Avance vers la profondeur !

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Écouter le culte :

Jésus dit à Pierre : « Avance dans la profondeur ! » Comme on est au bord de l’eau, on comprend que Jésus veut dire : « Avance en eau profonde ! » Contre tout bon sens, malgré une nuit de pêche totalement infructueuse, Jésus demande à Pierre de retourner au large pour plonger à nouveau ses filets. « Avance dans la profondeur ». Les eaux profondes, pour ces simples pêcheurs du lac de Genésareth, comme pour tous leurs contemporains, ce sont des nappes sombres aux contours méconnus, où se mêlent la peur et la superstition. De tout temps, ce peuple et leurs ancêtres ont vu dans ces eaux sombres et insondables le lieu par excellence où règnent les forces du mal. Pour Pierre et ses amis, avancer dans ces eaux sombres revient non seulement à retourner vers un nouvel échec – ils ne vont pas trouver plus de poisson qu’avant, c’est peine perdue d’avance – mais aussi, ils doivent quitter un rivage sécurisé pour s’aventurer dans des profondeurs obscures et maléfiques.

Cette première étape du texte trouve sa correspondance dans notre vie aujourd’hui. C’est peut-être un appel qui nous est adressé à accepter de quitter les rives de ce que nous connaissons, peut-être trop bien, quitter nos rives sécurisantes et partir vers la profondeur, voguer sur l’abîme de ce monde qui nous fait peur, peut-être, de cette vie, de cet avenir dont nous ne savons rien. Sauf que ça nous angoisse. Parce qu’on a peur de l’inconnu.

Au bout du compte, cette première étape de l’histoire nous invite à faire le deuil d’un Evangile qui se bornerait à être réconfortant, pour retrouver le goût de l’Evangile qui nous met au défi.

Xavier Thévenot, prêtre, salésien de don Bosco, parle de cette avancée en eau profonde comme d’un chemin tracé vers nos propres profondeurs, ces profondeurs de notre humanité personnelle, noires et angoissantes, près desquelles nous choisissons la plupart du temps de ne pas nous aventurer. Parce que nous avons peur de nous y perdre. Ou parce que nous craignons d’y trouver des choses que nous préférons laisser cachées.

« Avance vers la profondeur ». Jésus ne nous propose pas une petite partie de pêche tranquille sur une barque, au cœur d’un beau dimanche calme et ensoleillé. Non. Son programme ressemble davantage à un défi qui nous est posé. Une audace. Un combat.

D’ailleurs, un peu plus loin dans le récit, Jésus va donner sa première mission à Pierre, mission fondatrice de ne plus attraper des poissons, comme il l’a fait jusqu’ici, mais de capturer vivants des hommes. Le terme grec utilisé ici pour parler de cette capture humaine n’est utilisé qu’une seule autre fois dans le Nouveau Testament, dans la seconde lettre à Timothée, et il évoque alors les filets du diable qui retiennent vivants les contradicteurs de la Parole de Dieu. On voit bien donc que le défi qui est lancé à Pierre, défi qui nous est aussi adressé à nous aujourd’hui, ressemble bel et bien à un combat. Combat contre le mal. Combat contre la part obscure du monde, qui se retrouve aussi dans notre propre humanité.

L’ordre de Jésus d’avancer en eau profonde est aussitôt suivi d’une seconde injonction : « Jetez vos filets pour attraper du poisson ». Pierre le pêcheur professionnel sait pertinemment que cette seconde tentative ne peut être qu’assortie d’un nouvel échec. Et pourtant, il y va ! Il accepte que la parole de Jésus soit plus forte que son propre jugement de pêcheur compétent et expérimenté. Il se soumet à cette parole de Jésus parce que déjà, il reconnaît son autorité, qui l’emporte sur toutes ses prétentions personnelles. Contre toute raison, contre toute logique, aveuglément ai-je envie de dire, Pierre y va. Il avance.

Plus loin dans le récit, au moment du miracle d’une pêche surabondante, comme un signe de cette compréhension nouvelle de qui est Jésus, Pierre dit : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un pécheur ». Avec cette parole, Pierre ne fait rien de moins que de confesser le Christ. Et l’éloignement demandé n’est ni plus ni moins que la réaction classique des personnages bibliques face à la présence de Dieu. Dieu qui est là, Dieu qui agit. Dieu est à l’œuvre dans cette pêche incroyable. Jésus est reconnu comme Christ et Seigneur.

En quelques minutes, Pierre passe de la confiance en la parole de Jésus qui lui demande de repartir pêcher, à la foi en un Dieu capable de l’impensable.

