Du doute à la foi

©Alexandra Urfer Jungen

Écouter le culte :

Le doute. Impossible de lui échapper. Un jour ou l'autre, il est là. Et lorsqu'il est là, il y a une chose dont on est sûr, c'est que l'on doute de tout ! C'est d'autant plus fort lorsque l'heure est grave et que l'on ne semble pas recevoir la réponse que l'on attendait.

« Jésus, il n'y a plus de vin », dit Marie. Sous-entendu, Jésus, c'est à toi de jouer. Il est temps que tu te dévoiles, que tu te mettes au travail ! Et tout à coup, c'est l'angoisse.

« Qu'y a-t-il entre toi et moi femme ? », répond Jésus. Il se sert ici d'une tournure hébraïque que l'on utilisait pour écarter une remarque que l'on jugeait déplacée. Et il ajoute : « Mon heure n'est pas encore venue. »

Marie, non seulement essuie un refus, mais en plus semble être déconsidérée. « De quoi te mêles-tu donc ? » Marie souhaiterait que Jésus réponde à son appel. « Ne laisse pas ces noces se dérouler dans la honte. Viens au secours de ceux qui sont dans le manque. »

Combien de fois n'avons-nous jamais, nous aussi, fait cette demande. Seigneur, viens au secours de mon manque : manque d'amour, manque de confiance, manque de considération, manque de temps, d'argent ? Tous, nous avons fait ou faisons ce genre de demandes. Et, il faut bien l'admettre, combien de déceptions !

Et alors, même si ce n'est que passager, le doute arrive au grand galop. Dévastateur et ravageur, il nous conduit parfois à claquer notre porte au nez de Dieu. Où es-tu donc Dieu ? Pourquoi n'as-tu rien fait ? Tu n'es donc pas si puissant que ça, et puis, en définitive, existes-tu vraiment ?

Les temps troublés que nous vivons, les deuils que nous traversons, la maladie que nous tentons de fuir, sont autant d’événements qui nous conduisent à l’incertitude, à l’incompréhension, au doute. Le doute, impossible de lui échapper. Un jour ou l'autre, il est là. Et lorsqu'il est là, il y a une chose dont on est sûr, c'est que l'on doute de tout !

Dans notre texte, Marie est une figure exemplaire. À peine vient-elle de se faire réprimander par Jésus qu'elle se tourne vers les serviteurs pour leur dire : « Quoi qu'il vous dise, faites-le. »

Sentez-vous cette bonne odeur de confiance et de sérénité ? Il n'y a là aucun doute, aucune peur, aucune angoisse. Marie sait que Jésus va agir. Sa confiance est telle, que non seulement elle sait que Jésus va agir, mais qu'il va avoir le bon geste, même si elle ne sait pas quel sera son geste. De toute façon, ça ne peut être que le bon, alors : « Quoi qu'il vous dise, faites-le. »

La confiance de Marie semble inébranlable. Dans la situation de crise du moment, elle s'adresse à Jésus que personne encore ne connaît et lui fait sa demande : « Ils n'ont plus de vin. » Elle est sûre que Jésus y répondra, mais elle ne sait pas sous quelle forme: « Quoi qu'il vous dise, faites-le. »

Puis Marie disparaît de nouveau dans la foule. Elle disparaît même du récit. Elle semble ne plus s'intéresser au problème alors que c'est elle qui, la première, paraissait préoccupée par le manque de vin. Après avoir remis la situation entre les mains de Jésus, Marie s'en retourne avec confiance à la fête, car elle a placé toute sa confiance en lui. Mais elle sait aussi que dès à présent, plus rien ne dépend d'elle, et que son rôle est dès lors de ne plus s'en préoccuper et de retourner à sa vie en toute confiance. Acte de foi assez impressionnant, car elle n'a aucune preuve, aucun réconfort de la part de Jésus. Au contraire, elle se fait rabrouer d'entrée de jeu. Pourtant, elle part confiante, avec la certitude que Jésus répondra à sa demande de quelque façon que ce soit.

Nous ne sommes pas Marie. Le doute fait partie intégrante de notre vie de foi d'hommes et de femmes cheminant sur une route tortueuse. Mais il n'est pas exclu qu'à certains moments de notre existence, nous puissions nous sentir proche d’elle.

Aussi, dans les moments de doute les plus forts, peut-être serait-il bon de se souvenir d'elle. Car Marie nous rappelle que nos demandes à Dieu ne restent jamais sans effets, même si de prime abord elles semblent mises au panier.

Et plus encore, l’attitude de Marie nous rappelle qu’après avoir formulé une demande, nous pouvons retourner dans nos vies avec moins d'inquiétude, mais renforcés par la confiance que nous plaçons en Jésus. Car quoi qu'il fasse, ce sera le bon geste.

Et la suite du texte va donner raison à Marie. Jésus ne restera pas inactif et veillera à ce que les noces se poursuivent dans la joie. Mais pourquoi agit-il alors qu’il vient d’affirmer que ce n’était pas encore le moment pour lui de se dévoiler ? Son heure n’est pas encore venue, répond-il à Marie qui, elle, semblait croire qu’au contraire tel pouvait être le cas.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’heure ?

Jean, dans son évangile, fait revenir si souvent cette notion d’heure qu’il est important ici de la reprendre et de la comprendre. Il s’agit, en vérité, de l’heure de la manifestation de la gloire de Dieu. En d’autres termes, l’heure de la crucifixion. L’acte ultime d’amour ultime. L’heure où Dieu va payer le prix le plus fort pour venir sauver ceux qu’il aime. Et évidemment, ce n’est pas en permettant aux noces de se poursuivre dans la joie, l’allégresse et l’abondance que le salut de Dieu va s’accomplir, mais bien dans l’événement de la croix. Ainsi son heure n’est pas encore venue !

