Crions Noël !!!

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Chers amis, chers frères et soeurs,

" Il vous est né aujourd'hui dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ", Luc 2, 11. Beaucoup d'entre vous savent que Noël signifie jour de naissance. Depuis le 4e siècle, date à laquelle on institue la fête de Noël aux moments où les jours commencent à rallonger, on sait que Noël signifie : jour de naissance. Naissance du Sauveur bien sûr, mais plus généralement, naissance de Celui qui est la lumière du monde, le vrai soleil de nos vies et de nos coeurs.
Pourtant à regarder très concrètement, Noël est une fête somme toute assez banale, Noël célèbre la naissance, certes pas n'importe laquelle, mais c'est quand même assez banal. " Un enfant nous est né ", mais combien y en a-t-il qui viennent de naître depuis le début de ce culte dans notre monde et dans l'anonymat le plus concret ? Une bonne centaine, et je suis peut-être en-dessous de la moyenne. La naissance - si elle représente quelque chose d'extraordinaire dans nos pays occidentaux - demeure malheureusement dans les pays pauvres un événement banal, voire même un événement qu'on n'attend pas avec une grande joie. Demandez à une famille d'un pays en proie à la famine, si la naissance est vécue avec beaucoup de joie : ça fait une bouche de plus à nourrir ! Demandez à une femme de Palestine, aujourd'hui à Gaza ou à Bethléem, puisque nous avons et nos caméras et nos micros dirigés vers cette petite bourgade de Judée, si la naissance d'un enfant est une chose si extraordinaire ? Un exclu de plus, vous dira-t-on, un exclu qui aura de bonnes raisons de prendre les armes pour faire ce qu'il y a de plus de banal à faire : la guerre.
Noël, un événement banal et, le prédicateur que je suis, ajoute en apparence. Noël, un événement banal en apparence seulement, parce que cette naissance a toujours lieu dans " l'aujourd'hui ". Ce n'est pas hier, et encore moins demain, mais maintenant, ici et maintenant : " Il vous est né aujourd'hui dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ", nous dit l'évangéliste Luc (Luc 2, 11)

J'aimerais vous illustrer cet " aujourd'hui de la foi " en vous racontant une petite parabole qu'on met à l'actif d'un grand maître juif, le Baal Chem Tov.
Lorsque le Baal Chem Tov, maître du Bon Nom et fondateur d'un courant spirituel du judaïsme, avait une tâche difficile devant lui, il allait se recueillir à un certain endroit dans la forêt. Là il allumait un feu, méditait en prière et ce qu'il avait décidé de réaliser devenait possible : le miracle s'accomplissait. Une génération plus tard, lorsque son disciple, devait intervenir auprès du ciel pour les mêmes raisons, il se rendait au même endroit dans la forêt et disait : " Maître de l'Univers, prête l'oreille, je ne sais plus comment allumer le feu, mais je suis encore capable de dire la prière. " Et le miracle s'accomplissait encore une fois.
Dans la génération suivante, pour des raisons semblables, un autre rabbin allait lui aussi dans la forêt et disait : " Je ne sais pas comment allumer le feu, je ne connais plus la prière, mais je me souviens de l'endroit, cela devrait suffire. ". Et cela était suffisant.
Puis, ce fut le tour de la dernière génération à recevoir ce secret. Là encore même procédure, le rabbin héritier de mystère accomplissait le même rite, avec encore un pourcentage de perdition. Il s'asseyait dans son fauteuil, se prenait la tête entre les mains et s'adressait à Dieu : " Maître du Monde, je suis incapable d'allumer le feu, je ne connais pas la prière, je ne peux même plus retrouver l'endroit dans la forêt. Tout ce que je sais faire, c'est raconter cette histoire, cela devrait suffire. " Là encore, le miracle s'accomplissait ! Fin de citation.
Et à notre tour, nous sommes là aujourd'hui, ce matin, devant la responsabilité infinie de continuer à transmettre l'étincelle, le feu du récit, l'histoire du récit. Cela devrait suffire et là encore le miracle s'accomplit ! La nuit de Noël n'est pas comme les autres, même si on ne sait plus pourquoi. Elle n'est pas un terme mais un début, un commencement. Loin de s'y engourdir, on en jaillit. Au lieu d'anéantir le jour, elle engendre la clarté dans " notre aujourd'hui ".

