Tu diras à tes enfants…

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Écouter le culte :

A – Souvenir, souvenir…
Cette année, notre paroisse célèbre deux anniversaires. Il y a le 350e anniversaire de l'église des Croisettes à Epalinges. Et il y a le 75e anniversaire de l'église de La Sallaz-Vennes, où nous nous trouvons ce matin. Ces deux anniversaires nous invitent à remonter dans le temps et à nous intéresser à des époques plus ou moins lointaines. Ces deux anniversaires nous poussent aussi à essayer de comprendre ce qui a motivé les chrétiens du 17e ou du 20e siècle à bâtir des églises, des églises dans lesquelles nous nous réunissons encore aujourd'hui.
Châteaux ou vestiges, monuments ou statues, églises ou chapelles, plaques fixées sur une façade ou noms de rue : notre environnement est parsemé de traces laissées par les générations qui nous ont précédés. Des traces qui nous disent une partie de l'histoire, des traces qui nourrissent notre mémoire et qui entretiennent nos racines, nos liens avec un lieu, avec une communauté, avec une famille. Des traces qui nous permettent aussi de comprendre notre histoire présente, notre existence d'aujourd'hui.
Des traces qui incitent aussi à parler, à poser des questions, à raconter des histoires. Je ne suis pas de nulle part. Il y a eu quelqu’un avant moi et il y aura quelqu’un après moi. C'est la fonction de la mémoire qui me permet d’avoir des repères, de me situer dans l’espace et dans le temps. Une mémoire dans laquelle se trouve tout un vocabulaire au sens large, tout un bagage de références sans lesquelles personne ne peut survivre.
Oui, pour nous, êtres humains, la mémoire est aussi indispensable que le sont les racines pour un arbre. Privé de racines, un arbre se dessèche. Car, sans racine, un arbre n’a plus la possibilité de puiser autour de lui tout ce qui est nécessaire à son épanouissement. Privé de mémoire un être humain vit avec peine, amputé de tout une partie de sa vie. Et, pour s’en convaincre, il suffit de penser à la situation dramatique de ces personnes devenues amnésiques ou de celles qui perdent peu à peu la mémoire et se trouvent ainsi privées de tout contact avec le monde et la vie.

B - Pertes de mémoire
Aujourd’hui, les progrès scientifiques et techniques nous permettent de stocker, relativement facilement, des quantités énormes de documents. Le moindre téléphone portable peut prendre des photos ou enregistrer des conversations. Nos ordinateurs ont des capacités énormes de stockage et peuvent donc mémoriser un volume impressionnant de données de toutes sortes. C’est vrai : avant nous, il n’y a pas eu de civilisation capable de garder autant de traces de ce qui se passe et se vit. Et pourtant, malgré cela, j’ai l’impression que notre société perd peu à peu la mémoire, sa mémoire. Non pas la mémoire des événements récents, mais la mémoire plus ancienne, cette mémoire qui constitue ses racines.
Nos bibliothèques, nos photothèques, nos sonothèques, nos cinémathèques et vidéothèques regorgent de documents qui sont témoins de l’histoire contemporaine; nos ordinateurs débordent de photos ou de séquences vidéo; et pourtant de moins en moins de gens sont conscients d’appartenir à une histoire, à une culture; de moins en moins de gens sont conscients d’être le maillon d’une chaîne qui ne s’arrêtera pas avec eux. Oui, j’ai le sentiment que, peu à peu, nos racines pourrissent.
D’ailleurs, les médias parlent régulièrement de cette perte de mémoire dont notre société est atteinte. Je me souviens qu'il y a quelques années de futurs enseignants avaient été soumis à un test de connaissances générales, un test qui avait fait apparaître des lacunes énormes en histoire biblique. Un certain nombre de ces futurs instituteurs et institutrices étaient incapables de situer des personnages ou des événements très connus de l'histoire biblique. Pourtant, il ne s’agissait pas là de question de foi, mais simplement de la connaissance d’éléments qui constituent notre culture. Une culture qui s'enracine encore largement dans les religions juive et chrétienne.

