Une reconnaissance quand je me laisse visiter, quand je me mets à exister

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Écouter le culte :

Voyager... découvrir de nouveaux horizons, partir à la rencontre d’autres cultures, s’émerveiller devant la beauté d’un paysage, se laisser imprégner par l’atmosphère d’un lieu, les couleurs et senteurs d’un pays, les accents d’une langue…

Voyager... partir de chez soi pour laisser la place à la rencontre, peut-être même à l’imprévu, s’aventurer, s’enrichir, rapporter des souvenirs, des impressions que l’on a envie de partager...

Voyager... chacun a peut-être en tête un lieu qu’il a aimé ou une destination qui le fait rêver...

Ils sont en tout cas des millions à voyager chaque année de par le monde, et peut-être que vous en êtes ou l’avez été, à entendre pour ma part les récits de voyage rapportés, à lire les cartes postales reçues, à regarder les albums de photos montrés... Oui, jamais, jamais on a été aussi mobiles qu’aujourd’hui, quand nos routes ne sont pas encombrées.

À croire que l’on ne peut pas rester en place, qu’on a la bougeotte, à croire qu’au cœur de l’homme il y a ce désir infini de connaître, d’expérimenter, de toujours aller voir ce qu’il y a derrière, de l’autre côté...

Mais vous le savez aussi, il n’est pas nécessaire de partir bien loin pour être dépaysé.

Ceux qui nous écoutent et qui connaissent la région du lac de Bienne et son île Saint-Pierre ou le panorama au sommet du Chasseral par beau temps savent bien que c’est parfois tout proche de chez nous que l’on peut s’évader. Dans notre pays, il suffit de quelques kilomètres pour être déjà ailleurs, comme un monde miniature à notre portée.

Depuis La Neuveville, nous serions d’ailleurs bien curieux de savoir, pour vous qui nous écoutez, le trajet, le voyage qu’il faudrait faire pour venir vous trouver... pour vous entendre parler de là où vous êtes... de votre monde à vous, de votre réalité ? Oui, quel chemin faut-il faire pour vous rencontrer ?

Voyager... dans l’évangile, Jésus et ses disciples traversent une frontière. Ils quittent un territoire familier pour aller du côté de Tyr et Sidon, aujourd’hui au sud du Liban, en terre non juive, donc pour eux païenne et forcément étrange, menaçante, intrigante...

Pourquoi est-ce que Jésus s’aventure là où il n’a jamais été, un peu comme un touriste en train de visiter ? Est-ce pour répondre à un appel intérieur, pour porter la Bonne Nouvelle de l’autre côté ?

Pourtant, tout dans son attitude démontre le contraire !
Voici une femme qui s’avance vers lui, le priant de guérir sa fille, et il ne répond rien. Pas un mot ! Il se tait ! Il fait la sourde oreille !

Alors elle insiste, elle crie tant et plus, importune les disciples qui finissent par craquer, par demander à Jésus de la renvoyer, car elle devient pénible à supporter ! Mais il ne lui adresse pas davantage la parole en répondant aux siens comme pour se disculper : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël ». Pire, quand elle se met à genoux devant lui, pour le supplier, il utilise une insulte courante pour traiter les autres, vous savez, ceux au-delà des frontières, de petits chiens.

Pas très correct ce Jésus ! Pas de quoi en faire un modèle de tolérance et d’ouverture ! Excusez !

Quelle idée se faisait-il donc de ceux qui sont des étrangers ? Une caricature, un cliché ? Avec cette femme qui ne cessait de crier, il pouvait bien être conforté : voilà des gens indisciplinés, infréquentables et à éviter !

Oui, entre les brebis et les petits chiens de l’autre côté, on vit bien dans des mondes qui décidément ne peuvent pas se mélanger... et le voilà déjà prêt à rebrousser son chemin après un voyage dont il n’y a rien à tirer...

Il semble que même le Christ n’ait pas échappé aux représentations que l’on peut se faire des uns et des autres, aux préjugés que l’on porte avec facilité… Mécanismes d’exclusion qui jusqu’à aujourd’hui sont si facilement utilisés.

Mais loin de se décourager, la femme a un tel sens de la répartie qu’elle fait revenir Jésus sur sa décision. C’est elle qui voyage vers lui : « C’est vrai Maître, mais même les chiens mangent les morceaux qui tombent de la table de leurs maîtres ».

Sans arrogance, sans contester, mais avec un humour décapant et une grande simplicité, cette femme revendique sa part de miettes… non pas un morceau de pain, mais quelques miettes seulement tombées de la table… et voilà Jésus pris au piège de sa comparaison et qui ne peut plus répliquer... car des miettes, franchement, on aurait honte d’en donner.

Et c’est comme une défense, une barrière, un mur qui tombe. Au travers de cette rencontre inattendue, il y a chez Jésus un cheminement intérieur qui va pour toujours tout bouleverser.

Cette histoire ne peut être que vraie, profondément. Ca ne s’invente pas ça, une Cananéenne, une étrangère, une femme qui plus est, habitant un pays détesté, mais qui vient appeler Jésus Fils de David et lui fait prendre conscience que Dieu n’est pas limité, exclusif, réservé à ceux qui sont du bon côté.