Mais vous me direz sans doute que voilà de bien belles paroles, un bel appel à la spiritualité et à l'élan de la prière. Mais à côté de cela, ne faudrait-il pas agir, se montrer quelque peu plus dynamique ? Certains d'entre vous pourraient même me dire que l'important reste, avec le rappel des textes importants et des prières qui l'accompagnent, tout ce qui se fait: autour : les différents aspects de la fête, ses décorations, ses sapins, ses merveilleux Père Noël qui vont jusqu'à louer leurs talents dans les petites annonces de nos quotidiens régionaux, ses réveillons, ses échanges de cadeaux, et j'en passe…
C'est vrai. Mais comment le pratiquons-nous, ce rite festif aujourd'hui ? Regardons-nous agir ! Portons un regard sur les quelques jours que nous venons de passer à préparer ce réveillon du 24 au soir, sans parler de celui de la Saint-Sylvestre encore devant nous ! A voir la mine de certains dans ce lieu et à imaginer la vôtre derrière votre poste de radio, peut-être tout juste en train de vous réveiller, je m'interroge sur " l'aujourd'hui " de notre fête !
Nous parlions des cadeaux, mais où se cache le don derrière cette avalanche qui donne le tournis à tout le monde ? Sans compter que beaucoup d'entre eux sont donnés avec l'intention de " marquer le coup ". C'est là le somptueux cadeau d'un père divorcé à son fils qui se veut comme le " rachat " d'une présence ôtée ou désertée. C'est encore là, la marque de celui qui peut se permettre d'être généreux aux yeux de tous et qui entend ne pas être détrôné, comme si instantanément s'instaurait une étrange crèche animée de rois mages d'apparat, rivalisant entre eux et laissant bien loin celui qu'ils viennent honorer.

Nous parlions de repas, de réveillons que les mères de famille ou les grands-mères s'épuisent à préparer depuis le début décembre, mais Noël, c'est un véritable marathon ! Une épreuve à réussir, lit-on dans la presse féminine. " J. moins trente ", titre le magazine Avantages en décembre 97 avec sous-titre : " cette année, je ne m'énerve pas ! ". L'illustration est éloquente, une mère courbée en position d'athlète, pour une course imaginaire, attend le signal du départ devant un sapin déjà bien alourdi. Suit le commentaire : " On le sait, il n'y a pas de Noël réussi sans petites galères et grandes colères. Sans épuisement et sans énervement, sans négociation et sans tractation… qui une fois dépassés font d'inoubliables souvenirs, mais cette année, on ne s'y laissera pas prendre : promis, juré ! " Fin de citation. Qui pourrait jurer qu'il ne s'est pas laissé prendre dans ce dernier Noël du millénaire ?
En effet, l'atmosphère de ripaille qui entoure ce temps de fête, offre une caricature à la mesure de l'événement. Il est vrai qu'à appeler Noël comme loup, il finit bien par venir. De ce cycle carnavalesque, " abracadabradantesque ", il ne reste souvent plus en effet que les excès du folklore. Aujourd'hui, on ne se contente plus d'allumer les sapins de Noël : on allume aussi les voitures ou les boutiques dans les rues, les " nouveaux sapins de Noël " ! Des écarts - certes encore assez loin de chez nous - mais qui n'en sont pas moins les preuves de ce que nous pouvons faire " aujourd'hui " de ce temps de fête.
Pourtant, malgré cette description, continuons à crier Noël comme le fameux refrain de François Villon : " Tant cri l'on Noël qu'il vient ! ", mais pas pour que le loup vienne, pas pour que la gabegie vienne, pas pour que le désordre s'impose. Crions Noël pour que le miracle s'accomplisse encore !

