Je suis. Tu es. Tu suis?

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Écouter le culte :

Je suis, tu es, tu suis.
6 mots pour rythmer un parcours de méditation sur une question qui nous concerne tous : qui suis-je ?
Et avec cette question, une ribambelle d’autres surgissent qui tournent toutes autour d’elle comme : pourquoi est-ce que j’existe ? Quel est le sens de ma vie ?

Et pour entamer ce parcours, je vous invite à me suivre au bureau de poste de Sion Nord, un petit bureau de poste de quartier comme il y en a tant en Suisse et dans lequel je me suis rendu dernièrement.
Comme souvent, il y a la queue dans ce bureau. Une demi-douzaine de personnes me précèdent et patientent avec moi. Comme je n’ai rien d’autre à faire que de patienter, mon regard va et vient sur les innombrables objets proposés à la vente et qui encadrent la file d’attente. Il y a entre autres un rayon « livres » où, à côté des romans policiers ou d’amour, je découvre une série de petits ouvrages aux titres accrocheurs : « Réussir sa vie : les secrets de la sagesse olmèque », « Etre soi, les secrets du bonheur » ou encore « Enfin, ne plus dépendre des autres ». Des tas d’ouvrages, sans doute pleins de bons conseils parfois utiles. Des tas d’ouvrages qui disent bien combien cette question de notre identité est une question obsédante aujourd’hui. Tous ces ouvrages pourtant semblent aller dans la même direction : pour donner du sens à sa vie, il faut être soi, authentiquement soi.
Mais ma méditation est interrompue, c’est à mon tour de m’avancer vers le guichet. En quittant la Poste, je reste avec cette affirmation : pour donner du sens à sa vie, il faut être soi même. Mais voilà que cheminant vers mon domicile, le quotidien me reprend et interrompt ma méditation.

Plus tard, me voilà sur Internet où je regarde une vidéo documentaire consacrée à un des fléaux des temps modernes dans nos sociétés occidentales, je veux parler de la dépression. Le journaliste interviewe un auteur, un certain Ehrisberg qui a écrit un ouvrage au titre évocateur : « La fatigue d’être soi ».
Je reprends alors le fil de ma méditation. Cet homme affirme que la principale cause de la dépression est cette fatigue d’être soi.
Un peu partout, le même discours se répand : il faut être soi. Il faut trouver en soi sa propre identité. Pour être heureux, pour être quelqu’un, pour exister authentiquement, il faut être soi. Et pour être soi ? Il faut que je sois moi. Il faut que je trouve en moi les ressources pour être moi.

Et cela peut être fatigant, très fatigant, de ne pouvoir compter que sur moi-même pour être quelqu’un. Fatiguant au point de sombrer dans la dépression, le mal-être. Comment savoir qui je suis en vérité, si je ne peux compter que sur moi-même ? Les plus forts y arrivent peut-être, mais les plus faibles, les blessés de la vie, ceux qui sont ballotés d’échec en échec ? S’ils n’arrivent pas à être eux-mêmes, que leur reste-t-il ? Pas étonnant qu’ils dépriment.

Bref, je me trouve dans une impasse. Une sorte de raisonnement circulaire : pour donner du sens à ma vie, il faut que je sois moi et pour être moi, il faut que je donne du sens à ma vie !
Et me voilà en train de me souvenir du baron de Münchhausen. Je ne sais pas si vous connaissez cette figure de la littérature populaire allemande, elle raconte les aventures d’un baron extravagant, un peu trop imbu de soi et aux histoires abracadabrantes. Entre autres, il y a celle de sa découverte d’un moyen simple et facile pour chacun d’aller sur la lune.
Le baron de Münchhausen prétend qu’il suffit de se soulever de terre en se tirant en l’air par les cheveux et ainsi de monter, monter, monter jusqu’à parvenir à la lune. Simple, non ? Sauf que même un enfant sait que cela ne se peut pas. Il y a toujours cette fichue pesanteur terrestre qui nous cloue au sol !

Il en va de même avec cette histoire d’être soi. La pesanteur de notre condition terrestre nous cloue toujours au sol et nous empêche, en nous tirant par nous-même, de nous élever au-dessus de nous pour atteindre la lune. Pour atteindre la lune, chacun le sait, il faut qu’une force extérieure à nous même nous soulève. Si je fonde ma vie uniquement sur moi même, je n’irai ni très haut, ni très loin !

