« Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part » !

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Une panne dans le désert… catastrophe ou cadeau ?

En observant certains regards dans l’assemblée – et j’imagine qu’il doit en être de même pour vous, auditeurs – j’en vois qui se disent : « mais qu’est-ce que cette chanson de Henri Salvador vient faire dans ce culte ? ». Vous allez comprendre.

Dimanche dernier, Dominique Bourg nous invitait à un dépassement de nos seuls besoins de consommateurs pour que la planète sur laquelle nous vivons - et qui se rétrécit année après année puisque nous sommes de plus en plus nombreux - demeure viable pour nos enfants et nos petits-enfants. Et la tâche que nous assignait Dominique Bourg était si grande que nous nous sentions un peu dépassés.

Aujourd’hui, pour poursuivre la réflexion, j’aimerais que nous nous arrêtions à la question suivante : que faire de nos pannes, quand nous ne savons plus quoi faire, à quel saint nous vouer. Et pour cela, je vous propose de méditer sur l’un des espaces les plus hostiles à la présence de l’homme : le désert.

Le « désert » a très souvent une connotation négative. Lorsque nous disons « Oh là… c’est désert ici », cela signifie qu’il n’y a pas de vie, pas d’animation, rien pour faire envie. Et lorsque nous disons de quelqu’un – un politicien ou un artiste, par exemple – qu’il fait sa « traversée du désert », c’est qu’il passe par un bien mauvais moment.
Le désert fait peur parce que l’on peut y tourner en rond, indéfiniment, à la recherche d’une oasis, parce que l’on peut s’y perdre. Et comme le désert est un lieu où l’on se perd, c’est aussi un lieu où l’on meurt. Nous avons tous en mémoire ces images d’animaux morts dont il ne reste que des os blanchis par le soleil.

À partir de là, je vous propose de nous arrêter à 3 manières de voir le désert.

1. Les hommes d’affaires et les ingénieurs

Depuis qu’on a amélioré les boussoles, imaginé l’avion, le 4x4, le téléphone, le désert fait beaucoup moins peur. Et, à partir de là, les hommes d’affaires, les entrepreneurs n’ont plus eu qu’une seule idée en tête : l’exploiter. Comme si la question qui les tarabustait depuis des siècles était : comment faire pour que ces km² de sable, qui ne « servent » à rien… rapportent quelque chose ?

Jusque dans les années 30, sous les sables immobiles de l'est arabique, reposaient les plus grandes réserves mondiales de cet or qu'on dit noir. Et personne ne le savait. Et il a suffi qu’un roi accorde à une compagnie britannique d’abord, américaine ensuite, un droit de forage, pour que l’on découvre cette gigantesque réserve de pétrole qui permettra à la famille de ce roi de gagner, entre 1972 et 2002, plus de 2'000 milliards de dollars. Ah c’est sûr, pour une fois, le désert rapportait !


2. Les poètes

Heureusement pour lui, avant que le désert ne soit sillonné en tous sens par des pipelines, Antoine de Saint-Exupéry a fait une expérience décisive du désert. De cette expérience, il a tiré un livre merveilleux, que vous connaissez tous : « Le Petit Prince » et ses phrases qui ont fait le tour du monde, comme « on ne voit bien qu’avec le cœur » ou « Ce qui fait la beauté du désert, c’est qu’il cache un puits quelque part. »

« J'ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu'à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s'était cassé dans mon moteur. Et comme je n'avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. Le premier soir, je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J'étais bien plus isolé qu'un naufragé sur un radeau au milieu de l'Océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m'a réveillé… Dessine-moi un mouton ! »
Dans le Petit Prince, Saint-Exupéry raconte. Mais dans d’autres textes, il thématise le désert en écrivant par exemple que « le désert nous incite à prendre conscience que nous avons tous, au fond de nous, un vide, quelque chose qui nous manque. Le désert nous apprend à regarder plus loin que ce que nous avons et à voir de plus près ce que nous sommes. »

3. Le peuple d’Israël

Après avoir vu comment les hommes d’affaires et les ingénieurs exploitent le désert, après avoir vu comment un poète en a tiré une histoire merveilleuse, venons-en maintenant au peuple d’Israël.

Le peuple d’Israël part d’Égypte – avec les difficultés que l’on connaît –, il se propose d’aller au Pays de Canaan et au lieu d’un voyage de quelques mois, il tourne en rond, au désert, pendant 40 ans.

Vous savez que l’hébreu aime bien jouer sur les mots. En hébreu, 40, c’est un chiffre très important, c’est le temps d’une génération. Et vous savez peut-être qu’il n’y a pas de chiffres hébraïques : ce sont les lettres de l’alphabet qui ont une valeur numérique. La lettre qui a la valeur 40, est la lettre qui se situe au milieu de l’alphabet, la lettre Mêm. Et si vous prenez la première lettre de l’alphabet – Aleph – la lettre du milieu – Mêm – et la lettre finale – Tav - vous obtenez le mot « vérité ».
Et il y a plus que cela. La première syllabe - Aleph Mêm - EM signifie la mère, l’origine, la source, ce dont on sort. La deuxième syllabe - Mêm Tav - MET, signifie la mort. Le passage de la mère à la mort, de l’origine à la fin, se fait par cet intermédiaire, ce passage, cette expérience de 40.

Donc, Israël reconnaît qu’au désert il a fait une expérience capitale. Une expérience en trois volets.

Première expérience: l’expérience de la dépendance. Apprendre à dépendre de Dieu et de Dieu seul. Dieu fait pleuvoir du pain, dit le texte. Et un peu plus tard, Dieu offrira de la viande avec les cailles… Un peu avant, Dieu a transformé l’eau amère en eau douce. Cette dépendance de Dieu est même radicalisée par le fait que le « pain » qui pleut du ciel ne se garde pas. Impossible de le conserver. Impossible de faire des réserves. Impossible d’en remplir un container et de le revendre demain, au marché noir. La manne, c’est le « pain de ce jour » au sens le plus strict du terme.

