Accompagnants et accompagnés

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Le temps de la Passion – les 40 jours qui nous conduisent jusqu’au dimanche des Rameaux, la semaine sainte et Pâques – est un moment privilégié dans l'Eglise pour aborder des problèmes sociaux, des questions de justice et de sauvegarde de la création, un temps pour réfléchir aux valeurs.
Et les œuvres d'entraide de nos églises, telles Action de Carême, Être Partenaires et Pain pour le prochain nous aident bien. Elles stimulent notre réflexion par des dossiers et un calendrier, que beaucoup d'entre vous ont reçu ou que vous pouvez demander dans vos paroisses. Le thème de cette année est : « Un climat sain pour assurer le pain quotidien ». Il y va, à chaque fois, d'actions de solidarité avec la planète.
Cette fois, sur fond de crise, bien sûr que la réflexion au sujet du sens et des valeurs prend un relief tout particulier. Comment, dès lors, accompagner la crise – ou tout au moins tenter de l’accompagner en tant qu'Eglise ou comme simple croyant ? Comment dire une parole qui fait sens ? Quel est l'apport spécifique de l'Évangile, de la Bonne Nouvelle dans ce contexte.
Il se trouve que la crise est au cœur de la vie, ou tout au moins au cœur de la foi. Nous côtoyons la crise quotidiennement et, fréquemment, nous nous trouvons dans la pauvreté et le dénuement de ceux qui ont un magnifique message à apporter au monde mais qui, dans une situation de fragilité, ne trouvent pas les mots pour dire ce message, cette promesse.
Cette difficulté, lorsqu'elle se produit, révèle que l'on touche à un point sensible de la vie, voire à un élément incontournable, irréductible, de la foi. Affirmer cela, accueillir cela comme un fait, peut nous aider à ne pas nous sentir trop vite coupables lorsque les mots ne viennent pas et, peut-être, nous éviter d’envahir l'instant de la rencontre vraie et nue par une inquiétude : celle d’avoir quelque chose à dire.

À l'inverse, refuser de s'exposer à l'énigme, vouloir juguler le mystère de la vie par une formule, une déclaration de foi hâtive, c'est courir le risque de ne plus être un accompagnant de la fragilité humaine mais aussi, par voie de conséquence, de ne plus être un accompagné face à la fragilité humaine.
Pour le dire autrement, si nous nous réfugions dans une formule de foi massive – si belle soit-elle – face à une situation éprouvante d'accompagnement, nous risquons non seulement d'être en décalage par rapport à la personne que nous accompagnons, mais nous risquons, en plus, d'être en décalage par rapport à Dieu : puisque nous avons la réponse en nous-mêmes et que nous n'avons pas besoin de Lui pour la porter dans la situation, nous n’avons pas besoin de Dieu dans sa grâce.
Tant que nous cherchons à répondre à la crise, à l'énigme, en étant de bons croyants, tant que nous avons le souci de ce que nous avons à dire et que nous cherchons la parole, la réponse adéquate, nous risquons de nous débattre davantage avec un problème de deuil de la toute-puissance qu'avec une démarche de foi. Et, alors, nous n'apportons rien de particulier, rien de spécifique aux situations que nous rencontrons. Ce n'est que lorsque nous n'avons plus rien à montrer, plus rien à dire – ni à Dieu et ni aux autres – plus aucune trace de perfection, lorsque nous sommes dans le dénuement le plus total, que nous pouvons vivre une vraie expérience de grâce, de pardon et de foi.

En somme, ce qui nous est proposé ce matin, c'est d’accepter, comme accompagnant, d'entrer dans le vertige, l'ébranlement de celui (de celle) qui n'a pas la réponse avant la question ou, indépendamment du chemin de vie qui se vit, qui accepte d'entrer dans le vacillement de la rencontre avec la confiance de celui (de celle) qui se sait accompagné.
À ce propos, et pour l'anecdote, j'ai été touché que, face à une déclaration massive, absolue, d'excommunication prononcée par un évêque du Brésil – à l'encontre de la mère d'une enfant de neuf ans, enceinte de jumeaux, après avoir été violée par son beau-père et qui a avorté – j'ai été touché qu'un autre évêque, suisse, et en l'occurrence le «nôtre » ouvre une brèche en affirmant que cette mesure est inappropriée.
Devenir l’'accompagnant qui accepte d'entrer dans le vertige et l'ébranlement de l'énigme de la rencontre, l’énigme de l’accompagné, l'accompagnant qui accepte de ne pas avoir le dernier mot, qui, dans l'accompagnement, s'offre jusque-là, dans la confiance d'être accompagné lui-même, voilà à mes yeux, ce que Jésus tente d'enseigner à ses disciples dans le passage de l'Évangile de Marc, au chapitre 9, qui nous a été lu tout à l'heure.

