Plaider coupable !

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Écouter le culte :

Dans la vie il y a énormément de choses que nous ne choisissons pas et dont nous ne sommes pas les maîtres. Les numéros du loto, le temps qu’il fait, les hasards et les circonstances heureuses ou malheureuses de l’existence. Cela dit, d’un autre côté, il faut bien reconnaître qu’en partie nous construisons nos vies par nos choix et donc que nous faisons de nos vies ce que nous décidons d’en faire.
Pour dire cela autrement, je n’y peux rien si un dimanche il pleut. Cependant, ce jour-là je peux décider de faire différentes choses : rester chez moi à lire ou prendre un parapluie et aller faire une longue marche ou encore profiter du mauvais temps pour aller rendre visite à un parent isolé, à mes enfants ou à des amis.

Prises individuellement, ces petites décisions quotidiennes ne semblent pas avoir une très grande portée ou être très significatives. Pourtant, dans une certaine mesure, elles expriment qui nous sommes, quelles sont nos valeurs, ce qui est important pour nous. Je suis une personnalité avec une vie intérieure riche qui aime la lecture, je suis sportif et je sors même par mauvais temps, ou encore j’attache beaucoup d’importance à ma famille et aux relations humaines.
Cela dit, parmi les décisions que nous prenons jour après jour, il en est qui ont plus d’importance que les autres. Certains de nos choix peuvent orienter fondamentalement le reste de nos vies et être lourds de conséquences. Chacun a une fois ou l’autre fait un choix dont il est fier et qu’il considère comme positif, peut-être s’est-il lancé dans un projet qui a eu du succès, peut-être a-t-il fondé une famille ou tant d’autres belles choses encore.
Et puis il arrive aussi que nous fassions des choix, ou que nous ayons des attitudes dont nous ne sommes pas fiers et qui peuvent avoir des conséquences assez sombres. Inutile d’insister sur ce point tant il est vrai que le coeur des hommes et des femmes contient si souvent une parcelle de tristesse et de culpabilité pour ces occasions manquées, ces actes mesquins ou ces amis oubliés.

Mais dans quelle mesure sommes-nous responsables de ces choix ? Peut-on dire que ce ne sont pas les nôtres, que nous avons été poussés à les faire, que nous ne pouvions pas en prévoir les conséquences ? D’une certaine manière, il est vrai que nous ne sommes pas totalement responsables. Nous ne sommes que partiellement les maîtres de nos choix et de nos destins. Notre éducation et notre culture nous ont habitué à agir de certaines manières. La société, notre histoire personnelle, ce que nous avons vécu, nous influencent. Finalement, on peut ajouter que le monde est toujours beaucoup moins simple qu’on peut le penser. Résultat, comme le dit Paul aux Romains, on peut avoir le sentiment que « Ce que je veux, je ne le pratique pas, mais ce que je hais, voilà ce que je fais » (7,15). Cela dit, il me semble qu’on ne peut pas non plus simplement dire que nous ne sommes pas du tout responsables de ce que nous faisons. En faisant nos choix, nous les avons endossés. Je dirais qu’il y a du courage et de la dignité à accepter notre responsabilité dans ce que nous avons choisi de faire. De toute manière a-t-on la possibilité d’éviter d’assumer les conséquences de nos choix ?
Le texte pris comme thème de cette prédication évoque cette difficile problématique des choix – en particulier des mauvais choix. Il pose la question de la responsabilité de celui qui fait de mauvais choix et s’y entête. En outre, il peut nous faire réfléchir à l’attitude à adopter face aux conséquences de nos choix et à la culpabilité qui peut en découler.

Il s’agit du texte qui clôt les deux livres des Chroniques et avec eux toute la Bible hébraïque. Il décrit les événements de la fin du royaume de Juda. La description est terrifiante : pour punir, Dieu fait venir contre Juda l’armée de Babylone. Celle-ci se livre au pillage de la ville de Jérusalem et au massacre de ses habitants. Le Temple, qui exprimait la relation entre Dieu et son peuple, est détruit et les rescapés du massacre sont déportés.
On pourrait lire ce texte comme le témoin d’une pensée théologique faisant de Dieu un père fouettard terrible et vengeur. Une lecture attentive du passage montre cependant que ce n’est pas le cas.