Il fallait qu’elle soit là, avec ses cris incessants qui importunent les disciples, avec son audace, disons-le : son sacré culot, pour que tout change… et que naisse la reconnaissance : Oh ! que ta foi est grande ! s’exclame Jésus avec une parole étonnée. Que ta foi est méga dit le mot grec.

Et tout à coup, un monde s’ouvre : la distance devient proximité, le silence admiration, la rencontre connivence, l’autre une reconnaissance, un voyage vers celui qui n’est plus un étranger...

À vous qui nous écoutez, comme nous ici aussi, il serait facile de croire que nous sommes du bon côté. C’est souvent ainsi que nous voyons les choses, non ?

Mais si c’est nous qui étions à la place de la femme ? Si c’était nous qui avions besoin d’être secourus, pris en compte, écoutés ? Si c’était nous qui étions parfois éloignés, retirés ?

Alors peut-être que nous verrions quelqu’un s’approcher, pour traverser toute limite, pour venir nous rencontrer. Car si on aime voyager, n’est-ce pas Dieu par excellence qui est un nomade jamais installé ? un passionné du cœur de l’homme, un voyageur qui cherche où se loger ?

J’aime me dire que la bonne nouvelle, elle va bien avec la radio : elle nous rejoint là où nous sommes, dans notre monde, dans nos habitats, nos déplacements. Elle s’infiltre dans l’intimité de nos vies... C’est là qu’elle vient nous débusquer.

Oui, car depuis cette première rencontre, les frontières se sont ouvertes de par le monde entier, où que l’on soit, et je pense à bien des personnes que je sais chez elles en train d’écouter, en leur disant : je crois que Dieu est un voyageur qui vient sur votre côté. Car on peut se sentir parfois si éloigné lorsque l’on se trouve dans les difficultés. Exclu et si vite oublié. Étranger dans sa propre vie en se disant : mais qui peut me comprendre, qui peut me rejoindre dans ma réalité ?

Les étrangers, ce n’est pas toujours les autres. C’est nous qui parfois avons besoin d’être visités, de faire à nouveau connaissance, d’être reconnectés, d’être salués !

Seulement... si Dieu s’approche de chacun, s’il désire nous donner plus que des miettes, plus que quelques restes tombés, n’est-ce pas d’abord par ce qu’il aura trouvé au fond de nous pour en être étonné ?

Oui, trouvera-t-il dans nos vies cette part de confiance qui permet une rencontre en vérité? Non pas nos capacités ou habiletés, non pas notre intelligence ou notre popularité, mais bien ce qui fait la valeur d’une vie, ce qui si souvent est caché, semble inutile ou dépassé : la foi qui m’habite, la vie intérieure, la spiritualité, ce qui me pousse à ne pas me taire, mais à m’ouvrir, à aller vers, à croire et à espérer. Dans notre monde où tout est estimé, mesuré, comparé, technicisé, la foi c’est une denrée rare, une dimension qui est menacée. Et pourtant, sans elle, il n’y a pas de vie possible, car on se perd à vouloir tout maîtriser.

C’est Enzo Bianchi qui écrivait : « c’est l’absence de foi comme de confiance dont souffrent en premier lieu les hommes et les femmes d’aujourd’hui. C’est qu’à force de se vouloir indifférent, le monde a divinisé l’humanité, à force de se vouloir incroyant, il est devenu défiant, à force de se vouloir athée, il s’est découvert désenchanté ».

Oh ! que ta foi est grande ! s’exclame Jésus, tout surpris, qui a dû dévisager cette femme qu’on ne voulait pas écouter. Il a trouvé en elle une perle, un trésor qu’elle n’a pas caché.

Une reconnaissance est posée chaque fois que j’ouvre un jardin secret, que je fais preuve de persévérance, d’authenticité. Une reconnaissance quand je me laisse visiter, quand je me mets à exister.

Ainsi, où que nous soyons, Dieu ne nous considère pas comme des étrangers, mais des personnes à relier, à rejoindre, à aimer...

Chers auditeurs, quel chemin faut-il déjà faire pour venir vous rencontrer ?
On pourrait peut-être... faire connaissance sur votre côté !

Amen.

La reconnaissance est le fil rouge de la série de cultes retransmis depuis la Blanche-Église. Souvent comprise comme un sentiment béat qui devrait se réjouir de tout, n’est-elle pas davantage un étonnement et un don ? Ni forcée, ni allant de soi, elle est spontanée et profonde dans le regard qu’elle pose sur les autres et la vie en Dieu. Elle découvre la valeur présente avec une intelligence du coeur qui discerne, devine, voit au-delà des apparences. Et si l’homme était d’abord invité à vivre la « reconnaissance originelle »: le bien et le beau avant tout chose, en « rendant grâces » ?

Détails

La Blanche Eglise
Co-célébrant
Stefan Wilczynski et Isabelle Delannoy
Organiste
Sara Gerber
Musiciens
Pierre-André Bovey, flûte traversière