Quand Dieu vient nous visiter au cœur de nos échecs

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Écouter le culte :

Nous sommes une semaine après Pâques. Une semaine après la résurrection du Christ. Vous vous rendez compte ?
Nous devrions être sur un petit nuage. Nous devrions baigner dans une joie profonde. Alors, disons – à nous regarder les uns les autres - que notre joie est très … intérieure !
Et que notre petit nuage est discret.
Et nous avons de bonnes raisons pour cela.

Au fur et à mesure que Pâques s’éloigne, la vie quotidienne reprend ses droits. Lundi, c’était encore férié - ce qui pouvait donner l’illusion que le monde avait changé, que la résurrection de Jésus-Christ avait modifié le cours des choses, mais dès mardi, nous avons bien vu que tout continuait comme avant. Nous avons repris le boulot. Nous avons retrouvé les mêmes obligations, les mêmes rendez-vous, les mêmes réunions, les mêmes soucis.
Y avait pas de quoi danser le swing.
On avait même plutôt le cœur à réécouter ce bon vieux thème qu’on jouait dans les services funèbres de la Nouvelle Orléans…

Nous ne sommes pas les premiers à qui ça arrive. Les disciples aussi ont vécu cette petite dépression « postpascale ». Et pour bien comprendre leur découragement, il faut revenir un peu en arrière.
Pendant trois ans, ils ont suivi Jésus. Ils ont été fascinés par ses paraboles, éblouis par ses miracles, impressionnés par son culot face aux pharisiens, touchés par son attention aux femmes, aux enfants, aux étrangers.

Pendant trois ans, ils ont eu l’impression que le monde allait véritablement changer, que c’était une question de semaines, de mois peut-être, qu’il suffisait d’un peu de patience, mais que c’en était définitivement fini des mesquineries, des injustices, de l’occupation romaine et tutti quanti.

Et puis les choses ont basculé dans le mauvais sens.
Il y a eu la trahison de Judas, l’arrestation dans le jardin, et puis cette nuit interminable et ce jour qui l’était plus encore, de Gethsémané chez Caïphe, de Caïphe chez Pilate, de Pilate chez Hérode, de Hérode chez Pilate encore, et puis la montée au Golgotha, et puis la crucifixion et puis la mort.

L’homme en qui les disciples avaient cru, l’homme qui leur avait parlé de Dieu comme personne, l’homme qui annonçait un royaume où tout serait nouveau, l’homme qu’ils confessaient comme messie, le voilà qui finissait, cloué comme un oiseau de proie entre deux bandits.

Et puis deux jours plus tard, nouveau renversement : chambardement total.
Au moment où les femmes vont au tombeau pour accomplir les derniers devoirs, le tombeau est vide et deux anges annoncent que Jésus attend ses disciples en Galilée.
Et Jésus apparaît à Marie-Madeleine, puis aux disciples, puis à Thomas qui n’était pas là le jour d’avant, et cette formidable confession de foi de Thomas « Mon Seigneur et mon
Dieu ». Quelle merveilleuse fin ce serait pour un Evangile. « Mon Seigneur et mon Dieu ».
Conclusion si admirable, non ? Si admirable qu’il ne manque pas d’exégètes pour considérer que c’était véritablement là la fin de l’Evangile et que le chapitre 21, dont Daniel a relu un extrait tout à l’heure, n’est qu’un rajout.
Et c’est vrai que sans faire la fine bouche, il faut bien admettre qu’après la montée en puissance du chapitre 20, le chapitre 21 ça retombe.
Ça sent le lendemain d’hier ; on replie les tables, on ferme les sacs poubelles, on donne un coup de balai.
On imagine bien qu’après leurs rencontres avec le ressuscité, les disciples ont dû être assaillis de questions. Vous l’avez reconnu à quoi ? Il parlait comment ? Il ressemblait vraiment au Jésus qu’on a connu ? Qu’est-ce qu’il a dit ? Est-ce qu’il a critiqué les pharisiens ? Et à propos des Romains, il a dit quelque chose ? Il en veut à Pilate ? La croix, ça fait vraiment très mal ? Chez les morts, c’est comment ?

Ils ont dû être assommés de questions, les pauvres disciples. Et maintenant, tout à coup, plus personne. Silence.
C’est fini.
Plus de journaliste, plus de caméraman, plus de photographe, plus d’interview… Plus que quelques disciples, assis sur le bord du trottoir, qui ne savent plus trop quoi dire, quoi faire ni où aller, comme des demandeurs d’emplois qui n’ont pas trouvé d’emploi, comme des requérants d’asile qui attendent que leur cas soit traité… et qui tuent le temps.

