« Pourquoi est-ce que Dieu nous baille les prédications ? »

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Non pas bâiller comme on le fait quand la prédication est longue et ennuyeuse, mais dans le sens de donner ou, mieux encore, de confier une responsabilité. Ainsi, les prédications nous sont données, afin que nous assumions notre responsabilité d’enfants de Dieu. Si Calvin parle de prédications au pluriel, c’est parce qu’à l’époque les fidèles devaient en écouter plusieurs par semaine, voire même deux le dimanche. Ce qui de loin n’est plus le cas aujourd’hui. A cela s’ajoute le fait que les prédications d’alors étaient longues, très longues, au minimum une heure.
De nos jours, personne n’est plus disposé à consacrer autant de temps à écouter une prédication. Chose guère plus évidente du temps de Calvin si j’en crois ce qu’il disait un matin de l’Ascension : « Si on nous parle de la grâce que Dieu nous a faite, de nous envoyer Jésus Christ pour nous rendre sages une demi heure, il semble que c’est trop. » A quoi il ajoutait : « En quoi nous voyons que notre esprit est vague, et qu’il ne demande qu’à voguer à choses inutiles. »
Alors, comme les auditeurs de Calvin vous vous demandez « pourquoi tant de prédications si longues ? » La réponse est simple, mais double: d’abord parce que nous devons être instruits, enseignés comme les élèves de l’école primaire ; ensuite parce qu’au moyen des prédications Dieu nous attire à lui ; qu’il vient ainsi nous rendre visite. Bref comme le dit Calvin « C’est autant que s’il nous tendait les mains. »

Qu’est-ce que Calvin attend du pasteur que vous avez en face de vous ce matin ? Que je prenne un passage de la Bible, que je le lise en entier et que je l’explique mot à mot, sans rien sauter, sans sortir de l’Ecriture, afin, dit•il, « de ne point brouiller la pure parole de Dieu avec l’ordure humaine. » Outre cela, Calvin exige de moi, que je ne juge pas à l’aune de ma fantaisie « ce qui est bon de mettre en avant et ce qu’il faut laisser. » Il le faut d’autant plus, que vous fidèles auditeurs vous ne devez surtout pas vous enhardir à, comme il le dit : « déchirer l’Ecriture par pièces, en telle façon que vous en preniez çà et là un lopin » selon qu’il vous semble bon. Aussi, me faut-il m’adresser à vous le plus simplement possible et « sans fard ». Quant à vous, frères et soeurs, il faut que vous ayez « les oreilles battues de la doctrine qui est tirée de l’Ecriture, afin que vous soyez instruits. »
Voici le grand mot lâché : enseignement. Oui, Dieu nous baille les prédications, car toute notre existence nous sommes et nous resterons de tous petits écoliers, malgré nos cheveux blancs. Temple, collège et académie, c’est une seule et même institution qui court de degré en degré, de classe en classe, pour toujours plus et toujours mieux nous enseigner. Que cela nous plaise ou non, chrétiens nous sommes à l’école notre vie durant, car nous serons toujours de petits enfants devant Dieu !

Mes petits, écoutez donc ce que dit Calvin : « S’il y a un pain et que le maître de la maison ait des petits enfants qui ne puissent soulever ce pain qui sera grand et entier, si les petits enfants en veulent manger, pourront-ils mordre avec les dents en ce grand pain ? Ils trouveront la croûte trop dure. Ainsi notre Seigneur veut que le pain soit taillé, que les morceaux soient mis en la bouche et qu’on nous les mâche. » Voilà donc ce qu’il me faut faire, vous mâcher le pain à la croûte trop dure pour vos petites quenottes. J’ai à vous enseigner par petites rations pré-mâchées le b-a ba de la foi, mais pour ce faire je dois être moi-même un écolier et apprendre le premier. C’est pourquoi, Calvin m’interdit l’improvisation, me déconseille la parole d’abondance, m’enjoint à ne pas être « babillard », bref à ne pas chercher un ornement de langage pour habiller mon « babil », « car, dit-il, il y en a plusieurs éloquents (des pasteurs sans doute !) qui dégorgent et mettront hors ce qui ne leur entra jamais au coeur, mais toute cette doctrine s’évanouit incontinent. » Donc, charge à moi de n’avoir « point seulement goûté cette parole du bout de ma langue » comme dit Calvin, « mais que j’en sois repu tellement, que j’en ai tiré substance.»