Et c’est là que Jésus répond que ce sont des hommes que Pierre devra capturer vivants. Capturer vivants, non pas comme du vulgaire poisson qui finira dans une assiette. Capturer vivants, pas non plus pour les tenir captifs : Jésus ne veut emprisonner personne. Mais plutôt pour dire que ces hommes que Pierre est invité à capturer doivent être pris vivants, donc appelés à être libérés. Libérés des forces obscures de ce monde, libérés des chaînes du malheur qui les retiennent prisonniers. C’est le fameux « Délivre-nous du mal » de la prière du Notre Père qui est en jeu ici. Jésus dit à Pierre : « Délivre-les du mal ». Libère-les de la peur. Annonce-leur le pardon de Dieu. Montre-leur le chemin vers la vie. Et, pour que Pierre sache qu’il peut y aller avec confiance, Jésus assortit son injonction d’une parole qui va le porter tout au long de son chemin : « Sois sans crainte ».

C’est alors que Pierre devra aborder cette mission en commençant par lui-même. On voit bien qu’il fait ce chemin intérieur : petit à petit il est libéré, il passe de la peur à la confiance, il prend le chemin du pardon et de la vie. Il reçoit cette grâce de Dieu qui le libère.

Pour pouvoir aller vers ce monde inconnu, pour pouvoir s’avancer dans les eaux profondes, pour pouvoir aller maintenant dans le monde capturer des hommes vivants, Pierre a dû faire au-dedans de lui le chemin qui va de l’obscurité à la lumière. Il a dû faire le saut d’une confiance en une simple parole humaine à la foi en un Dieu qui libère.

Ce chemin nous est demandé à nous aussi aujourd’hui.

Combien de fois n’avons-nous pas peiné toute la nuit à nous crever pour rien ? Combien de fois n’avons-nous pas jeté nos filets sans résultat aucun ? Combien de fois ne sommes-nous pas rentrés complètement découragés, parce que finalement, tous nos efforts n’ont servi à rien ? Efforts pour être mieux, pour que les autres soient mieux, efforts pour grandir, pour aider les autres à grandir, pour aider nos paroisses, notre Eglise à grandir. Efforts pour plus de paix, plus d’harmonie, plus d’amour. Efforts si souvent réduits à néant.

Mais n’avons-nous pas trop souvent jeté nos filets dans la seule confiance en nos propres moyens ? N’avons-nous pas trop souvent cru que tout seuls, nous allions y arriver ?

Ce texte nous montre un autre chemin : « Avance dans la profondeur ». Il n’est pas dit que c’est facile d’y aller. Avancer en eau profonde, vers un inconnu que je ne maîtrise pas, sans savoir où mes pas me conduisent, sans savoir ce qu’il y a en dessous, ça nécessite une bonne dose de confiance. Et souvent, on n’ose pas, ou on y va, mais à reculons. Parce que c’est souvent tellement difficile de lâcher ce qui nous retient sur les rivages sécurisants de notre vie. C’est plus facile de laisser notre barque à quai et de rester vers ce que nous connaissons. Ou de prendre notre barque, mais de rester là où nous avons encore le fond, là où on ne peut pas perdre pied.

Mais, tout comme Pierre, je peux entendre tout au fond de moi cette parole de Jésus qui me dit : « Avance ». « Avance dans la profondeur ». Le premier mot, c’est « avance ». Non pas « reste » ou pire, « recule ». Non : « avance ». Avance vers ces eaux noires, qui te font peur peut-être, avance vers cet inconnu qui te paralyse, peut-être. Mais accepte d’avancer, dans la profondeur, jusqu’au fond de toi, là où tu n’aimes peut-être pas t’aventurer. Mais vas-y. Parce que, pour reprendre les mots de Xavier Thévenot : « Ne crains pas. Je sais de quoi tu es pétri. Parce que dans tes profondeurs, tu verras que le Christ est la profondeur de ta profondeur ».

Ami, sache cela : plus profond que ta propre profondeur, plus profond que la profondeur du monde et de ton humanité se tient le Christ. Il est là, et rien ni personne ne pourrait le déloger. Le Christ est notre nouvelle sécurité, bien plus sûre que toutes nos sécurités personnelles, souvent branlantes, paralysantes.

« Sois sans crainte ».

Alors… Ose. Fais preuve d’audace. Relève le défi. Combats le juste combat de ta vie. Va jeter tes filets là où tu n’as peut-être encore jamais osé les jeter. Ou bien jette-les à nouveau, là où ça n’a peut-être encore rien donné. Ne crois pas que la pêche soit terminée. Ne te décourage pas après une nuit ou toute une vie d’attente infructueuse. Retournes-y ! Ecoute cette voix qui t’appelle et qui te dit :
« Avance dans la profondeur ! »

Amen

Détails

Temple de La Sarraz
Co-célébrant
Eric Messeiller
Organiste
Rolf Hausammann
Musiciens
Choeur mixte de La Sarraz, sous la direction de Paul Kapp