Il n’y a rien de neuf sous le soleil

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Rien de neuf sous le soleil, les choses tournent toujours de la même façon. Franchement dit si c’est vrai, alors c’est la cata, et si je peux me permettre d’utiliser un langage qu’utiliseraient mes enfants, alors c’est la grosse cata.
Je pense par exemple aux journalistes, à celui qui nous a fait l’intro tout à l’heure à la radio, et à ses confrères, qui passent leur temps à chercher quelque chose de neuf à annoncer. Il faut toujours une nouvelle nouvelle, un nouvel article. Il faut toujours une nouvelle introduction pour le culte. Raconter quelque chose de neuf par rapport à ce qu’auraient raconté les confrères la semaine précédente. Il faut toujours une nouvelle qui attire l’œil, qui attire l’oreille, qui fasse vendre, qui retienne l’auditeur accroché. Et s’il n’y a rien de neuf sous le soleil ? Est ce que vous avez pensé à ces pauvres journalistes ? À ce qu’ils vont devenir ?
Mais il n’y a pas que les journalistes. Je pense aux publicitaires et à tous ceux qui essaient de nous vendre quelque chose. Et ils sont nombreux surtout en cette période de fin d’année. Leur argument principal pour nous vendre quelque chose, c’est quoi ? Il est neuf. Il a un nouvel agent blanchissant. Il a une nouvelle formule encore plus efficace. Il a un nouveau parfum. Il a de nouveaux petits élastiques là ! Ou alors, ironie suprême, il a un nouvel emballage. Moi, jusqu’à présent j’achetais un produit pour le produit. Mais pas pour l’emballage. Si on se mettait à dire aux publicitaires et aux vendeurs que voilà déjà plus de deux mille ans que Qoléhet a dit : « Il n’y a rien de neuf sous le soleil ». Ce qui s’est vendu hier se vendra encore demain et ce qui se vendra demain s’est déjà vendu hier. Tout est vapeur qui s’évapore d’un côté comme de l’autre. Alors si vous connaissez des publicitaires ou des vendeurs, vous leur annoncez la nouvelle avec ménagement pour ne pas qu’ils nous fassent une dépression à cause de cela !

Je pense aussi aux gens qui travaillent dans la mode, dans les vêtements par exemple, qui s’ingénient printemps, été, automne, hiver à nous sortir du neuf. La nouvelle collection, les nouveaux tons, les nouveaux coloris. Les plus anciens d’entre nous – même si je ne me considère pas comme ancien, mais je commence à m’en rendre compte – se disent parfois que ce qu’on nous annonce aujourd’hui comme du neuf, tiens c’est pas déjà ce qu’on nous présentait en vitrine il y a 20 ans. Un peu aménagé autrement, mais globalement c’est à peu près la même chose. Et ce que ma fille trouve tendance, n’est-ce pas déjà ce que je portais ou que je reprochais à ma mère d’être un peu démodée ?
Non il n’y a rien de neuf sous le soleil. Là aussi, ne leur dites pas trop rapidement si vous connaissez des gens qui travaillent dans la mode. Allez-y avec ménagement.
Je pense aussi aux férus de la technologie. Vous savez à tous ceux à qui il faut le dernier gadget, à qui il faut à tout prix aller sur Internet pour avoir le dernier jeu vidéo en ligne. Toute allusion à toute personne existante ou ayant existé, est naturellement qu’une pure coïncidence.
Je pense à toutes ces personnes à qui il faut le dernier gadget informatique, et qui n’ont pas encore compris, qu’à partir du moment où vous avez acheté un ordinateur, il est déjà périmé, à qui il faut le dernier modèle de voiture. Si on se mettait à leur dire qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil ?
Et les chercheurs, les hommes de science qui passent leur temps à trouver de nouvelles théories, de nouvelles explications du monde.
Mais même les pasteurs, regardez ces pauvres pasteurs qui cherchent dimanche après dimanche un nouveau sujet pour leur prédication, qui cherchent pour leurs paroissiens du neuf. Si on se mettait à leur dire qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Mais les pauvres, ils en seraient malades. J’espère qu’il n’y en a pas beaucoup à l’écoute ce matin. Et qu’ils sont en train de faire leur culte et du neuf dans leur paroisse. Vous ne leur dites rien si vous en connaissez.

