Premier ou dernier, qu’importe ?

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Je vous l’ai dit en ouverture : je reviens tout juste d’un voyage œcuménique avec des jeunes au Maroc. Nous avons marché en haute montagne, franchi des cols, des sommets, suivi des chemins de crête, traversé des vallées, passé le lit de rivières, couru à travers les champs, exposé nos visages au soleil, au vent, à l’orage, à la poussière des chemins. Et comme nous étions un groupe de plus de 40 personnes, évidemment, on ne peut pas aller tous de front. Les voies sont étroites et chacun avance à son rythme.
Alors, nous dessinions, dans ces paysages souvent grandioses, une petite caravane, qui s’étirait au long des méandres des sentiers. Certains jeunes étaient toujours devant. D’autres, nous les plus âgés, nous allions souvent en queue. Et entre les deux – entre le début et la fin – il y avait tout le reste : la majorité du groupe qui s’égrenait.
Ce matin, je voudrais poser cette question, qui est aussi une question de vie : qu’est-ce que ça change, si on marche devant, ou derrière ? Est-ce que je dois me réjouir, m’enorgueillir d’avoir été, quelquefois, parmi les premiers à arriver à l’étape ? Est-ce que je dois complexer et me sentir un poids pour les autres, parce que j’étais souvent parmi les derniers ?
De toute façon, il faut des premiers. Et il faut des derniers, n’est-ce pas ? Il en faut qui vont devant, qui ouvrent le chemin, et d’autres qui mettent simplement leurs pas dans ceux des autres.

Imaginez cette scène grotesque où, sur le pas d’une porte, chacun se confondrait en politesse, en excuses et refuserait de franchir le seuil, de passer le premier.
« - Après vous…
- Non, après vous…
- Non, après vous…
- Mais non, je vous en prie, vous d’abord…
- Mais non, je n’en ferai rien, à vous l’honneur ! »
On pourrait rester comme ça, pendant des heures ! Bloqués ! Non, le problème, ce n’est pas qu’il y ait des premiers et des derniers sur le chemin et dans la vie. Parce que ça, c’est dans l’ordre des choses. Le problème, c’est la motivation, l’intention.
Pourquoi est-ce que je veux être le premier ? Dans quel but ? Est-ce que c’est parce que je marche plus vite ? Ou bien, est-ce mon désir de passer devant les autres ? De dominer, de régenter ? Est-ce que je veux guider ou est-ce que je veux écraser, m’imposer, et triompher ?
C’est vrai, notre monde, nos communautés humaines, nos lieux professionnels, même nos Églises sont pleines de petits chefs, dont toute l’ambition se résume en désir de supériorité : asseoir un pouvoir, satisfaire leur ego. Se croire arrivés parce qu’ils sont passés devant leurs frères. Mais Jésus l’a dit, et l’Évangile le rappelle à ceux qui vont devant : « Si l’un d’entre vous veut être le premier, il doit être le serviteur de tous » (Mc 10, 44). Si j’en crois Jésus, ceux qui marchent en tête ne doivent pas aimer les premières places. Ils doivent uniquement aimer… servir !

Alors, si je suis déjà aux avant-postes, tandis que d’autres traînent encore au bout du chemin, j’ai sûrement une responsabilité : je pourrais m’arrêter et attendre celui ou celle qui peine « Est-ce que je peux t’aider ? Est-ce que je peux te soulager un peu ? Porter ton sac qui te ralentit ? ».
Les premiers ont une responsabilité. Ils peuvent attendre les derniers, les encourager et aller avec eux. Et ainsi réaliser cette autre parole de Jésus, bien connue, qui dit que « les premiers seront les derniers » (Luc 13, 30).
Évidemment, si les premiers ralentissent leurs pas, pour attendre les derniers, tandis que les derniers rejoignent et retrouvent les premiers, alors il n’y aura plus ni premiers, ni derniers. Il n’y aura plus que des sœurs et des frères, qui vont ensemble. Oui, les premiers, s’ils ont, non de l’orgueil ou de la prétention, mais du cœur, les premiers peuvent aller avec les derniers. Ce n’est pas un renoncement. C’est un retour sur soi, sur sa propre fragilité. C’est l’élan et le choix d’un service que j’accomplis au nom même du Christ.