« Et Simon Pierre leur dit : bon… je vais bosser ». (Il ne dit pas exactement cela, il dit je vais « pêcher ». Mais la musique est la même).
Enfin ! Enfin voici le mot que tout le monde attendait. Enfin voici le mot qui débloque la situation, le mot que tout le monde voulait entendre, mais que personne ne voulait prononcer. Et c’est ce fonceur de Pierre qui le dit. Et il a raison, Pierre. Ce n’est pas parce que Jésus est ressuscité que le blé poussera sans semailles, que la farine se fera sans meunier, le pain sans boulangers, que les trams avanceront sans chauffeur, que les avions voleront sans pilotes, que les malades se soigneront eux-mêmes.
Le retour au travail c’est normal. C’est nécessaire. C’est même salutaire.

On sait combien d’hommes et de femmes ont été déçus, dans les premiers siècles de l’Eglise, lorsqu’après avoir découvert le Christ ressuscité, ils se sont mis en tête de l’attendre, tout simplement.
Rien de tout cela chez Pierre. Il a vu le Christ ressuscité, mais il est réaliste. Il se dit :
« Jésus-Christ est ressuscité, d’accord, mais qu’est-ce que ça change pour moi aujourd’hui ? Quand je serai mort… je ne dis pas. Peut-être que je vais ressusciter, moi aussi… mais en attendant, si je veux manger quelque chose demain, il faut que je gagne trois sous et si je veux gagner trois sous, il faut j’aille bosser. Finalement, la résurrection, ça concerne beaucoup plus les morts que les vivants. »

« Et ses compagnons lui disent : nous y allons avec toi »
Voilà une phrase qui aurait fait plaisir au père Zébédée, lui que ses deux gamins ont laissé tout seul dans sa barque quelques années auparavant…
A croire que les disciples n’espéraient que cela. Qu’ils sont soulagés d’aller travailler. Qu’à la prochaine loi sur les 35 heures, ils voteront « non ». Pour eux aussi, la fête est finie.
« Ils sortent, ils montent dans une barque, mais de toute la nuit, ils ne prennent rien. »
C’est fou ! On a parfois l’impression que la pêche, c’est comme le vélo. Quand tu as appris un jour à tenir l’équilibre, tu sais le faire jusqu’à la fin de tes jours. Eh bien non. Trois ans, sans tenir un filet, ça suffit pour perdre la main. Et s’il fallait aux disciples une preuve que la résurrection de Jésus n’a rien à voir avec les vivants, elle serait toute trouvée. Jésus a beau être ressuscité, ces diables de poissons ne se laissent pas mieux attraper pour autant !

La nuit a passé, le jour se lève et les disciples sont bredouilles. Ils se dirigent le rivage et ils voient quelqu’un. Un original peut-être, un matinal en tout cas. Quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, qu’ils ne reconnaissent pas et qui leur pose une question: « Eh les enfants, vous n’avez pas un peu de poisson ? » Si c’était M. Toutlemonde, on comprendrait peut-être la question. Mais nous savons que c’est le Christ, puisque l’auteur nous le dit. Est-ce que sa question dès lors ne devient pas cruelle ?

Peut-être que la question est cruelle. Mais peut-être pas, si l’on considère que cette question va les aider à mettre des mots sur la situation qui est la leur. Admettre qu’on est triste, admettre qu’on est en deuil, prendre conscience de sa situation, c’est le premier pas pour en sortir. A partir de là - et à partir de là seulement -, il est possible de reconstruire. Et c’est ce qu’ils vont faire. Et l’inconnu leur dit : « Jetez vos filets du côté droit ».

Bien sûr, il y a une symbolique évidente. Jeter les filets du côté droit c’est les jeter du bon côté. Pour les juifs, la droite, c’est le sud, puisque les cartes étaient tournées vers l’Orient. La droite, c’est le côté de la pleine lumière. Mais il y a aussi quelque chose de plus simple, de moins symbolique. L’inconnu dit : « faites autrement ! »
Autrement.
Alors que les disciples, comme nous, ont tellement une tendance à faire « comme d’habitude ».