Et puis honnêtement, même pour chacun et chacune d’entre nous, est-ce que nous ne sommes pas régulièrement à la recherche de neuf , de nouveauté? De nouveauté pour combler les besoins que nous avons en nous et qui sont inassouvis. Au seuil de cette année 2007 est-ce que nous ne sommes pas, nous aussi, en attente de neuf et de nouveauté ? Quelque chose de neuf qui viendrait améliorer notre vie, qui viendrait au moins faire qu’elle ne s’empire pas. Un produit neuf, un visage neuf, une attente nouvelle, une espérance nouvelle.
Quelque chose qui nous donnerait envie d’être nous-mêmes des êtres nouveaux, de devenir neufs, de pouvoir changer, comme ces bonnes résolutions que l’on prend année après année. Après le premier janvier, plus de petits gâteaux, fini, régime ! Cette année, c’est certain, je fais ma gym. 20 minutes par jour, tous les jours. Cette année, j’écris à tout le monde à l’avance pour son anniversaire, je n’oublie personne. Cette année je me concentrerai bien et ne ferai pas de fautes d’orthographe dans mes dictées. Cette année, cette année, cette année…
Nous cherchons tous du neuf, pour devenir des personnes nouvelles . Alors si Qohélet a raison et qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil, c’est vraiment la cata. C’est vraiment la grosse cata pour tout le monde.

À moins qu’on essaie de reprendre cette phrase et qu’on se dise quand Qohélet dit qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil, ça ne concerne pas la surface des choses, mais sa profondeur. Ça ne concerne pas l’écume des jours, mais sa profondeur. Ça ne concerne pas l’agitation confuse, mais les grands mouvements de fond qui nous échappent.
J’ai lu une fois un philosophe qui disait : « On se baigne toujours dans le même fleuve, mais jamais dans la même eau. » L’eau ne cesse de changer, mais le fleuve reste toujours le même. Et je crois que Qohélet le philosophe de la Bible, veut nous rendre attentifs au fait que nous nous baignons toujours dans le même fleuve.
Oh certes en surface l’eau semble changer ! Mais le fleuve reste toujours le même. Le mouvement de fond reste toujours le même. Et il nous invite à tourner le regard vers cela. À ne pas seulement faire attention au petit bruissement à la surface de l’eau, mais à prendre conscience que quoi qu’il en soit, nous nous baignions toujours dans le même fleuve. Nous sommes toujours immergés dans le même mouvement, un mouvement constant, régulier, répétitif. Même si en surface les nouveautés s’agitent, en profondeur le fleuve reste le même.
Alors il peut y avoir un côté désespérant dans ce constat. S’il n’y a rien de neuf, si tout est toujours la même chose, de toute éternité, pour toute éternité, il y a de quoi en perdre le goût de vivre. Il y a de quoi de soumettre avec fatalisme aux décrets célestes, se disant à quoi bon, à quoi bon agir, à quoi bon faire, à quoi bon construire puisque de toute façon, tout a déjà été fait et rien de neuf ne sera fait. À quoi bon puisque de toute façon dans le déroulement du temps, nous ne sommes pas des acteurs déterminants et que rien ne change ?

