La justice oui, l’avidité non!

Chapelle des Arolles, Champex-Lac (©Sabine Pétermann)

Écouter le culte :

Quoi de plus normal ? Quoi de plus normal que de vouloir recevoir sa juste part d’un héritage ? Quoi de plus normal, dans l’abondance, que de vouloir protéger l’acquis, que de construire des greniers pour être dans la sécurité ? Quoi de répréhensible à vouloir festoyer et se réjouir ? Absolument rien. Rien du tout. Vous en conviendrez. C’est même normal ! Plus que normal, c’est souhaitable ! Nous sommes faits pour vivre la justice, la sécurité, la joie et une forme d’abondance ! Vous êtes d’accord ?

Mais alors où est le problème ? De quoi est-il question dans le passage d’évangile qui vient de nous être lu ? Qu’a-t-il à nous apporter ? Quelle valeur ajoutée peut-il donner à nos vies dans les temps pour le moins troublés que nous traversons ? En quoi peut-il avoir un sens face aux bouleversements climatiques, à la canicule vraiment problématique, à la sécheresse inquiétante, aux incendies qui ravagent nos forêts ? 

C’est à méditer cela que nous allons nous arrêter maintenant durant quelques minutes. Ce texte de Luc touche le sujet de nos rapports aux biens, la manière dont nous gérons notre vie, la manière dont nous habitons le monde et ce que nous faisons de ses richesses et de nos richesses.

Sacré programme ! Sacré défi !  On se lance ?

Ouvrons le Livre et regardons le texte : « Du milieu de la foule, quelqu’un dit à Jésus… »

C’est beau de voir Jésus se tenir au milieu de la foule, à portée de voix, et accueillir, prendre au sérieux une question qui vient d’en bas. Non seulement une question, mais une demande très concrète, une demande existentielle. Le Christ vivant, mystérieusement présent parmi nous, accueille et écoute encore et toujours nos questions à nous.

« Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »

Si, de nos jours et dans nos pays, la loi régit de manière assez précise le partage d’un héritage, c’était moins le cas voici deux mille ans, le partage morcelant la propriété et donc l’affaiblissant. Il pouvait donc y avoir conflit si chacun voulait vivre de son côté.

« Dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. »

Mais Jésus refuse. Il dit : « Qui m’a établi pour être votre juge ou pour faire vos partages ? »  Surprenant !

Il était de notoriété publique que les rabbins faisaient office de juge de paix et que l’on pouvait s’adresser à eux comme à des médiateurs.

Pourquoi ce « non » ? Certains exégètes affirment que c’est parce que Jésus ne veut s’occuper que des affaires spirituelles et non des choses matérielles. C’est un peu court car il est évident que l’enseignement de Jésus, pour spirituel qu’il soit, a de fortes résonnances dans le concret et le quotidien.

Par ce refus d’entrer en matière à la question du personnage anonyme de notre récit, Jésus va faire changer de plan la demande et permettre d’aborder une question générale et bien plus fondamentale. Élever le débat si l’on peut dire.

Comment le fait-il ?

C’est assez brutal : « Attention ! Gardez-vous de toute avidité. »

Jésus, en fin psychologue, sait bien que derrière la question du personnage anonyme se cache ce sempiternel et dévorant besoin de sécurité personnelle qui nous habite tous. C’est pourquoi il monte un peu les tours : « Attention ! Gardez-vous de toute avidité. »

Avidité, voilà le mot. Voilà la réalité qui fait problème. Ce ne sont pas nos biens, mais l’avidité : le désir de tout avaler, d’accumuler, d’amasser en sur-quantité et surtout de mettre sa confiance là-dedans, c’est là que réside le piège !

Et Jésus de clore cet épisode par cette phrase de sagesse : « Ce n’est pas du fait qu’un homme est riche qu’il a sa vie garantie par ses biens. »     

Il montre par là une évidence : on ne peut pas tout acheter. L’argent ne se mange pas. On le vit particulièrement ces jours où la perspective de rupture d’approvisionnement énergétique va toucher tout le monde.