Dans une prédication prononcée un matin de l’Ascension, Calvin commence par relever que Jésus Christ n’a pas envoyé ses Apôtres pour enseigner ce que bon leur semblerait ; mais qu’il leur a mis sa Parole en la bouche, « afin que nous n’ayons point occasion de douter. » : « Ainsi donc, quand aujourd’hui on nous prêche l’Evangile, nous devons être résolus que c’est la charge que Dieu a commise à ses Apôtres et qu’il faut que nous recevions le tout comme venant de lui. » Par conséquent, ce que je vous dis maintenant ne vient pas de moi, mais m’a été ordonné par Jésus Christ et vient du Saint Esprit.
« Nous voyons donc, dit Calvin, que la charge de prêcher l’Evangile est divine, et que cela n’est pas venu des hommes, mais de Dieu qui l’a établi. » J’obéis à l’ordre de Jésus Christ en vous rapportant les paroles qu’il a mises en la bouche des Apôtres, mais vous ne pouvez les entendre, que parce que le Saint Esprit s’en mêle. Cet Esprit qui souffle de Jésus Christ par ses paroles jusqu’à vous, c’est la main que Dieu vous tend aujourd’hui et c’est à vous qu’il incombe de la saisir. Vous devez saisir cette main tendue, vous qui vous noyez, car elle seule a le pouvoir de vous sauver, de vous disposer à un exister autrement, à vivre en hommes nouveaux et en femmes nouvelles. Car, comme le déclare Calvin : « quand on nous prêche l’Evangile, c’est afin que nous soyons reformés à Jésus Christ, et que tout ce qui est de nous soit abattu. »
Ah ! voilà bien une affirmation qui nous déplaît aujourd’hui : cette insistance à déprécier – que dis-je ? à mépriser notre condition humaine – à nous seriner que « nous sommes de pauvres pécheurs, nés d’une race corrompue, enclins au mal, incapables par nous-mêmes d’aucun bien, et qui par notre faute, transgressons, sans fin et sans cesse, les saints commandements » comme l’affirme la confession des péchés dite de Calvin. A trop avoir rebattu les oreilles de ses ouailles à ce sujet, le protestantisme s’en est aliéné plus d’un. Pourtant, chercher à taire cela, c’est s’empêcher de saisir la main que Dieu nous tend.
En effet, qui est en train de se noyer, mais qui l’ignore ou, pire encore, le nie, ne fera pas l’effort de saisir la bouée qu’on lui lance. Frères et soeurs, à quoi bon, je vous le demande, dire que Dieu est notre Seigneur, qu’il nous gouverne, qu’il est notre Sauveur, si nous ne saisissons pas la main qu’il nous tend ? Ne nous payons pas de mot, si nous prétendons que Dieu est avec nous, alors donnons-nous la peine d’écouter sa parole, car comme le dit Calvin : « Voilà comment nous avons certitude de sa présence. »
Si Dieu nous baille les prédications, c’est afin que nous ne cherchions pas Jésus Christ là où il n’est plus, donc ici-bas, mais là où il réside désormais, à savoir à la droite de Dieu, donc au ciel et dans la gloire. Ecouter l’Ecriture, telle qu’elle nous est débitée en petits morceaux dans les prédications, parce que, comme le dit Calvin, cette Ecriture écoutée nous lève le menton pour nous élever en haut. Chercher Jésus Christ là où il se tient aujourd’hui, parce qu' « il est comme le bras et la main pour nous distribuer les grâces de Dieu. »