Cependant l’eau est tout de même changée en vin. Quelle est alors la signification de ce geste si ce n’est pas de manifester la gloire de Dieu ?

Revenons à nouveau au récit.

C’est la fête, et une fête particulièrement remarquable : c’est une noce. Et on le sait, le mariage est une image forte chez les prophètes d’Israël. C’est l’image de l’alliance entre Dieu et son peuple. Ainsi, Jean nous plonge directement dans la symbolique de l’alliance. Et le vin de cette noce est le symbole de l’alliance scellée.

Or, voilà que le vin vient à manquer. Autrement dit, l’alliance est fragilisée. Il n’y a plus que de l’eau. Pas n’importe laquelle cela dit ! L’eau des purifications rituelles juives nous dit Jean. Il s’agit de cette eau qui doit purifier l’homme pour qu’il puisse s’approcher de Dieu dans la prière au début du repas pour le remercier pour la nourriture. C’est donc l’eau nécessaire à la rencontre avec Dieu, celle qui nous assure que Dieu ne va pas détourner son regard, mais qu’il va bel et bien prêter attention à ce que nous lui disons, qu’il va bel et bien nous écouter et nous entendre. Et pourtant, c’est bien celle-ci que Jésus va transformer en vin pour que la fête puisse continuer de battre son plein.

Est-il devenu fou ? A-t-il tout bonnement capitulé devant les recommandations de sa mère ? Non, Jésus n’est pas fou, et il ne capitule pas non plus, mais il pose le tout premier signe de la manifestation de la gloire de Dieu qui le conduira à sa mort sur la croix, dans le but de réconcilier Dieu et les hommes.

Par ce geste qui paraît si incongru, Jésus propose une nouvelle alliance. Non plus celle basée sur les rites anciens de purification, de gestes rituels à accomplir pour se mettre en de bonnes dispositions, mais il propose une nouvelle alliance basée sur la joie du partage, la joie de la rencontre.

En changeant l’eau destinée aux purifications – l’eau religieuse – en la changeant en vin, Jésus fait de cette religion la vraie communion avec Dieu. Ce n’est plus une religion faite de gestes à accomplir, pleine de conditions, mais c’est la parfaite fête, la joie merveilleuse d’être enfin avec le Seigneur comme un ami que l’on croyait lointain et qui est maintenant tout proche.

Le texte ne s’arrête pas à ce geste. Il se conclut par l’affirmation « et ses disciples crurent en lui ». Le récit des noces de Cana conduit les disciples à la foi. Et les disciples seulement, alors que les convives semblent ne s’être rendus compte de rien. En effet, la manifestation de Jésus n’a rien de spectaculaire. Le prodige a lieu presque en coulisse.

Il faut le regard de la foi pour le discerner.

Et l’évangéliste Jean a bien compris que l’histoire de Jésus ne sert à rien si elle ne suscite pas la foi. Car seule la foi peut saisir le paradoxe de la gloire de Dieu manifestée sur la croix.

Ce qui importe donc, ce n’est pas d’apprendre des choses sur Jésus, de déterminer ce qu’il a dit ou fait, mais bien d’entendre à travers ses gestes, la parole de Dieu pour le monde et pour nous en premier lieu.

« Et ses disciples crurent en lui. » Les disciples assurément personnalisent le « nous » de la communauté des croyants de tous les temps. Ainsi, nous sommes invités à croire en lui. Invités à entendre cette parole de Dieu qui nous dit : je suis ton Dieu, ta vie, ton destin, ton présent et ton éternité.

Nous étions partis du doute lié à la réponse donnée à l’interpellation de Marie. Une réponse qui peut provoquer scepticisme, incompréhension. Mais en suivant Marie, nous pouvons découvrir que dans le doute peut s’enraciner une confiance qui conduit plus loin sur le chemin de l’acceptation, car quoi que Jésus fasse, ce sera le bon geste.

Et au terme du récit, nous voici aux portes de la foi. Oui, le bon geste, Jésus l’aura, mais pas, tel un grand magicien, pour permettre à tous de continuer de s’enivrer, mais pour conduire ses frères et sœurs, ses amis, ses disciples, nous, à sa suite jusqu’à la croix, là où véritablement l’alliance sera parfaite, là où Dieu et les hommes seront unis dans un acte d’amour ultime.

Les noces de Cana, l’eau changée en vin, premier geste sur la route qui nous conduit à la croix. Mais l’histoire, vous le savez, ne s’arrête pas non plus à la croix. Trois jours plus tard, Jésus revient des morts. Et c’est alors que la fête est parfaite, que la joie est parfaite. Et c’est alors que le doute devient l’écrin d’une foi rendue parfaite.

Amen.

Dans le récit des noces de Cana la fête est mise à mal par le manque de vin, mais les convives sont conduits, envers et contre tout, à connaître une joie parfaite. Nous sommes invités à passer du doute à la foi en cheminant dans les traces de Marie et des disciples.

Détails

Temple de Rochefort
Co-célébrant
Laurence Burri pour les lectures
Organiste
Claude Pahud
Musiciens
Christophe Gindraux, Marie Lipp et Laurence Burri, de l'Ensemble vocal Gallicantus. Laurence Burri également au piano.