Pour bien comprendre, les enjeux de ce passage, il convient de se souvenir que pour ceux qui l’ont rédigé, la disparition du royaume de Juda est un événement à la fois très connu, mais aussi très ancien. Ils avaient lu et relu le récit de ce drame dans le deuxième livre des Rois et c’est sans doute au moins deux siècles après la chute de Jérusalem, que les auteurs des Chroniques ont décidé d’écrire une version remaniée de ces événements. L’enjeu était important car il s’agissait de rappeler ces événements anciens aux générations de Juifs qui après le drame de la destruction de Jérusalem l’avaient reconstruite et s’y étaient réinstallés. Or, lorsqu’on s’interroge sur son passé, la question qui revient le plus souvent est de savoir quel sens ce passé peut avoir et qu’est-ce qu’il peut nous apprendre pour aujourd’hui.
C’est ce que font les auteurs des Chroniques. En décrivant cet événement passé, ils cherchent avant tout à l’expliquer. Ce faisant ils soulignent deux éléments qui méritent de retenir notre attention, car ils sont d’une grande portée théologique.

Tout d’abord, le passage souligne la lourdeur de la faute commise et l’entêtement qui caractérise la génération de ceux qui ont subi la destruction et la déportation. Selon les Chroniques, le roi Sédécias est violemment accusé, il a mal agit à l’égard de Dieu, il n’a pas écouté son prophète Jérémie, il a violé la parole donnée. Il s’est endurci au lieu de se repentir. De même, à l’image de ce roi, les prêtres et le peuple n’ont pas non plus écouté les avertissements et se sont eux aussi entêtés dans leurs infidélités. Dans le texte des Chroniques, la génération qui subit la sanction porte donc une très lourde responsabilité. Durant les années avant que n’arrive le malheur, ils n’ont pas cessé de faire de mauvais choix et s’y sont entêtés en dépit des avertissements reçus. Ce faisant on a l’impression en lisant ce passage que les auteurs des Chroniques font leurs la locution attribuée à Sénèque ; « errare humanum est, perseverare diabolicum » qui suggère que si l’erreur est humaine, persévérer dans cette erreur est diabolique.

L’autre grand motif qui caractérise la fin des Chroniques tient au fait que la description de la sanction divine de la faute est immédiatement suivie de la mention qu’un nouveau départ a été pris. En effet, les Chroniques concluent ce récit de destruction en mentionnant l’édit que 70 ans plus tard le roi Cyrus émet en autorisant la reconstruction du Temple. A la lecture de ce texte, on comprend donc que la sanction et le malheur ne sont pas la fin de tout, mais au contraire qu’il s’agit du prélude à une relation renouvelée du peuple avec Dieu.