Alors qui suis-je ? Comment répondre à cette question ?
Les textes bibliques, et en ce sens ils me paraissent en résonnance avec les données de la psychologie contemporaine, nous proposent une autre voie que celle de l’autofondation.
Ces textes, nous en avons lu deux ce matin et ils nous présentent cette voie. Ces textes affirment que c’est un Autre qui me fonde. C’est dans le dialogue avec cet Autre que je peux découvrir qui je suis et quel est le sens de ma vie.
C’est ce dialogue qui est mis en scène dans le récit de l’Exode. Vous connaissez sans doute l’histoire, Moïse qui garde les troupeaux de son beau-père, entre en dialogue avec Dieu qui veut l’envoyer libérer son peuple de l’esclavage en Egypte.
Moïse discute et conteste. Libérateur de son peuple ? ce n’est pas son identité. S’il cherche en lui-même, il ne trouve pas cette identité. Il a choisi de fuir l’Egypte, son identité c’est celle d’un berger, d’un père de famille, d’un futur chef de clan semi-nomade aux confins du désert. Mais libérateur, ça non.
Il lui faut la confrontation avec un Autre, avec l’Autre par excellence pour devenir ce qu’il est.
Et le plus intéressant dans cette histoire, c’est quand Moïse, au bout du dialogue, demande à cet Autre : quel est ton nom ? qui es-tu ? quelle est ton identité ?
Que lui répond cet Autre : « je m’appelle JE SUIS (…) tu diras à ton peuple : JE SUIS m’a envoyé »

Dieu dit : JE SUIS et du coup, voilà que Moïse sait qui il est.
Dieu dit : JE SUIS et dit par là même à Moïse : TU ES !
JE SUIS, TU ES.
TU ES le libérateur du peuple.
C’est dans le dialogue avec Dieu que Moïse découvre qui il est.

Il en va de même avec Jésus. Dans l’évangile selon Jean, Jésus ne cesse de se présenter comme JE SUIS. A l’image de celui qui l’a envoyé, à l’image de son Père, il est JE SUIS :
Je suis la porte, je suis le berger, je suis le chemin, la vérité et la vie…
Et dans notre texte de ce matin: JE SUIS la lumière du monde.

JE SUIS, nous dit Jésus, je suis avec toi, je suis en dialogue avec toi, je suis en interaction avec toi.
Et alors TU ES, tu es aimé, tu es précieux, tu es choisi.
Je suis, donc tu es.
Nous voici parvenus au terme du 4e des mots de notre méditation de ce matin.
Reste donc les deux derniers : je suis, tu es, tu suis

Attention, il n’y a pas d’erreur de syntaxe dans ma phrase. C’est bien de « tu suis » qu’il s’agit, » tu suis » du verbe suivre.
Encore attention, ne croyez pas que je pense que vous n’ayez pas suivi ce que j’ai dit.
« Tu suis » ne signifie pas ici « tu as compris », mais tu suis signifie : « est-ce que tu t’engages dans ce dialogue entre Dieu et toi ? »
Est-ce que tu suis cette dynamique de la relation et du dialogue ?
Est-ce que tu entres dans cette dynamique à ton tour comme des millions d’êtres humains le font chaque jour ?

Car le dialogue entre Dieu qui me dit : parce que JE SUIS, TU ES ne produit ses effets que si j’y entre avec confiance et que je le laisse me transformer pour que je devienne enfin ce que je suis, authentiquement.
Comme Jésus le dit dans l’évangile du jour : « Celui qui me suit aura la lumière de la vie et ne marchera plus jamais dans l'obscurité. »

Lorsque Dieu me dit : JE SUIS alors TU ES, je me découvre précieux, aimé, unique. Je me découvre comme étant une personne et non pas un numéro, un cas, un dossier ou un appareil de production, mais bel et bien une personne. Alors peu importe les rebuffades ou les méchancetés des humains, cette identité ne me sera pas enlevée.

Lorsque Dieu me dit : JE SUIS alors TU ES, je découvre que mon créateur ( le créateur de mon identité personnelle) est un Dieu de dialogue, d’accueil inconditionnel, de grâce offerte, d’ouverture et de persévérance dans l’accueil. Je le découvre comme un Dieu proche. Alors peu importe les doutes ou les discours intégristes, cette identité ne me sera pas enlevée.

Lorsque Dieu me dit : JE SUIS alors TU ES, je découvre que ce cadeau d’une identité de personne unique, reconnue, inconditionnellement et indépendamment de ses qualités ou de ses défauts, ce cadeau, Dieu le fait aussi à l’homme - à la femme - qui est mon voisin, mon collègue de travail, mon conjoint, bref, que ce cadeau d’une identité d’enfant de Dieu, Dieu le fait à chaque humain.
Je découvre ainsi que chaque humain peut être mon frère ou ma sœur et que je suis appelé avec lui, avec elle, à construire un monde de fraternité, monde qui commence tout simplement dans une communauté de reconnus qu’on appelle l’Eglise. Alors peu importe les violences, les haines ou les sectarismes, cette possibilité de fraternité ne me sera pas enlevée.

Alors : je suis, tu es.
Et toi : tu suis ?

Amen.

Et si, pour savoir qui je suis, je cessais de m’assombrir en moi-même pour accueillir une lumière venue de « Je suis » ? « Je suis », c’est ainsi que Dieu se présente à Moïse et que Jésus se qualifie dans l’évangile selon Jean. S'Il est, alors je suis ? S'Il est, alors je le suis ?

Détails

Avec la participation de
Aldo Ravedoni
Orgue
Gérald Chappuis
Musique
Roland Volet, trompette