La responsabilité : sommes-nous des chrétiens « je-m’en-foutistes » ou engagés ?

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Écouter le culte :

[Je jette une chaise par terre… Grand bruit !!!]

Oh! Pardon! Pardon! Je ne l’ai pas fait exprès ! Que les auditeurs m’excusent, eux qui n’ont pas vu ce qui vient d’arriver. J’ai fait tomber une chaise, c’est très bruyant. Heureusement, ça n’a blessé personne, et surtout, surtout, ce n’était pas de ma faute ! « Sorry, I’m so sorry » !
Si vous allez aux États-Unis, vous entendrez aussi que les gens ont constamment ce genre d’expression à la bouche  : « I’m sorry ». On traduit par : « Pardon, je suis désolé. Ne m’en tenez pas rigueur ».

On dirait que plus on s’excuse – on le fait à tous propos, à tout bout de champ – et moins on est capables d’assumer. Comme si on avait basculé dans une ère où plus personne n’avait de comptes à rendre ; que ce soit dans les petites choses ou dans les grandes, pour les peccadilles ou les catastrophes.
Le prochain accident nucléaire, ou les blessures de ton cœur.
Que ça regarde la crise financière mondiale, ou un divorce.
Qui s’avancera pour reconnaître sa part et dire : « C’est vrai, c’est aussi de mon fait » ?

Violences idéologiques, terrorisme, ou conflit familial.
Marée noire ou simplement des tensions au travail avec le chef.
Qu’on soit à un niveau de relations basique, ou dans des organisations complexes, il semble qu’il n’y a plus jamais aucun responsable; que personne n’a suffisamment de force morale ou de suite dans les idées pour endosser ses actes et, le cas échéant, reconnaître ses erreurs.

Est-ce que Georges Bush a fait amende honorable après avoir déclaré les guerres d’Afghanistan et d’Irak, avec toutes les conséquences que l’on connaît ?
Les chefs d’État qui bombardent aujourd’hui la Syrie, et tuent tant d’enfants et de civils dans ce qu’on appelle des « dommages collatéraux », voudront-ils un jour se repentir ?
Le président des États-Unis, qui considère le changement climatique comme une blague, avouera-t-il un jour qu’il est à la botte des lobbies ?
Si : les Églises ont su parfois demander pardon.

Je ne prétends pas qu’il faille toujours désigner un bouc émissaire. Mais j’ai l’impression que nous vivons dans des sociétés où chacun est quitte et dit, au mieux : « Sorry, I’m so sorry ». Et même il semble que, plus c’est grave, plus c’est coûteux, meurtrier, irréparable, et plus on cherche à se défiler, à s’en tirer sans conséquences.

Mais pourquoi éprouvons-nous tant de difficultés à reconnaître notre implication, nos torts peut-être ? Eh bien, cela vient du fait que la responsabilité est liée à une dimension très pesante de notre vie, qui est la culpabilité.

Pour ne pas avoir à trop porter, à souffrir de nos manquements, à nous reprocher notre inconscience, à avouer notre soif de pouvoir ou d’enrichissement, nous passons beaucoup de temps à nous justifier. Nous trouvons toutes sortes d’arrangements avec la vérité.

Pourtant, même à notre niveau, il y a des choses dont nous ne pouvons pas être fiers.
Des paroles que nous n’aurions jamais dû prononcer.
Des choix qui n’étaient pas judicieux.
Des amours qui ont mal tourné.
Des réactions, qu’avec le recul, nous regrettons profondément.
Tout cela sera-t-il porté à notre bilan ?

Certes, on peut admettre que, dans bien des cas, nos fautes n’étaient pas intentionnelles : nous ne voulions ni blesser, ni faire souffrir, ni porter préjudice. Mais comme Adam, Caïn, Pilate, on s’en est lavé les mains. On a dit : « Ce n’est pas moi ! ».

Chacun clame son innocence, invoque le bon droit, la nécessité, ou le sens du devoir, sans égards pour la droiture, la justice, l’amour et la paix. Et le respect de soi, des autres et de Dieu qui seul importe.

Souvenez-vous : à la fin des années 80 a éclaté en France un scandale qui se révèle aujourd’hui comme emblématique de ce refus d’assumer. Il s’agit de l’affaire dite « du sang contaminé ». Des malades transfusés avec du sang infecté étaient décédés.
Or la ministre des affaires sociales de l’époque, Mme Georgina Dufoix, pourtant chrétienne protestante convaincue, avait eu cette formule qui est restée dans les annales, elle avait déclaré : « Je me sens profondément responsable, pour autant, je ne me sens pas coupable ».

Est-ce qu’un jour, une femme ou un homme politique, exerçant des responsabilités publiques, aura assez de conscience pour dire : « Je me sens profondément responsable et coupable » ?
« J’ai échoué. Je me suis trompé. J’ai fait des mauvais choix ».
Ou bien les élus seraient-ils infaillibles ?
Les dirigeants d’entreprises au dessus des lois ?
Et nous-mêmes tout à fait irréprochables ?

Finalement, la justice des hommes avait tranché, disant que Mme Dufoix n’était : « ni responsable, ni coupable ».
Mais alors, dans la chaîne des décideurs et des exécutants, qui avait fauté ?
Qui a empoisonné les régions de Tchernobyl et de Fukushima ?
Qui arme les nations en guerre ?
Qui pollue l’atmosphère, souille les rivières, contamine les aliments ?