Si nous adoptons cette lecture là, si nous adoptons le fatalisme résigné de «il n’y a rien de neuf », alors nous adoptons en même temps une image de Dieu particulièrement nette, celle d’un Dieu souverain, suprême, dominant du haut de son ciel le monde et le dirigeant selon des lois immuables. Finalement nous ne comptons que peu. Un Dieu qui du haut de son ciel organiserait le monde dans lequel nous ne serions que quelques pions dont le trajet est prévu à l’avance. Un peu comme le dernier chemin de fer que l’on a offert à son enfant à Noël et qui a beau être de belle couleur, tourne toujours en rond sur le même circuit. Un Dieu finalement tellement éloigné, tellement lointain qu’on en viendrait même à se dire qu’il serait absent. Que ça ne changerait pas grand-chose.
Si Qohélet est vraiment ce fataliste résigné là, alors je peux comprendre Voltaire, qui décrivait Dieu comme un grand horloger qui a lancé la mécanique et qui la laisse tourner en s’en désintéressant.

Mais peut-être qu’il y a une autre compréhension de Qohélet et de sa phrase «Il n’y a rien de nouveau sous le soleil », parce que derrière cette phrase, il y a aussi un côté extrêmement sage. D’une sagesse qui vient nous questionner sur tous nos intimes engagements et toutes nos multiples envies. Qui vient nous dire : ce que tu veux, ce que tu cherches, ce que tu aimerais tant faire, est-ce que c’est vraiment essentiel ? Ou est ce plus léger, plus anecdotique, plus anodin ?
Lorsque Qohélet nous dit « il n’y a rien de neuf sous le soleil » il nous empêche peut-être de nous comporter comme des Don Quichotte, qui partons charger les moindres moulins qui s’agitent à l’horizon. Et nous invite à concentrer nos actions sur ce que nous pouvons effectivement changer et à accepter ce que nous ne pouvons pas changer. C’est une invitation à discerner entre ce qui est faisable pour nous et ce qui ne l’est pas. Mais c’est aussi une invitation à prendre de la distance. À nous détacher un peu de l’écume des jours. À ne pas nous laisser toujours abattre par le moindre changement parce qu’il n’est qu’un changement de surface.
Si cette phrase de Qohélet « il n’y a rien de neuf sous le soleil » est cette phrase de sagesse qui nous invite à prendre de la distance, du recul et du discernement, alors Dieu c’est celui qui prend soin de nous et qui nous dit « Viens un peu à l’écart mon enfant. Viens un peu à l’écart sous mon aile, et viens avec moi. Prenons de la distance. »
Un Dieu qui dirait : « Viens avec moi faire retraite dans le désert comme Il l’a dit aux anciens prophètes. » ou un Dieu, qui, comme Jésus de Nazareth, se mettrait un peu à l’écart pour prier son Père et prendre juste le temps du repos, de la prise de distance, et de retrouver confiance.
Si la phrase de Qohélet est une phrase de sagesse, alors Dieu est celui qui nous aide à prendre de la distance et aussi qui nous invite à faire confiance dans notre capacité de discernement pour trouver les critères de notre action chrétienne. Et peut-être que là il est possible de faire une troisième lecture de Qohélet. Une lecture qui nous incite paradoxalement à une espérance.

En disant « Rien de neuf sous le soleil », est-ce que le philosophe biblique ne dit pas que le monde est finalement très stable. Et que ce monde est destiné à tenir et que je ne suis pas moi, le garant de cette stabilité. Et que c’est Dieu qui est garant de cette stabilité. C’est Dieu qui travaille le monde et qui le rend stable et qui lui permet d’avoir un avenir. Et si Dieu est celui qui tient le monde dans ses mains, alors ce monde a un avenir. Un avenir dans les mains de Dieu et la voilà la source de mon espérance.
Alors entre ces trois compréhensions, une compréhension résignée et désespérée, une compréhension sage et un peu détachée et une compréhension d’espérance engagée, laquelle des trois choisir ? Laquelle est bibliquement la plus fidèle ? Et bien avant de vous proposer cette réponse, j’aimerais vous proposer de prendre le temps d’y réfléchir vous-même, le temps d’une méditation musicale.