Deuxième expérience : le désert est le lieu de la tentation. Une double tentation, parce que cette vie au désert ne leur va pas. Ils aimeraient tellement pouvoir dessiner un « jardin d’hiver », comme Salvador, avec « des dentelles et des théières, des photos de bord de mer, un p’tit peu de Fred Astaire… et ils doivent apprendre le désert !

Cela ne leur plaît pas. Et ils ont toujours une double tentation : revenir en arrière, revenir en Égypte où, c’est vrai, tout n’était pas idéal, mais où les repas étaient servis à l’heure… ou foncer en droite ligne jusqu’en Canaan. Dans les deux cas de figure, c’est la tentation d’échapper à cette situation inconfortable qui consiste à dépendre totalement de Dieu.

Troisième expérience : un double cadeau que reçoit Israël. D’abord, une nourriture bien plus définitive que la manne - le fameux décalogue - et puis la découverte de la proximité de Dieu. « Ce qui fait la beauté du désert, c’est qu’il cache un puits quelque part ».
Par Moïse, qui est monté sur la montagne, le peuple d’Israël reçoit 10 commandements (10 ! pas 248 ou 365 comme les théologiens juifs développeront la loi par la suite), 10 commandements pour que la vie en communauté et avec Dieu soit possible et agréable.
Et puis Moïse construit la tente du rendez-vous, où Dieu se laissera rencontrer. Dans le Moyen-Orient antique, une demeure pour Dieu, c’était nécessairement énorme. Au désert, Dieu fait du camping et il aime ça ! Il adopte les conditions de vie qui sont celles de son peuple.

4. Comment pourrions-nous aussi expérimenter le désert ?

Rassurez-vous, je ne vais pas vous sortir un catalogue de voyages organisés type « venez découvrir la magie du désert pour seulement 45 Euros par personne. Départ en dromadaire au début de l’après-midi, retour le lendemain vers le soir ». Je n’ai rien contre les voyages organisés… et encore moins contre les balades à dos de dromadaires, mais je suis certain que ce n’est pas comme qu’on expérimente le désert.
Vous verrez des dunes, bien sûr, des dromadaires, des ossements abandonnés, mais vous ne douterez pas une seconde que si vous avez soif, quelqu’un vous donnera de l’eau, un sandwich si vous avez faim et qu’au retour à votre hôtel, vous prendrez une bonne douche avant de descendre boire un verre au bar de l’hôtel.
Non. La condition indispensable pour expérimenter le désert, c’est que le désert vous tombe dessus.


Je vous propose donc de regarder vers d’autres déserts :

• Le désert de ma santé. Quand je suis frappé d’un burnout, par exemple. Que je n’ai plus envie de rien, plus de motivation à me lever le matin, plus de projet, plus de rêve… Qu’est-ce que j’expérimente dans ce désert ?

• Le désert de mon travail quand j’ai perdu mon emploi pour des raisons que je ne m’explique pas et que contrairement à ce que j’imaginais, je peine à trouver une nouvelle place. Qu’est-ce que j’expérimente dans ce désert ?

• Le désert de mes amours lorsque je suis quitté, sans comprendre pourquoi… que j’essaie de me raccrocher à la vie, aux rencontres, et que manifestement je reste seul. Qu’est-ce que j’expérimente dans ce désert ?

• Le désert de mes illusions quand, où à force de lire que la banquise fond, que l’eau monte, que les typhons sont de plus en plus meurtriers, les ressources naturelles bientôt épuisées, je ne sais pas quoi faire pour ne pas sombrer dans un désespoir noir… Qu’est-ce que j’expérimente dans ce désert ?

Tous ces déserts me semblent, sur le fond, beaucoup plus proches du désert d’Israël, parce que je ne les ai pas choisis, je ne sais pas combien de temps ils vont durer, je n’ai aucune maîtrise sur la situation et j’en souffre. Et dans ces déserts, je retrouve la tentation dont nous parlions plus haut : revenir en arrière ou passer le plus rapidement possible à l’étape suivante. Tout, sauf demeurer dans cette situation.
« Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part. »

Plus facile à dire qu’à faire, bien sûr, mais c’est pourtant la vérité qu’ont découverte aussi bien Antoine de Saint-Exupéry que le peuple d’Israël : au cœur de tout désert, il y a un puits.

Mon travail, c’est de chercher ce puits, de chercher cette expérience décisive qui fera de moi, après mon désert, un être différent. Ainsi, mon désert ne sera pas juste du temps perdu, juste une panne, juste du temps gâché, mais de l’or de vie… de l’or qui me permettra de me développer, de me trouver et de rencontrer celui qui me dépasse et me précède.


Amen.

La gestion irresponsable de certaines terres a conduit à la désertification. Le « désert » est alors considéré comme un échec, l’élargissement des territoires où rien ne pousse, l’agrandissement des terrains de mort.
Or dans la Bible, le désert est aussi le lieu de la relation « juste » entre Dieu et son peuple. Le lieu par excellence où le peuple expérimente la générosité de Dieu.
C’est au désert que Jean-Baptiste prêche la conversion, c’est au désert que Jésus est tenté … Et si la fameuse phrase de Saint-Exupéry était un résumé assez saisissant de la pensée biblique sur le désert?

Détails

Avec la participation de
Jean-Philippe Ecoffey
Orgue
Musique
Chorale de Saint-Laurent-Eglise, sous la direction de Christine Donzel, Lucie Cellier, soliste et Alexandre Cellier, clavier