Ce qui est visé ici est donc l’inverse de l’avidité : c’est la mesure, la pondération, la sobriété. C’est aussi le partage (en refusant d’arbitrer, Jésus invite l’homme de vivre avec son frère).

Bon, direz-vous, c’est bien gentil tout cela, c’est même assez évident quand on y pense, c’est même convainquant, mais ça change quoi ? Ce sont de belles paroles… mais concrètement, ça ne change pas grand chose… On le sait ! Notre société occidentale (et occidentalisée) est entièrement construite sur le modèle dénoncé par Jésus : notre vie est garantie par nos biens, nos fortunes, nos assurances, pas de doute là-dessus. Mais cela suffit-il ? Quand tout chancelle, cela est-il suffisamment porteur ? Laissons la question ouverte et poursuivons notre lecture.

Luc l’évangéliste a choisi de faire suivre cet épisode par le récit d’une parabole qui reprend ce thème et le développe de manière à nous faire entrer plus en profondeur sur un sujet dont vous allez voir la pertinence et l’actualité sont confondantes.       

Jésus leur raconta alors une parabole : « Un riche avait des terres qui lui rapportèrent de bonnes récoltes. (v. 16)

C’est la situation initiale. Rien de problématique, c’était même bien vu dans l’Ancien Testament : les richesses étant signe de bénédiction (Deutéronome 28, 11-12).

Il réfléchissait et se demandait : « Que vais-je faire ? Je n'ai pas de place où amasser toutes mes récoltes. » (v. 17)

Là encore, rien à dire. Il réfléchit, ce qui est, vous ne serez pas contre, une bonne chose. Il réfléchit concrètement.

Puis il ajouta : « Voici ce que je vais faire : je démolirai mes greniers, j'en construirai de plus grands, j'y amasserai tout mon blé et mes autres biens. » (v. 18)

Il est rationnel, il est même moderne : vaut mieux parfois se débarrasser du vieux pour faire du neuf !  Il est dans le « faire ».

Ensuite, je me dirai à moi-même : « Mon cher, tu as des biens en abondance pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et jouis de la vie. » (v. 19)

Là, toujours, on ne peut pas contester la valeur humaine de ce projet. L’humain n’est pas sur terre pour se morigéner sans cesse et vivre dans la tristesse ! 

Mais, à nouveau, où est le problème alors ? Où est l’erreur, où est la faute ? La réponse court tout au long du texte de la parabole : c’est « je », c’est « moi ». 

Ma terre a bien rapporté, que vais-je faire ? Je n’ai pas de place, je vais démolir mes greniers, j’en construirai de plus grands. J’y rassemblerai mon blé et mes biens…

Et, maximal : je me dirai à moi-même… Vous connaissez la suite de ce monologue absolu, sans aucune altérité, parfaitement égoïste (« ego » en grec : moi, je).

Et c’est là qu’intervient un autre, un Autre avec majuscule :  

Mais Dieu lui dit : « Insensé ! Cette nuit même tu devras rendre ta vie. Et alors, pour qui sera tout ce que tu as accumulé ? » (v. 20)

La parole est mise dans la bouche de Dieu, mais elle est simplement une évidence. On finit toujours par mourir, ça se passe presque de commentaire… sauf celui de Jésus :

Jésus ajouta : « Ainsi en est-il de la personne qui amasse des richesses pour elle-même, mais qui n'est pas riche aux yeux de Dieu. » (v. 22)

On pourrait dire amen ici, tant sonne juste tout ce passage. Tant il dit le vrai, tant il exprime une sagesse profonde et universelle. Les biens nous sont donnés pour vivre en relation, ils nous sont donnés pour les partager.

