est pour lui une absurdité qui exprime une dénaturation du langage, une destruction radicale de sa vocation et de ses conditions de possibilité.
Le figuier se donne à voir, dit la prodigalité, la saveur, et est tout le contraire ! Deux conséquences :
• La tromperie sociale que cela implique ; une importante confusion pour tous, car plus rien ne ressemble à rien ; si un mot peut dire une chose et son contraire… Rien ne va plus !
• Le mensonge envers soi-même : « un crime de l’homme contre sa propre personne », pour prendre les termes même du philosophe, parce que l’homme finit par croire à ce qu’il dit afin de gagner en véridicité, mais une « véridicité » qui ici va à l’encontre de la véracité.

Moi et l’autre

Alors, quelle conséquence dans notre quotidien ? Portons deux éclairages ; un sur nous-mêmes, dans une posture qui se rapprocherait de celle de Jésus qui va chercher du fruit, et un autre qui nous ferait être dans ce que nous pouvons offrir au monde et donc dans la posture du figuier.
Peut-on se mettre en colère ?
Quel message, quel « non », quelle colère dire au monde ? Et ce que j’aimerais souligner ici, c’est moins les cadres dans lesquels nous pouvons agir parce que vous les connaissez ; il s’agit d’aller en amont afin de lutter contre notre propre défaitisme et le fait que nous ne croyons pas que notre simple action puisse avoir le moindre effet. Qu’est-ce que cela va changer ? C’est une goutte dans l’océan, à quoi bon ! avons-nous tendance à dire…

Et pourtant, tout est là, dans le fait de se persuader que si, c’est possible !

J’en veux pour preuve le petit coup de théâtre d’Éric Cantona qui lançait dans un interview en 2010 que, pour punir les banques de leur mauvaise gestion, et surtout du fait que c’était toujours les petits qui trinquaient, il était possible de retirer ses économies à un jour J.

Le net et les réseaux sociaux s’étaient saisis du buzz et l’avaient amplifié au point que la ministre des Finances de l’époque en France avait dû intervenir pour expliquer les conséquences encore plus néfastes que ce genre d’acte pourrait avoir. Elle avait raison d’intervenir, parce qu’au-delà de la polémique, son intervention a eu le mérite d’expliquer ce à quoi servait l’argent que nous avons à la banque.
Il n’en reste pas moins vrai qu’il est inadmissible que de grandes institutions, nécessaires au quotidien de tous, vendent des produits financiers qui sont de véritables pièges !

Un autre exemple : vous savez que c’est le temps des phases finales de la Champions League, invitons ceux qui sont scandalisés des salaires mirobolants que touchent les joueurs en les invitant à faire la grève de la demi et de la finale !

À l’indécence des revenus, opposons l’impertinence ténue mais non retenue !

Imaginez que plus personne ne regarde la finale de la Champions League… Ne croyez-vous pas que cela ne finisse pas par avoir des conséquences au final sur la finale et en fin de compte sur le système lui-même ?

L’action est possible mais elle nous demande, il est vrai, un véritable effort qui va bien au-delà de se priver de fraise en hiver, tout en n’étant pas aussi déstabilisante que la proposition de Monsieur Cantona… Vous tous savez parfaitement bien ce que vous pourriez faire, puisque les exemples mentionnés ne sont là que pour nous dire que l’action est possible.

Vous l’aurez compris, j’invite à une prise de conscience intérieure, un retour sur soi, un renoncement, et comme nous vivons le carême et l’entrée dans la Semaine Sainte, c’est le bon moment. Jean, la semaine passée, nous rappelait que dans chaque désert se trouvait un puits, une source… En d’autres termes, l’espérance d’un lendemain, la vision d’un après bénéfique, un passage, une Pâques !

Quel fruit suis-je en train de donner à voir ?

La seconde interpellation qui pourrait nous inviter à agir, c’est lorsque nous sommes nous-mêmes dans la peau de ceux et celles qui offrent au monde un produit, un objet, un service…
Je pense évidemment à nous, femmes et hommes d’Église, bénévoles comme professionnels qui, chacun à son niveau, offrons à voir des fruits à ceux qui ont faim ou qui veulent se rassasier le temps d’une montée à Saint-Laurent ou le temps d’un passage, encore un !