Ainsi, sœurs et frères, il faut le redire : les premiers, les personnes en bonne santé, les favorisés, les riches, les instruits, les libérés, les occidentaux, nous ! Tous ceux qui marchent devant ont une responsabilité : attendre leurs frères qui vont moins vite. Et leur tendre la main. Leur redonner du souffle. Leur partager un peu de ce que nous avons reçu en abondance.
Voilà donc, pour ceux qui, dans la vie, avancent plus vite et dépassent les autres. Souhaitons qu’ils soient mus par des sentiments de bienveillance, de service, d’humilité. Souhaitons que les premiers aient envie d’attendre les derniers, pour marcher avec eux, dans la solidarité, dans un esprit fraternel.
Mais qu’en est-il des derniers ? De ceux qui arrivent parfois tout juste en trébuchant à mettre un pied devant l’autre ? Est-ce qu’il n’y en a pas assez de les attendre ? Est-ce qu’ils ne sont pas, toujours, à la remorque de la société ? Et si ils y mettaient un peu « du leur » ? Si tu es étranger, handicapé, âgé, fatigué, sans emploi, dépressif, si tu as du mal à te lever, à te déplacer, à te sentir chez toi dans ce monde où il faut aller toujours devant, toujours plus vite, si tu sens peser sur toi des regards, des gestes, des mots lourds de culpabilité, sache pourtant que le monde, la société, et les premiers ont besoin de toi.
Car c’est toi qui les aides à ralentir, à s’arrêter dans leur folle course, qui n’est que fuite en avant. C’est toi qui leur offres la possibilité de regarder en arrière en se disant : « Mais, où est-ce que je cours comme ça ? Je ne suis pas tout seul ! Où est-ce que tout cela me mène ? »
Toi, parmi les derniers, tu ouvres leurs yeux sur l’essentiel : l’amour. Oui, c’est toi qui rends aux premiers leur humanité. Puisqu’en s’approchant de toi, ils se redécouvrent capables de patienter, d’aller paisiblement, et même, de prendre le temps d’aimer. C’est toi qui ouvres chacune et chacun à sa vocation chrétienne, qui est de prendre soin du plus petit de ses frères. C’est toi qui permets à tous de rencontrer le Christ, en toi.

Je suis d’accord, être parmi les derniers, ce n’est pas une sinécure, un rôle social, une fonction religieuse. C’est souvent d’abord une souffrance. À moins que ce ne soit, tout simplement, – pour l’instant – inévitable. Et peut-être même, acceptable ? Je ne veux pas jouer avec ta douleur. Mais être la dernière ou le dernier, cela fait aussi partie de notre condition humaine.
Par exemple, je peux arriver à un âge où je sais que, jusqu’à la fin de mes jours, je dépendrais des autres. Et alors ? Est-ce qu’il y a un mal à cela ? Est-ce qu’au commencement de ma vie, quand j’étais un nourrisson, je n’étais pas aussi entièrement dépendant des soins et de l’amour des autres, de mes parents ?
Oui : être parmi les derniers, c’est une situation, un état et une étape que je peux même accepter, accueillir, aimer. Certes, je dois désormais renoncer à être parmi les premiers, mais être parmi les derniers, c’est encore la vie !
Même si je ne suis plus très vaillant, même si mes forces déclinent et que j’ai besoin d’un soutien, je fais encore partie de la colonne qui progresse dans la montagne. Je suis toujours un des membres du groupe.
Finalement, je crois que l’important, ce n’est pas tant d’être le premier ou le dernier, mais plutôt d’être sur la bonne voie, comme disait le Psaume 25 : « Seigneur, fais-moi connaître le chemin à suivre. Conduis-moi sur le chemin de ta vérité… Oui, le Seigneur montre aux pécheurs la route à suivre. Il guide les gens simples sur le chemin juste… le Seigneur montre quel chemin choisir… ».
Nous sommes tous sur le même chemin et c’est ça qui compte vraiment. Que tu ailles devant ou derrière, tu es sur le même chemin que les autres. Et nous allons tous vers le même but, qui est de recevoir et de partager beaucoup d’amour.
Quelle que soit notre situation, notre âge, notre condition, notre état de santé, nous marchons sur une même route. Être le premier ou être le dernier, ou être au milieu avec la majorité du groupe : la place que nous occupons me paraît décidément très relative. L’important, sur le chemin, c’est : de ne pas se sentir abandonné, ne pas être seul !

Par exemple, je suis frappé de voir combien des personnes âgées, même bien accompagnées, se plaignent de n’être pas assez entourées. Parce qu’elles ont conscience que ce qui compte, ce n’est pas la place qu’on occupe dans la troupe qui marche, mais d’être conduit. De ne pas rester seul-e.
Dans le livre de l’Apocalypse, Jésus dit qu’il est : le premier et le dernier, « l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin » (Ap 21, 6). Il nous faut vraiment recevoir cette parole qui place le Christ à nos côtés. Il ne juge pas les premiers. Il ne s’apitoie pas sur les derniers. Il est seulement présent. Il marche avec. Où que tu te situes, et quelle que soit ton allure, il est là. Il ne te devance pas, et tu n’as pas à l’attendre !
Encore un mot pour terminer. Parce que l’Apocalypse parle du monde des réalités premières, et du monde des réalités nouvelles ou dernières. Le premier monde, c’est celui où nous vivons aujourd’hui : avec ses impasses, ses chemins chaotiques, ses voies qui meurtrissent et se transforment souvent en chemins de croix. Mais « les larmes de nos yeux, la mort, le deuil, les cris, la souffrance » (Ap 21, 4). Tout ce qui appartient au monde premier, au monde présent qui est déjà un monde ancien est appelé à disparaître.
« Maintenant, je transforme tout ce qui existe. » dit Jésus « Tout devient nouveau. » Et alors commenceront ces réalités dernières, qui déjà nous libèrent. Alors sera ce monde dernier. Ce monde où chacun pourra vraiment marcher avec les autres et avec Dieu. Ce monde vers lequel, et dans lequel nous sommes déjà appelés à avancer.

Amen !

Détails

Avec la participation de
Orgue
Gérald Chappuis
Musique
Roland Volet, trompette