Vous vous souvenez de cette réplique de la reine Cléopâtre dans « Mission Cléopâtre », lorsqu’elle dit à l’architecte officiel du palais : « C'est bien ça le problème avec vous Amonbofis, vous faites toujours comme on fait tout le temps ! » Et que le brave architecte lui répond, tout penaud …: « Ben, on a tout le temps fait comme ça ! »

Jésus propose de jeter le filet de l’autre côté.
Même si chez Zébédée, Jacques et Jean ont toujours appris à jeter le filet à gauche, même si tous les pêcheurs du lac de Galilée jettent le filet à gauche, même si depuis des générations et des générations on a toujours jeté le filet à gauche, Jésus propose d’essayer l’autre côté. Et ça peut, bien sûr, être l’autre côté de l’autre côté. Parce que c’est ça, la résurrection, c’est la sortie définitive du « c’est comme ça parce que ça a toujours été comme ça. »
Même pour nous à Saint-Laurent-Eglise, qui sommes fiers de notre panneau « culte autrement ».
Après la résurrection, nous devrions nous interroger : c’est quoi l’autrement de autrement ?

« Jetez vos filets du côté droit ».
Et c’est alors que le miracle se produit.
Parce que je crois profondément que c’est là que le miracle se joue, pas dans le filet rempli un peu plus tard. Alors qu’ils savent pertinemment que si tu n’as rien pris à 6 heures du matin, tu ne prendras plus rien, les disciples ne disent pas « on verra demain ». Non. Ils recommencent.
Parce qu’ils ont trouvé une double motivation :
• Offrir du poisson à un inconnu qui aimerait manifestement manger quelque chose
• Et essayer une autre manière de faire.
Et ce sera les filets remplis de 153 gros poissons.
C’est énorme. Beaucoup plus que ce qu’il ne leur en fallait pour nourrir l’inconnu, se nourrir eux-mêmes, nourrir leurs familles, et avoir quelque chose à vendre au marché… Mais ce chiffre est aussi symbolique, bien sûr. Pourquoi 153 ? Les théologiens ont beaucoup réfléchi à ce nombre. Bien sûr.
1. On connaissait à l’époque 153 espèces de poissons. Donc tous les poissons étaient représentés.
2. On disait aussi que l'empire romain était formé de 153 nations. Et que cette histoire de résurrection allait donc concerner l’ensemble de l’Empire.
3. Il y a une troisième explication qu’on lit plus rarement et que je trouve plus stimulante pour nous aujourd’hui. Dans le 2e livre des Chroniques au chapitre 2, Salomon fait le recensement des étrangers dans son royaume et il en trouve 153’000. Et si Jean voulait nous dire que les étrangers font aussi partie de l'Eglise. Dans l'Eglise primitive, le débat à ce sujet était rude. Mais au fond : est-ce qu’il l’est vraiment moins aujourd’hui ?

Je résume et je conclus.
Pierre se disait donc : la résurrection concerne les morts et non les vivants : allons bosser.
Et avec le même retournement qu’a vécu Marie Madeleine, il découvre que c’est tout faux, que la résurrection peut au contraire concerner les vivants, à une condition cependant : qu’ils soient capables d’être interpellés par un inconnu de passage et qu’ils aient le courage de travailler – et plus généralement de vivre - autrement.
Ce n’est pas énorme, comme condition, non ?

Amen.

Les disciples sont déboussolés, désorientés, découragés, désœuvrés. Plus rien à faire… plus de Jésus à suivre, plus de pharisiens dont il fallait se méfier, plus de malades exigeant une guérison, plus de foule venue écouter une parabole du maître. C'est le grand vide.
Les disciples sont comme des chômeurs assis sur le trottoir, des requérants qui tuent le temps, des voyageurs dont le bateau ne part plus.
Et comme toujours dans ces cas-là, personne n’ose dire quoi que ce soit, toute parole rendant plus lourde encore une atmosphère déjà pesante.
Pierre lance alors cette phrase d’une banalité affligeante : « je vais bosser ». Et cette phrase détend l’atmosphère, les autres se précipitent dans la brèche et disent « nous aussi ». Sans savoir qu’en acceptant que tout est fini (aller bosser signifie bien reprendre son travail de pêcheur et se dire que l’aventure Jésus est bouclée), ils vont découvrir que tout commence.

Détails

Avec la participation de
Orgue
Musique
Paradise Creek New Orleans Jazz Band, avec Leo Muller, clarinette et saxophone, Beat Clerc, trompette et voix, Nidi Niederhauser, banjo, Jean-Daniel Gisclon, tuba, Olivier Clerc, batterie et washboard et Daniel Favez, piano acoustique