Le supplice et la mort... C’est ça, la Bonne Nouvelle?

©Pierre Boismorand

Écouter le culte :

Crucifixus, passus, sepultus… À travers les siècles, le récit du supplice et de la mort de Jésus a été raconté, par les Evangiles, différemment mais toujours avec cette séquence : arrêté – jugé sommairement – condamné – humilié – crucifié – agonisé – mort – enseveli.

À travers les siècles, le récit a été condensé dans les mots de la Confession de foi, celle plus courte du Symbole des Apôtres, celle plus longue de la Confession de Nicée, dont ces mots ont résonné dans le chant : il a été crucifié pour nous, sous Ponce Pilate, il a souffert, il a été enseveli.

Mais bon sang à quoi on s’amuse ou à quoi on se flagelle ou à quoi on se mortifie à raconter et re-raconter cette descente aux enfers sur terre – le parcours d’un humilié, d’un torturé, comme il y en a des milliers, des millions : enfer sur terre avant la descente aux enfers sous terre… C’est ça la bonne nouvelle ? Bravo ! Et ça permet quoi ? De justifier l’agonie infligée, le supplice le plus lent possible avant la mort ? Pilate dans le récit de l’Evangile s’étonne : « Ah bon, il est déjà mort ? »

Car oui, au fil des siècles, ce récit et cette foi ont aussi servi à justifier, banaliser, normaliser des tortures infligées, des agonies rallongées pour bien punir. « Mais ma bonne dame, notre Seigneur Jésus qui n’a rien fait de mal a subi une mort horrible – alors d’autres, qui ont forcément quelque chose à se reprocher, ma foi… » Eh oui, cette horreur née d’horreur, cette infamie née d’infamie fait aussi partie du paquet cadeau de l’héritage du christianisme : trouver ça normal, banaliser l’horreur des tortures, de l’humiliation des condamnés, des morts à petit feu. S’habituer, ne pas se révolter, ça fait partie de la triste vie ici-bas et on nous le re-raconte à chaque Vendredi saint et on le chante dans beaucoup de cantiques.

On respire un bon coup… et on revient au début. Enfin – à ce qui nous a été transmis. Les premiers écrits du Nouveau Testament, les lettres de l’apôtre Paul : vingt-cinq ans après l’exécution de Jésus de Nazareth. Le premier Evangile, Marc, un peu plus de 30 ans après l’exécution de Jésus.

Trente ans après la mort de Jésus : il y aurait eu le temps de censurer un peu, non ? On aurait pu penser que les premiers disciples témoins de l’enseignement de Jésus, de son charisme, auraient pu camoufler, esquiver cette fin horrible, et garder juste « sa vie, son œuvre, son enseignement ». Mais cette fin déshonorée, déshonorante, est complètement à contresens pour communiquer !

Oui, la mort infamante de Jésus est une catastrophe en termes de communication, pour les trois publics-cibles de l’époque :

  • Les Juifs : parmi eux, Jésus et ses proches. Les Juifs partageaient la foi en Dieu, l’espérance et les règles de vie reçues de Dieu. Pour la foi juive : un messie crucifié ? Scandale !
  • Mais aussi, ceux dont Jésus et tous ses fidèles et ses contemporains partageaient le gouvernement : les Romains (utilisateurs à grande échelle du supplice de la crucifixion). Un roi crucifié ? Atteinte à l’ordre public !
  • Et enfin, tous ces peuples païens, tout cet empire de cultures, de religions et de civilisations réunis sous la baguette romaine : Grecs, Phrygiens, Galates, Macédoniens, Egyptiens et autres : un Sauveur crucifié ? Folie ridicule !

Scandale, folie… Et pourtant ils y tiennent ! Le message de la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu pour l’humanité par Jésus-Christ, rappelé par Paul ou raconté par les Evangiles, parle toujours de la mort de Jésus – et pas seulement de son enseignement, ses miracles, son accueil, ses guérisons. Sa mort fait complètement partie de la Bonne Nouvelle, c’est bien un Sauveur crucifié qu’ils annoncent, cela fait partie du plan, du projet ; il ne pouvait pas en être autrement. L’envoyé de Dieu ne pouvait pas être bien reçu ! « Par définition ! » dit Paul, et disent les Evangiles.

Mais la mort de l’envoyé de Dieu, supplicié, au cœur de l’Evangile, c’est un produit qui peut être hautement toxique suivant l’usage qu’on en fait. Le message de la mort de Jésus a eu, de fait, au fil des siècles, des effets collatéraux pour ne pas dire des dommages collatéraux qu’on ne peut pas cacher.