« Il y a un temps pour tout ».
C’est avec cette phrase de Qohélet également que j’aimerais reprendre la question que j’ai laissée ouverte tout à l’heure. Qu’est-ce qui est bibliquement plus juste lorsque Qohélet nous dit « Rien de neuf sous le soleil « ? Une forme de résignation devant d’autorité et la souveraineté de Dieu, une forme de sagesse détachée qui nous invite à prendre de la distance avec le cours des choses ou une forme d’espérance engagée qui nous amène à être partenaire de Dieu dans l’évolution du monde.
Je suis certain que vous êtes nombreuses et nombreux ce matin, non seulement ici, mais aussi sur les ondes, à vous être dit « C’est maintenant que le pasteur va nous placer la piste de l’espérance. » Après tout, c’est ce qui est immédiatement de plus chrétien. Et mes paroissiens de Sion me connaissent assez pour dire que je ne suis pas tellement le prédicateur de la résignation devant la souveraineté de Dieu, ni du fatalisme.
Mais voyez vous, je crois qu’il ne nous est pas demandé de choisir entre ces trois pistes-là. Il ne nous est pas demandé de choisir entre ces trois lectures possibles de Qohélet parce que ces trois moments de la vie se succèdent dans notre vie. Ces trois moments se renvoient l’un à l’autre et se complètent dans le cycle de la vie que nous traversons.
Il y a des moments dans la vie où vous vous êtes dit : Et bien soit, je m’incline devant la souveraineté de Dieu. Il y a des moments dans la vie où vous vous êtes dit : Et bien avec Dieu je vais prendre de la distance et du recul. Et il y a des moments dans la vie où vous vous êtes dit : Eh bien, je vais m’engager pour que ce monde soit un petit peu meilleur, ne serait-ce que dans mes relations avec les autres.
« Il y a un temps pour tout » , dit Qohélet.
Un temps pour espérer et un temps pour se résigner.
Un temps pour prendre de la distance et un temps pour vivre intensément.
Un temps pour arracher et un temps pour planter.
Un temps pour jeter des pierres et un temps pour ramasser les pierres.
Un temps pour garder et un temps pour jeter.
Un temps pour chercher et un temps pour perdre.
Nous n’avons pas à choisir entre ces trois interprétations de Qohélet parce que nos vies sont traversées par ces trois moments-là. Et je crois fermement que Dieu habite chacun de ces moments de sa présence. Qu’Il est présent avec nous dans les temps de fatalisme et de résignation, qu’il est présent avec nous dans les temps de prise de distance où nous avons besoin d’être cocolés, et qu’il est avec nous dans les temps où nous voulons nous engager et faire quelque chose de bien dans notre vie.

En 2007 nous connaîtrons des temps d’abattement, de résignation peut-être même de désespoir. En 2007 nous connaîtrons aussi des temps où il nous sera demandé de prendre du recul, d’avoir la sagesse d’accepter les choses telles qu’elles sont. En 2007 nous connaîtrons aussi des moments d’espérance, des moments de joie et d’engagement où nous pourrons changer les choses et aller vers plus de lumière, plus de clarté, plus de bonheur. En 2007 nous connaîtrons tous ces moments-là comme nous les avons connus durant cette année qui s’achève et en 2005 et dans les années précédentes.
Mais en 2007, comme en 2006, comme en 2005, comme dans les années précédentes, Dieu demeurera présent en chacun de nous dans ces moments-là. Dieu demeurera présent dans tous les jours de notre vie. Rien de neuf sous le soleil, Dieu demeurera présent tous les jours de la vie .
Et quand nous avons fêté Noël, il y a quelques jours, est-ce que nous n’avons pas fêté la présence de Dieu au cœur même de l’humanité ? La naissance d’un enfant Dieu jusque dans les recoins les plus reculés de notre humanité.
Alors au moment de cette espérance de Noël, j’aimerais vous souhaiter une bonne année 2007. Et je sais qu’elle sera bonne parce que comme le disait Qohélet « Il n’y a rien de neuf sous le soleil ». Dieu sera présent dans votre vie en 2007 et il y a un temps pour tout. Et dans chacun des temps Dieu restera présent.

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
François Schröter
Musiciens
Xavier Mettan, violon; René-Pierre Crettaz chantre