Aujourd’hui, pour certains lecteurs de la Bible ce texte peut paraître assez sinistre et culpabilisant dans la mesure où on trouve en son centre la proclamation du jugement de Dieu à l’égard de son peuple infidèle, lequel est jugé pleinement responsable des malheurs qui lui sont arrivés. Cependant, ce texte mérite mieux que l’habituelle ritournelle opposant le Dieu de l’Ancien Testament prétendument vengeur au Dieu de grâce de l’Evangile.
En réalité le texte des Chroniques invite à une réflexion féconde sur le passé en affirmant que les actes et les choix ont des conséquences et peuvent conduire à de vrais drames et à de terribles malheurs. Il affirme aussi que si les choix peuvent avoir des conséquences, ceux-ci ne sont cependant jamais prédéterminés et nécessaires, mais qu’il est possible d’en faire d’autres. Sédécias, le dernier roi de Juda s’est entêté et a fort mal fini. Cependant, selon les Chroniques, d’autres rois avant lui, qui, à l’exemple de Manassé, ne sont pas présentés comme des modèles de vertu, ont bénéficié du salut après s’être repentis.
Dès lors, les Chroniques n’invitent pas simplement à se culpabiliser, mais plutôt à réfléchir sur ses actions, ses choix et ses entêtements. Ces auteurs mettent en évidence la responsabilité des hommes et des femmes dans leurs actions et indiquent que les conséquences néfastes que celles-ci peuvent avoir ne sont pas toujours fortuites. Les hommes sont responsables de leurs actions et peuvent être coupables et sanctionnés par Dieu et par la vie.
Lorsqu’il nous arrive de réfléchir à nos actions passées et de nous demander si elles n’ont pas été la cause de certaines de nos difficultés, il est vrai qu’il n’y a pas lieu de s’enfermer dans une inutile culpabilité. Ce qui est fait est fait. Il n’en demeure pas moins qu’en tant qu’homme et femme, accepter la responsabilité de ses actes, en assumer les conséquences qui sont parfois bien réelles ne peut guère être évité. De même, se demander que faire de ce que nous avons fait ou pas fait, comment vivre avec et comment faire mieux à l’avenir peut être fécond.
Cela dit, en tant que croyant, on peut se demander si entendre que le malheur subi peut être la conséquence de la faute est audible aujourd’hui ? Peut-on faire sienne cette parole rappelant la culpabilité ? Est-ce théologique-ment acceptable ?
Dans une certaine mesure il me semble que c’est le cas, à condition cependant de placer quatre garde-fous permettant d’éviter de tomber dans le piège de la morale gnangnan ou d’une culpabilisation inutile.
1) Tout d’abord, il convient d’insister sur le fait que si une faute peut provoquer le malheur, le malheur ne découle pas nécessairement d’une faute.
2) D’autre part, ce n’est que par soi-même, et pour soi-même, que l’on peut interpréter une catastrophe, ou un événement douloureux, comme la conséquence de sa propre faute. Pour que de telles réflexions puissent nous faire avancer, le sens d’un évènement douloureux, destructeur, peut être cherché dans sa propre histoire, mais certainement pas dans l’histoire des autres. Il est inutile d’accuser autrui de notre malheur et plus encore de lui dire qu’il est responsable de son propre malheur.
3) En outre, il convient de rappeler que c’est bien souvent seulement après-coup qu’il devient possible de lire de manière fructueuse les événements tristes de nos histoires et leur donner sens. Sur le moment, nous ne voyons souvent pas que nous prenons de mauvaises voies et faisons de mauvais choix. Il faut souvent attendre d’être sorti du tunnel ou être en voie d’en sortir pour pouvoir comprendre pourquoi on y était entré.
4) Finalement, ce n’est qu’à la lumière de l’espérance qui suit la catastrophe que de telles lectures de notre passé peuvent être supportables. C’est parce qu’il est possible de recommencer autrement que l’on peut comprendre ce qui s’est passé comme le moyen que Dieu ou que la vie disposait pour nous ramener à une conduite porteuse de vie, et non de destruction et de mort.
Lire un texte comme 2 Chr 36 reste il est vrai difficile. Cependant, une telle lecture peut être porteuse de sens lorsqu’elle invite à entreprendre un chemin de relecture, certes douloureux de sa propre histoire, pour tenter d’en démêler la signification, et, qui sait, en tirer une source d’espérance.

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Résumé de la prédication
La description biblique de la fin du royaume de Juda (2 Ch 36) évoque la difficile problématique des conséquences que peuvent avoir nos actes. Ce texte pose la question de la responsabilité de celui ou de celle qui fait de mauvais choix et s’y entête. Il peut faire réfléchir à l’attitude à adopter face aux actions dont nous ne sommes pas fiers et qui engendrent, si souvent, un sentiment de culpabilité.

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Détails

Temple de La Sarraz
Co-célébrant
Margaret Agassis et Blaise Eggimann
Organiste
Denis Fedorov
Musiciens
Christian Delafontaine à la flûte traversière et Denis Fedorov à l'accordéon