Crions Noël, parce que le Jour de Noël, le jour où nos communautés chrétiennes fêtent l'incarnation de la Parole de Dieu, Dieu ne dit rien, Dieu ne parle pas.
Dieu vient au monde sans bruit, en catimini, dans l'événement le plus banal qui soit, une naissance. Là où les hommes pourraient attendre un roi, là où on attend un chef religieux investi de grands pouvoirs, là où on attend celui qui serait en droit de tout revendiquer, vient le nouveau-né, un enfant, nous dit le texte, emmailloté couché dans une mangeoire. Dieu ne parle pas, et pour cause, puisqu'il est enfant et qu'un enfant par définition est celui qui ne parle pas (en latin infantes signifie " qui ne parle pas ").
Dans les Ecritures, il existe des périodes, des moments dans lesquels Dieu ne parle pas, des périodes dans lesquelles nous serions tentés de dire que Dieu chôme, ces périodes, ou plutôt ces moments, ont un nom et ce nom vous le connaissez : le sabbat : " Le ciel et la terre et tous leurs éléments furent achevés. Dieu acheva au septième jour l'œuvre qu'il avait faite, il arrêta au septième jour toute l'œuvre qu'il faisait. " (Ge 2, 1-2).
Oui, le Sabbat, le jour réservé à la prière et à l'adoration. On possède beaucoup d'histoires de contes et de commentaires à propos du Sabbat. Certains sages disent volontiers que le Sabbat est sanctifié, parce que tous les autres jours de la semaine ont un partenaire. Dimanche va de pair avec lundi, mardi va avec mercredi et jeudi va avec vendredi. En revanche, le Sabbat est seul, sans partenaire, sans associé. Devant cette solitude les mêmes sages aiment à dire que l'associé du Sabbat c'est en réalité l'homme, la communauté humaine, l'ensemble du peuple des croyants. Cette communauté de croyants est en quelque sorte le seul vis-à-vis au jour du Sabbat, au jour du repos, au jour où le travail cesse. Un jour, une période dans laquelle la seule chose qui s'impose est la louange, la prière en un mot : la Parole. Ecoutons ensemble celle des bergers qui chantent : " Gloire à Dieu au plus haut des cieux et sur la terre paix pour les hommes, ses bien-aimés. ". (Luc 2, 14)
Pendant cette période, dit-on, aucune manifestation de puissance, aucun acte de guérison, rien qui ne puisse être un travail, une activité ; il y a comme une suspension de tout ce qui se fait, car tout est fait en un sens. Tout est donné ! Une suspension pour donner la place à d'autres, les anges bien sûr, mais pas qu'eux, les bergers qui vont et viennent et bien évidemment, nous-mêmes. A Noël nous est donnée la parole avec un petit " p ", à Noël nous est donnée la Parole avec un grand " P " : paroles humaines et Parole de Dieu se rejoignent et ne font plus qu'une seule.
Voilà sans doute pourquoi il faut dire et redire, sans se laisser les mêmes choses et les mêmes textes. Voilà pourquoi il ne faut pas craindre de rabâcher les mêmes choses, parce que c'est dans la parole dite et redite que Dieu se rencontre.
Si vous n'étiez pas convaincu de redire sans cesse les mêmes choses, j'aimerais vous laisser pour terminer cette petite histoire. On raconte que dans un village, un homme avait pris l'habitude de raconter des histoires pour rendre heureux ses concitoyens. Si au début, il eut pas mal de succès, très rapidement il prêcha dans le désert. Un enfant, qui avait grandi dans le village, lui posa un jour cette question : " Ne vois-tu pas que personne n'écoute tes histoires et que personne ne les écoutera, tu perds ton temps ! " Après un petit moment de réflexion le vieil homme lui dit : " C'est vrai ! " " Mais pourquoi t'obstines-tu à les dire alors ? " lui rétorqua l'enfant. " Auparavant ", reprit le vieillard en réfléchissant, " je les racontais pour changer le monde, maintenant je les dis pour que le monde ne me change pas ! "

Amen !

Détails

Avec la participation de
Orgue
Rodolpho Bellati
Musique
Claire-Lise Renevey, harpiste