Bien sûr, la majorité des chrétiens d’aujourd’hui estiment qu’ils sont adultes, assurés, vaccinés et que sais-je; qu’ils savent par eux-mêmes ce qui est bon pour eux et pour la société ; qu’ils sont libres et pleinement conscients de ce que Dieu veut pour le monde. De la sorte, nous n’avons pas besoin d’être gouvernés par lui et, par conséquent, nul besoin d’avoir le menton levé vers le ciel. Sans cette prise de conscience de notre misère, de nos infirmités, des tsunamis provoqués par notre incommensurable orgueil, à quoi bon aspirer à recevoir l’Esprit Saint qui vient d’en-haut ?
Mieux que moi vous le savez, le malade qui est dans le déni de sa maladie refuse le secours du médecin. Et de cela, Calvin a bien conscience. C’est pourquoi, sans relâche, avec pugnacité et intransigeance, il veut nous forcer à l’enseignement, pour qu’enfin, peut-être, Dieu puisse nous ouvrir les yeux sur le mal qui nous ronge ou, pire encore, nous perd. Comme le dit Calvin, « il faut que Dieu nous diminue pour nous sauver et faire que nous lui soyons agréables. »
Croyez-vous qu’un beau matin on se réveille subitement transformé, ayant tout à coup pris conscience de sa misérable condition et qu’à partir de ce moment-là l’intelligence est acquise une fois pour toutes ? Ce serait évidemment génial, on serait comme l’étudiant avec son diplôme en poche, n’ayant plus désormais à suivre les cours. Lorsque les Apôtres interrogent Jésus au sujet du rétablissement du Royaume d’Israël qu’ils jugent imminent, Jésus leur répond que ce n’est pas à eux de connaître le temps, ni les saisons que le Père a mis en sa propre puissance. A partir de ce motif du récit, Calvin démontre que nul n’acquiert jamais une connaissance définitive. Pire, notre intelligence est tellement contaminée par les frivolités mondaines qu’une telle question est en définitive « une curiosité superflue ».
Nous voyons ici, dit Calvin, que les Apôtres « sont encore nouveaux écoliers, comme s’ils n’en avaient jamais entendu un seul mot. Pourquoi ? Jusqu’à ce que Dieu ait corrigé cette ignorance, les hommes seront toujours aussi inhabiles au bien, ce qui nous devrait grandement humilier. Connaissons donc que nous aurons beau ouïr tout ce qu’on nous dira : c’est autant que si on le disait à un tronc de bois, jusqu’à ce que Dieu ait ôté cette rudesse qui est notre nature corrompue : autrement nous n’entendrons point ce qu’il nous dit, car sa parole excède notre capacité. »
Ce n’est pas tout de prêcher sans relâche et d’écouter les prédications sans cesse, faut-il encore que Dieu souffle son Saint-Esprit pour qu’enfin nous commencions à comprendre un petit quelque chose : « Nous n’entendrons rien à l’Ecriture combien qu’on l’expose assez par le menu. Il faut donc que cette intelligence vienne de Dieu qui nous la donne par sa pure bonté. »
Parce que notre attention est constamment menacée par la vaine curiosité, « quand, comme le dit si joliment Calvin, notre nature nous chatouille pour nous jeter hors des gonds… ceci sera plus aisé à entendre quand nous connaîtrons que la parole de Dieu est la médecine pour corriger cette curiosité. »

Souvenez-vous que Jésus nous a enseigné à demander notre pain quotidien, donc un morceau d’enseignement chaque jour. Cette intelligence du salut offert par Dieu est un exercice exigeant, un entraînement perpétuel. C’est pourquoi il faut veiller à ne pas tomber dans l’erreur des Apôtres, qui « voudraient bien triompher du premier coup sans aucun travail ». Voilà bien encore quelque chose qui nous reste en travers de la gorge, cette idée que la piété ne nous est pas naturelle, mais qu’elle exige de nous un effort, un travail, un entraînement régulier, assidu, aussi exigeant que celui auquel consent jour après jour le sportif d’élite ou le musicien professionnel.
Pour ne pas conclure, c’est maintenant à Jean Calvin lui-même que je cède la parole, telle qu’il la donna à entendre un matin de l’Ascension : « Jésus Christ est toujours prêt de nous tendre la main… Voilà ce qu’il faut comprendre quand il est parlé de son ascension. Ainsi puisqu’il est monté là et est au ciel pour nous, notons qu’il ne faut point que nous raignions étant en ce monde. Vrai que nous sommes sujets à tant de pauvreté que c’est pitié de notre condition : mais pour cela il ne se faut point étonner, ni regarder à nos personnes : mais il faut regarder à notre Chef qui est déjà au ciel, et dire, combien que je sois faible, voilà Jésus Christ qui est assez puissant pour me faire demeurer debout : combien que je sois débile (faible), voilà Jésus Christ qui est ma force : combien que je sois plein de toutes pauvretés, voilà Jésus Christ qui est, en la gloire immortelle et ce qu’il a me sera une fois donné et je serai participant de tous ses biens. Vrai est que voilà le diable qui est nommé le prince du monde. Mais quoi ? Jésus Christ le tient en bride, car il est Roi du ciel et de la terre. Voilà les diables qui sont au-dessus de nous en l’air, lesquels ont la guerre contre nous. Mais quoi ? Jésus Christ règne par dessus, ayant toute la conduite de notre combat : pourquoi il ne nous faut pas douter qu’il ne nous donne la victoire. Je suis ici sujet de beaucoup de mutations, qui me pourraient faire perdre courage.
Mais quoi ? Voilà le Fils de Dieu qui est mon Chef, lequel est exempt de toute mutation : il faut donc que je me confie en cela. Voilà comment il faut que nous regardions à son ascension, appliquant le profit à nous. »
A Dieu seul soit la gloire !

Amen.

Détails

Intervenants
Organiste
Diego Innocenzi
Musiciens
Patrick Lehmann, trompette