Sur le chemin qui conduit à Jérusalem, Jésus traverse une dernière fois la Galilée et il ne va pas ajouter encore une fois un acte ; il va au contraire souhaiter que cela ne se sache pas. Comme pour entrer dans une intimité avec ses disciples, où il ne va plus faire, mais où il va écouter, enseigner, former ses disciples. Et cette intimité est encore soulignée par le fait qu'en arrivant à Capharnaüm, la ville de Simon Pierre, il est précisé que l'entretien se poursuit « à la maison ».
En somme, Jésus, ici, prend un temps de recul, d'enseignement de ses disciples. Fait-il une sorte de bilan avec eux ? Jésus, d'emblée, introduit une forme de crise, la crise qui se trouve au cœur de la vie, en tous les cas au cœur de la foi. Jésus enseigne ses disciples et leur dit : « Le Fils de l'homme va être livré aux mains des humains ; ils le tueront et... trois jours après, il ressuscitera. »
C'est la deuxième fois que Jésus prend la parole de cette manière et prend la peine d'annoncer sa passion à ses disciples. Il le fait à travers une formule qui est presque une confession de foi : « Le Fils de l'homme va être livré aux mains des humains ; ils le tueront et… trois jours après, il ressuscitera. » Nous adhérons à cette déclaration de foi, nous la confessons, nous la répétons même souvent au culte ; cette confession de foi ne relate pas simplement un fait historique, elle exprime quelque chose d'un impact profond sur nos vies.
Et les disciples ne s'y sont pas trompés; il est précisé, en effet, qu’ils ne comprenaient pas cette parole et craignaient de l'interroger. On pourrait en conclure que Jésus s'est entouré d'une bande de «lourdauds». Mais alors il conviendrait de se demander pourquoi il ne s'est pas entouré d'une équipe de sages. « Ils ne comprenaient pas !» Curieux que cela soit dit avec une telle insistance.

Personnellement, je suis plutôt frappé de découvrir que Jésus, d'emblée, envisage que ce qu’il dit puisse ne pas être compris et qu’il l'accepte et qu’il ne contraint pas ! Les disciples, les tout proches de Jésus, de son staff, ne comprennent pas. Cela signifie qu'il est envisagé qu'on puisse ne pas comprendre.
Donc, lorsque nous nous trouvons dans une de ces situations sans issue, sans comprendre, sans trouver les mots, nous ne sommes pas coupables, nous ne sommes pas dans le faux. Cela fait partie de la démarche autour de l'énigme de la vie, du mystère de la foi.
Les disciples ne comprennent pas et ils n'osent pas interroger Jésus. C'est quoi, cette crainte d'interroger ? De la discrétion ? De la politesse excessive ? Ou d’un orgueil masqué – qui ne peut pas admettre qu’il n’a pas compris ? A moins que les disciples n'aient saisi que ce qui venait de se dire là est de l’ordre de ce qui, parfois, se partage dans une chambre d'hôpital ou au chevet d'un malade gravement atteint, et qui ne trouve pas les mots pour dire la vie.
Lorsqu'on pose une question, on doit accepter la réponse. Ce qui soulève la difficulté, au moment où l'on pose une question, de savoir si l'on cherche simplement à être rassuré, confirmé ou bien jusqu'où on accepte d'être déplacé. Il y a des choses qu'on ne demande pas, qu’on ne veut pas savoir, peut-être parce qu'on les connaît déjà, tout au fond de soi. Il n'est pas impossible non plus que les disciples aient compris, par une sorte d'intuition, que ce que Jésus vient de leur dire n'est pas de l'ordre de quelque chose qui peut être expliqué. Alors, à quoi bon interroger ? Le questionnement n'est pas toujours la meilleure manière d'entrer en matière.