C - Une religion de la mémoire
Or, un des éléments fondamentaux de notre culture judéo-chrétienne, c’est précisément la mémoire. Et ce n’est pas pour rien. En effet, du début à la fin, la Bible insiste sur l’importance de la mémoire. Une mémoire qui rappelle, génération après génération, la relation particulière qui unit Dieu à l'humanité. Oui, tout comme le judaïsme, le christianisme est une religion fondée sur l’alliance. Une alliance que Dieu a conclue avec l’humanité; une alliance que Dieu n’a cessé de rappeler tout au long de l’histoire, par des paroles et par des signes.
Un des ces signes, c’est ce monument dont nous parle le livre de Josué; ce monument que les israélites ont érigé quand ils sont entrés dans le pays de Canaan. En effet, ces douze pierres sorties du Jourdain sont un mémorial, c’est-à-dire un aide-mémoire. Dieu dit : « Lorsque, dans l’avenir, vos enfants vous demanderont ce que ces pierres signifient pour vous, alors vous leur direz… » « Vous leur direz… » Oui, Dieu demande à son peuple non seulement de garder en mémoire, mais aussi de raconter. Car c’est en racontant et en racontant encore et encore, que l’on maintient en vie la mémoire.

D - Raconter
Raconter pour garder la mémoire en vie; c’est ce que fait la Bible à longueur de page. Raconter pour garder la mémoire en vie, c’est aussi la conviction profonde d’un homme qui s’est engagé dans cette démarche il y a bientôt septante ans. Je pense à Elie Wiesel, écrivain juif, prix Nobel de la paix. Quand il était adolescent, il a vécu l’expérience des camps d’extermination. Il a vu mourir tous ses proches, mais lui, il a survécu. Et, dans ces mémoires, il témoigne. Quand il songe aux horreurs qu’il a vues, il se demande pour quelle raison il a survécu. Et il écrit : « J’ai peut-être survécu pour qu’il y ait quelqu’un qui raconte, pour qu’il y ait quelqu’un qui combatte l’oubli… »
Oui, il ne suffit pas de stocker, d’enregistrer, de photographier ni d’écrire. Il faut aussi transmettre, il faut aussi raconter, il faut aussi donner sens à tout cela. Raconter ce que nos parents et nos grands-parents nous ont raconté et qu’eux-mêmes avaient entendu de leur parents et de leur grands-parents. Sans oublier de raconter Dieu. Parce que nous croyons que Dieu est l’origine et le sens de notre mémoire. Sans oublier de raconter Jésus-Christ. Parce que nous croyons que Jésus-Christ, par ses paroles et ses actes, donne sens à notre vie.
Vous le savez certainement, la tradition juive accorde une place importante au récit, à la narration. Chaque sabbat, chaque fête est l’occasion de raconter un épisode de l’histoire du peuple hébreu. Les enfants interrogent leurs parents et les parents racontent. En famille, en communauté, en racontant on revit ce que les anciens ont vécu. Ainsi, la religion n’est plus une succession de traditions et de rites accomplis machinalement et dont on a oublié le sens. Mais la religion est vraiment religion; c’est-à-dire une réalité qui nous relie; qui nous relie à Dieu, qui nous relie les uns aux autres, qui nous relie à notre propre histoire commune.
Aujourd’hui, peut-être à cause des médias, en particulier de la télévision et d'internet, nous avons perdu l’habitude de raconter et cela même dans nos familles. Nos enfants sont bombardés d’images et de sons. Ils sont bombardés d'informations de toutes sortes. Mais ce qu’ils voient, ce qu'ils entendent, ce qu'ils lisent n’a souvent rien à voir avec leur propre histoire et leur propre culture. C'est une conséquence de la mondialisation !
Alors, ce matin, j’aimerais nous engager à ne pas oublier de raconter. Racontons près de nous, à nos enfants, à nos familles, à nos amis, à nos voisins. Racontons notre propre histoire de foi pour en faire un témoignage ! Racontons ce que nous avons reçu de celles et de ceux qui nous ont précédés ! Racontons, non pas par nostalgie ni pour nous complaire dans un passé lointain, mais racontons pour éclairer et pour donner sens à ce que nous vivons aujourd’hui et à ce que nous vivrons demain.
Et surtout racontons avec le vocabulaire et les moyens d'aujourd'hui. Les pierres dressées après la traversée du Jourdain, c'est une image qui interpelle et qui provoque une parole. Images et paroles ont plus que jamais leur place dans la communication d'aujourd'hui. Alors n'ayons pas peur de nous en servir ! Non pas pour céder à une mode, mais parce que nous avons cette conviction que l'histoire doit continuer à être racontée, entendue et vécue. Oui, racontons simplement pour faire naître et pour faire croître chez nos enfants, chez nos interlocuteurs une relation unique à Dieu. Une relation qui nourrira notre terreau commun et qui enrichira notre mémoire à tous.

Amen !

Détails

Temple de La Sallaz-Vennes, Lausanne
Co-célébrant
Organiste
Mina Balissat
Musiciens
Yumiko Awano, violoniste