Mais alors pourquoi, POURQUOI est-il si difficile d’entrer dans une vie sobre, une vie juste ? Une vie de partage, de relation ? Pourquoi est-ce si difficile à notre niveau individuel et plus encore au niveau collectif et sociétal ?

Une piste de réflexion me paraît intéressante, je vous la soumets :

Notre comportement individuel et sociétal provient pour une grande part d’une caractéristique profonde de nous autres humains, un trait fondamental et très enfoui qui nous habite : notre instinct de survie. C’est parce que quelque chose en nous tient absolument à vivre, à survivre, que nous nous échinons à accumuler, à faire des réserves. En dernier recours, c’est parce que nous avons peur. Peur de disparaître, peur de mourir que nous sommes obnubilés par l’avidité, l’accumulation, l’égoïsme.

Alors, « que vais-je faire? », dit le texte. Nous cherchons par tous les moyens d’assurer notre propre existence.

C’est la peur qui nous dirige, une peur profonde, c’est elle qui nous conduit (et on le sait, la peur est mauvaise conseillère). C’est elle qui nous pousse à l’avidité dont les conséquences écologiques deviennent de plus en plus dramatiques. Réchauffement climatique et perte de la biodiversité.

C’est la peur, la peur du manque qui nous pousse et qui est en train paradoxalement de produire l’effet contraire…

Et c’est parce que c’est la peur – un sentiment irrationnel, profond, inconscient mais bien réel. C’est parce que c’est la peur – cette peur qui nous conduit – que la question écologique est une question spirituelle. Une question qui nous touche dans nos profondeurs les plus intimes. Quelque part, c’est la peur de mourir qui est en train de nous conduire à la mort. C’est cette formidable avidité d’énergies fossiles et cette débauche de construction, censées nous assurer la sécurité, qui devient notre tombeau. Ce fameux pétrole qui a été reçu comme l’énergie du bonheur devient l’énergie du malheur. Son abondance et son utilisation posent problème, son absence aussi, mais autrement…

Que faire alors ?

Ce qui est à trouver est donc un antidote à la peur, et le contraire de la peur, c’est la confiance.

Curieusement et fort à propos, la suite de notre chapitre nous ouvre un avenir et nous donne des pistes. Chaque mot, chaque phrase vient comme une clarté nous inviter à faire confiance et ouvrir un autre rapport à la vie, aux biens, à l’espace et au temps. Il ouvre à la vie, à une vie, une vie d’un autre ordre… 

Voir les versets 22 à 31 de ce même chapitre :

Jésus dit ensuite à ses disciples : « C'est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous serez vêtus.

La vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement.

Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier; et Dieu les nourrit. Combien ne valez-vous pas plus que les oiseaux !

Qui de vous, par ses inquiétudes, peut ajouter une coudée à la durée de sa vie?

Si donc vous ne pouvez pas même la moindre chose, pourquoi vous inquiétez-vous du reste ?

Considérez comment croissent les lis : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux.

Si Dieu revêt ainsi l'herbe qui est aujourd'hui dans les champs et qui demain sera jetée au four, à combien plus forte raison ne vous vêtira-t-il pas, gens de peu de foi ?

Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, et ne soyez pas inquiets.

Car toutes ces choses, ce sont les païens du monde qui les recherchent. Votre Père sait que vous en avez besoin.

Cherchez plutôt le royaume de Dieu ; et toutes ces choses vous seront données par-dessus.»

Amen.

En notre période où la question du climat est d’une actualité brûlante, les textes bibliques proposés pour ce 31 juillet sont d’une pertinence rare. Ils nous invitent à repenser notre manière d’être au monde, revisiter nos valeurs et voir en quoi la spiritualité peut devenir un puissant allié pour vivre une vie juste et respectueuse des créatures humaines et non humaines.     

Détails

Intervenants
Aldo Ravedoni et Doris Zermatten pour les lectures
Organiste
Gérald Chappuis
Musiciens

En collaboration avec