C’est dans la peau du figuier, ou de ceux qui l’ont planté là et qui n’y sont plus, que nous sommes ! Oui, sommes-nous à la hauteur de ce que nous offrons ? Les services que nous proposons, les produits que nous donnons à voir, sont-ils vraiment ce qu’ils prétendent être ?
Sommes-nous sûrs que personne n’ait pensé, voire même lâché après nous avoir quitté : « jamais plus je ne demanderais quoique ce soit à ces gens-là » ou une espèce de maxime qu’on pourrait rassembler par un sigle : TSE, traduction : Tout Sauf l’Église !

Sans vouloir être top alarmiste sur la situation, il m’arrive de me demander si je suis vraiment ce que je prétends être ; les fruits que je propose tout au long de l’année aux gymnasiens que j’accompagne ont-ils vraiment du goût ?
J’aimerais peut-être le souligner encore plus précisément aujourd’hui en pensant aux jeunes de notre Église qui vivent un moment particulièrement important puisque c’est le jour des Rameaux ! Une fête qui rassemble des catéchumènes qui ont bouclé un cursus de quelques années et qui ont la possibilité de dire où ils en sont dans leur foi, au moyen d’un arsenal dont je vous passe le détail, mais dont nous avons le secret.

Ils sont à plus d’un titre assez proches de ce Jésus qui monte à Jérusalem ;
• comme lui, ils sont au centre de la célébration ;
• comme lui, tous les yeux sont tournés vers eux ;
• comme lui, on déroule le tapi ;
• comme lui, ils ont l’air quelque peu gauches dans leur avancement ; Jésus sur son ânon ; eux en ânonnant quelques paroles parfois inaudibles… ;
• comme lui, ils ont faim et soif de sens et d’existence !

Que vont-ils trouver ? Que leur donnons-nous à voir, à toucher, à sentir, à humer, à goûter ?
Une vague ressemblance avec une communauté qui n’a que la couleur, l’apparence, la forme, l’appétence d’une communauté, mais qui n’en est en réalité peut-être pas une ! Ou bien une communauté qui en est vraiment une ?

Le cheminement est intérieur, mais prend, ici, une connotation plus fondamentale encore, parce que le temps du carême qui est celui du dépouillement, de l’effort sur soi, du retour, nous l’avons signalé plus haut, est aussi celui du pardon, du pardon à offrir à ceux que nous avons déçus, froissés, abaissés, car :
• Comment pourrais-je les aider à découvrir qui est Dieu, si de lui, je n’ai fait voir que le vent qui agite les feuilles ?
• Comment pourrais-je les conduire à le saisir, si je suis moi-même insaisissable, invisible ?
• Comment pourrais-je leur décrire son visage, si je fuis moi-même leur visage
• Comment pourrais-je donner à le goûter, si je ne suis pas moi-même plein de saveur ?
• Comment pourrais-je croire le proclamer mort et ressuscité si moi-même je ne meurs pas à moi-même pour vivre renouvelé !

Prions

Ils ont raison Seigneur, nous n’avons pas été à la hauteur de l’Espérance de ta promesse, j’aimerais te dire mon Dieu qu’à la place qui est la mienne dans l’Église et dans le monde, je témoignerai d’une foi renouvelée, afin que de ce que je donne, chacun puisse reconnaître que c’est de toi dont il s’agit !

Amen !

Jésus, juste après avoir été acclamé lors de son entrée à Jérusalem, s'arrête près d'un figuier de belle apparence ; il a faim. Mais, à y chercher de plus près, il ne trouve pas ce qu'il venait chercher. Le figuier ne lui offre pas ce qu'il était censé lui donner: un fruit et plus précisément une figue pour apaiser sa faim !Ne pouvant assouvir sa faim, Jésus prononce devant les disciples une de « ses » paroles dont il a le secret et difficile à comprendre. Comment ne pas éprouver de la colère en lisant ce texte: « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! »
Si nous pouvons accepter ce sentiment de colère, que Jésus va déployer quelques instant plus tard au Temple contre ceux qui s'enrichissent du religieux, il est plus difficile de comprendre que la nature en soit l'objet.

Que signifie cette parole? Jésus ne supporterait-il pas ce qui, dans le monde et dans la nature, ne donne pas de fruit ?

Détails

Avec la participation de
Olivianne Mussard et Nicolas Estoppey
Orgue
Musique
Daniel Favez, piano acoustique, et le Choeur Madrijazz, sous la direction de Jean-Luc Dutoit