Alors avant de revenir à « c’est quoi la Bonne Nouvelle dans tout ça », parlons-en, de ces effets toxiques. En voici trois.

Le plus évident, on l’a dit, c’est la banalisation : s’habituer, trouver « normal » ce chemin de croix et, par contagion, s’habituer à ce que des tortures puissent être infligées. Si on combine à cela une certaine vision qui imagine l’âme d’un côté, le corps de l’autre, on tombe vite dans « il faut que le corps souffre pour que l’âme aille mieux et on vous rend presque service, braves gens, en vous faisant souffrir ».

On va droit vers l’Inquisition.

Le second effet toxique de la foi au Christ condamné et crucifié, le plus grave, et très ancien, c’est l’antisémitisme chrétien qui s’est développé et a sévi pendant des siècles. L’exécution du Christ, manigancée par les chefs religieux juifs, selon les Evangiles, est devenue le prétexte à la persécution, la torture, l’exécution, la mort lente, la destruction de millions de Juifs en terre chrétienne. Durant des siècles. Ce n’est pas un « effet collatéral » !

C’est une catastrophe. Une abomination.

Un troisième impact étrange et parfois toxique, c’est ce qu’on pourrait appeler la doctrine du sacrifice. « Il est mort pour nos péchés, il a souffert pour nous… », cela a été traduit et explicité comme une sorte d’achat ou de rachat : il fallait une victime expiatoire, Dieu ne pouvait pas être « satisfait » sans le sacrifice de son fils.

Doctrine qui a eu bien des succès parce qu’elle a un côté « logique » et parce qu’elle canalise toute une série de traditions anciennes et diverses sur le sacrifice. Doctrine qui peut avoir des effets toxiques au sens de faire de Dieu une sorte de monstre assoiffé qui ne peut être « content » que si ça saigne et si ça fait mal. Cela réduit la Bonne Nouvelle à une caricature genre : « Veuillez vous culpabiliser à fond, en contemplant le prix horrible que Dieu a dû payer pour sauver vos âmes. Et veuillez rester ad aeternum dans cette culpabilité ! »

Et la « Bonne Nouvelle » dans tout ça ?

Revenons à ce résumé. Chez Paul ou dans la Confession de foi : « Crucifixus… », il est mort pour nous. Ou selon le poème d’Esaïe : « Ce sont nos souffrances qu’il portait, il était blessé à cause de nos fautes, c’est par ses blessures que nous sommes guéris .»

Pour nous, comment ? A notre place, comment ?

Voici une piste : il ne faut pas mettre d’un côté les paroles et gestes et guérisons de Jésus, et de l’autre, sa condamnation et sa mort. C’est la même histoire. C’est une suite logique, cohérente !

Jésus a été arrêté parce que son message et sa façon d’agir, il osait les présenter comme volonté de Dieu… pour tous, pour nous ! Cela dérangeait gravement les autorités religieuses et politiques, ça remettait en cause des séparations et des privilèges. Il a été arrêté au sens complet du terme : arrêté, stoppé, bloqué et éliminé.

Jésus est mort à cause de la façon dont il a vécu. Il est mort à cause de ce qu’il a dit et fait et rendu possible.

Jésus est mort parce qu’il a osé dire que sa façon d’accueillir, de guérir, de rassembler était volonté de Dieu.

Il n’a pas lâché, il ne l’a pas renié.

Mort parce qu’il a vécu jusqu’au bout l’accueil, la délivrance, la guérison, parce qu’il a refusé de renier Dieu au nom de qui et de la part de qui il accomplissait cela – pour tous, pour nous…

Dieu l’a laissé aller jusqu’au bout. Pour tous, pour nous.

Et jusqu’au bout, avec lui, par lui, nous espérons la lumière.

Amen

«Délivrés par tes blessures…» dit un cantique. La mort par supplice de l’un, pour la vie des autres: est-ce cela l’action d’un Dieu d’amour? La mort du Christ à Vendredi saint conduit-elle à tolérer les morts ignobles, ou à y résister?

Dialogue avec l’Evangile de Marc, un poème d’Esaïe, et deux extraits de la Petite Messe Solennelle de Rossini.

Détails

Temple de Martigny
Co-célébrant
Doris Zermatten et Gaby Carron pour les lectures
Organiste
Musiciens
Célestine Colbert, soprano, et Ioana Primus au piano