Maintenant, pour celui qui confesserait ouvertement qu’il est responsable et coupable, une perspective s’ouvre, qui n’a rien à voir avec le jugement des hommes ou celui de l’Histoire, puisque c’est la miséricorde de Dieu.
« Si notre cœur nous condamne », dit l’apôtre Jean (1 Jn 3, 20), « nous savons que Dieu est plus grand que notre cœur ! ».
Ainsi, la foi chrétienne nous invite à entrer dans cette double démarche :
D’une part : accepter nos responsabilités, être assez lucide sur soi-même, sans se dérober. Et d’autre part : accueillir le pardon de Dieu.
Ce pardon intégral, qui, lorsqu’il est pleinement accepté, est si bienfaisant et surtout libérateur !

Alors, si la responsabilité a partie liée avec la culpabilité, avec l’aveu et, Dieu merci, avec le pardon, elle s’articule aussi avec un autre mot, grand et noble, et c’est justement : la liberté.
Liberté de parole. Liberté d’être soi-même. Liberté de se tenir devant Dieu. Liberté de prendre des responsabilités, mais aussi de refuser d’en prendre, et de dire « non ».

Et c’est encore une histoire, racontée par le jésuite Anthony de Mello, qui nous aidera à mesurer la tension qui existe entre le sens de notre responsabilité et les compromissions auxquelles nous risquons toujours de consentir, par intérêt.

Deux personnes postulent pour un emploi.
Au premier candidat, on dit :
- « Nous vous faisons passer ce test avant de vous offrir le poste que vous avez sollicité. Mais répondez : combien font deux plus deux ? »
- « Quatre » 
- « Parfait… »
Au tour du second candidat.
- « Vous êtes prêt pour le test ? »
- « Oui » 
- « Combien font deux plus deux ? »
- « Ce que le patron aura décidé que ça fait ».
Alors ce second candidat obtient l’emploi.
Et Anthony de Mello ajoute :
« Si vous recherchez une promotion, on vous recommande l’attitude du second candidat. Ça vous vaudra aussi des bons points dans les examens de science religieuse. Car les diplômés en religion sont souvent plus réputés pour leur engagement envers la doctrine, que pour leur engagement envers la vérité ».

Mais ces accommodements avec notre conscience peuvent avoir des conséquences dramatiques.
Dans le livre des Actes 5, 29, Pierre et les autres apôtres font une déclaration trop souvent négligée. Ils disent : «  Nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ».

A la fin de la deuxième Guerre mondiale, l’Église protestante Allemande a rédigé une « Déclaration de Repentance », qui reconnaissait ne pas avoir accordé assez d’importance à la désobéissance.
Je cite : « C’est une foi mal comprise qui nous fait croire que nous n’avions envers l’État qu’une responsabilité, celle de lui obéir, de prêcher à la chrétienté l’obéissance, et de l’éduquer en vue de cette obéissance. L’Église n’a pas été fidèle à sa vocation, lorsqu’elle a oublié d’enseigner le devoir de désobéissance. Il est du devoir des parents, des éducateurs et de l’Église d’enseigner l’obéissance aux enfants pour que la vie en commun soit possible. Mais aussi la désobéissance, lorsque les ordres sont contraires à la morale universelle. La désobéissance a souvent un prix, il n’y a que les esclaves qui disent toujours « oui ».

Je termine.

Si notre responsabilité personnelle revient à nous opposer aux injustices, à l’arbitraire, et à manifester le secours et l’amour de Dieu, elle doit s’inscrire dans un engagement concret, positif, en faveur de notre prochain.
Et puisque nous n’avons plus rien à prouver devant Dieu, nous pouvons nous lancer librement dans un service. Mais face à la tentation de vouloir tout faire, d’embrasser toutes les causes, nous ferons le choix de peu d’engagements.
« Tu ne peux pas sauver le monde entier » disait le pasteur André Trocmé, qui avait caché de nombreux juifs persécutés. « Mais tu peux au moins porter un homme, aider une personne. Alors ça, fais-le ! ».

Nous choisirons peut-être de soutenir les ouvriers bientôt licenciés chez Bombardier à Villeneuve. Ou chez ThermoFisher, à Ecublens. Ou dans bien d’autres entreprises à venir. Leurs postes sont transférés là où d’autres sont beaucoup moins payés.
Ou nous choisirons de défendre les droits humains, avec l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture, ou Christian Solidarity International.
Nous ouvrirons notre maison et notre cœur à une famille réfugiée près de chez nous.
Ou nous serons visiteur dans un home, à l’hôpital.
Chauffeur bénévole, ou distribuant des repas.
Nous nous engagerons aux Tables du Rhône, ou partirons avec le Département Missionnaire de nos Églises.
Nous travaillerons à favoriser l’unité des chrétiens, et le dialogue fraternel entre les religions.
Ou nous demeurerons simplement priant, dans notre chambre, intercédant pour les autres.
Les possibilités sont si nombreuses.
Mais finalement, nous dirons : « Seigneur, toi qui nous donnes tant. Nous n’avons qu’une seule responsabilité : c’est ton amour ! »

Amen

Entre indifférence et engagement, neutralité et protestation, allégeance et résistance, liberté de conscience et insoumission, où se situe la responsabilité chrétienne?

Détails

Intervenants
Sarah et Fabrice Roth
Organiste
Musiciens
Chœur "Empreinte" de Sierre, sous la direction de Michèle-Andrée Epiney