Mais tentons un pas supplémentaire. Jésus leur a dit : « Le Fils de l'homme va être livré aux mains des humain ; ils le tueront et, lorsqu'il aura été tué, trois jours après, il ressuscitera. » Qu'est-ce qui a fait, qu'est ce qui fait problème dans cette affirmation ? La résurrection ? Sans doute, elle est difficile à comprendre. Mais la résurrection n'était pas l'apanage du message du Christ. D'autres courants, notamment du judaïsme, la préconisaient déjà. La difficulté est donc ailleurs. Dieu n’a-t-il pas plutôt voulu nous dire autre chose ici ?
Par son affirmation, « Le Fils de l'homme va être livré aux mains des humains ; ils le tueront et, lorsqu'il aura été tué, trois jours après, il ressuscitera. » Jésus dit quelque chose du chemin humain de Dieu, un chemin qui implique que Dieu se livre entre les mains des humains, et ceci jusqu'à la mort. Il y a là quelque chose de totalement inacceptable.
La mort en soi a déjà quelque chose d'inacceptable. Mais que Dieu s'y livre ? C'est incompréhensible ! Dieu ne devrait-Il pas plutôt nous sortir de la difficulté ? Sinon, à quoi bon croire ? Ce qui s’exprime ici c’est à la fois quelque chose de notre difficulté de croire, mais cela traduit aussi un aspect de notre rejet de notre humanité. Or, Dieu, ici, investit l'humain jusqu'au bout, peut-être pour nous apprendre, à notre tour, à accepter la déroute du chemin.
Dieu – tout Dieu qu'il est – se livre, s'abandonne aux humains pour qu'ils s'autorisent à s'abandonner à leur tour, pour qu'ils quittent le chemin d'auto-affirmation d'eux-mêmes où il faut toujours être adéquat, performant. Les disciples n’y ont pas échappé; ils ne comprennent pas, ils n'osent pas interroger. Bien plus, en chemin, ils se querellent pour savoir qui est le plus grand.

Sont-ils totalement à côté de la réalité, dans une logique de cour de récréation ou sont-ils en train de se débattre avec leur compréhension de la vie ? On pourrait envisager qu'avec leurs questions, ils sont dans une logique de l'existence – en l'occurrence très humaine – où l'on fait face à la crise en remplaçant les chefs par d'autres chefs. Cela signifierait que leur querelle – pour savoir qui est le plus grand – s'inscrit en droite ligne dans la suite de leur compréhension du Messie comme chef et sauveur, et qu'après sa disparition, il y a lieu de le remplacer au mieux.
Dans ce cas, en réagissant comme ils le font, les disciples témoigneraient qu'ils ont très bien saisi les enjeux de ce que Jésus leur a annoncé et qu'ils cherchent à trouver une solution, bien sûr dans leur perspective et leur compréhension de la vie.
Qui est le plus grand ? C’est quoi être grand ? Ce qui frappe, c'est que les disciples se posent cette question sans Jésus. Et là où eux tentaient de résoudre l'énigme de la vie sans lui, lui s'introduit dans la discussion, faisant apparaître l'enjeu au grand jour. Il leur dit : « Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous »
Jésus ne leur propose pas d'ici un chemin de rabaissement, d'humiliation et de mortification, comme on l’a souvent compris. Il poursuit ici son enseignement pour les faire entrer dans un changement de paradigme, un renversement de perspective. Prenant un enfant, le plaçant au milieu des disciples, Jésus leur dit : «Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là m’accueille moi-même et qui m’accueille, ce n'est pas moi qu’il accueille mais Celui qui m'a envoyé. »

De quoi s'agit-il avec l'enfant ? En tout cas pas de «l'enfant roi» ou de «l'enfant innocent et pur» du romantisme. Toutes les occurrences d'enfants dans l'Évangile soulignent plutôt qu'à l'époque, l'enfant était déconsidéré, de l'ordre de l'insignifiance, au même rang que les esclaves. Recevoir un enfant, c'était recevoir quelqu’un qui est dépendant. Or, Jésus affirme ici que si nous recevons un être faillible – par extension un être impur, un être pêcheur, un être dans la dépendance – nous recevons Dieu lui-même.
On imagine volontiers comme chef une personne qui ne dépend de personne. Or, le chef dépend de tout le monde. Ce que Jésus propose ici c'est : « si vous voulez être le plus grand, acceptez votre dépendance ». Là est notre message de libération pour notre monde. Il consiste en notre capacité à assumer notre fragilité humaine dans toutes ses expressions, et non dans un idéal de bonté, de pureté ou de perfection, dans un idéal de puissance et de protection que la foi devrait nous donner.
Ce que nous pouvons apporter, c'est autant ce qui nous réussit dans la vie qu'une manière d'affronter les difficultés, de faire face à l'énigme, au mystère de la vie dans laquelle nous ne perdons ni notre identité, ni notre raison d'être, ni même notre foi car celles-ci nous sont données par Dieu seul.
Accompagnants qui se savent accompagnés, nous pouvons entrer dans le vacillement, parfois la déroute, de la rencontre, confiants que Dieu sera toujours là pour nous surprendre et nous acheminer vers la vie.

Amen !

Détails

Avec la participation de
Resp. liturgie : Florence Foehr
Orgue
Véronique Contri
Musique
Les Grives musiciennes, quatuor vocal féminin