Qui aime se sentir vulnérable ?

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Qui aime sentir ses limites ? Comme le petit enfant qui n’arrive pas encore à suivre les grands dans leurs jeux et qui doit juste se contenter de les admirer et de les envier, comme le jeune qui découvre la complexité du monde et qui se demande angoissé s’il va trouver une place dans la société, comme l’adulte qui arrive à la quarantaine et qui pose ce constat que non il ne pourra pas réaliser toutes ses ambitions et que les blessures de la vie laissent des traces durables, comme l’aîné qui voit ses forces décliner avec sa mémoire et qui songe à la fin de sa vie ?
Qui aime découvrir sa dépendance ? Alors qu’une maladie me cloue au lit, alors qu’un accident frappe et entame ma santé, mon moral, mon travail, mes relations ou qu’une trop grosse fatigue aspire toutes mes forces et que je dois passer le relais à d’autres ?
Qui aime se sentir vulnérable ? Mais personne bien sûr ! Dieu, lui sait deux choses : que nous sommes vulnérables et que nous faisons tout et n’importe quoi pour ne pas le montrer.
Nous sommes vulnérables, Dieu le sait bien ; il nous a créés, non pas comme des dieux invulnérables, mais comme des créatures tirées de la terre et traversées d’un souffle de vie simple et mystérieux, pétries de matière et insufflées d’esprit, faites de chair et de sang et cette vie-là peut être blessée, abîmée, réduite, fracturée. Notre vie peut être endommagée ; elle est soumise aux contraintes du temps, de l’espace et des aléas de l’existence. Nous sommes une oeuvre magnifique et friable et nous ne durons qu’un temps sur la terre, un jour nous disparaissons !

Regarder notre mort en face nous fait évidemment très peur, tout comme penser à celle de nos proches. Alors nous passons beaucoup, beaucoup de notre temps et de notre énergie à cacher cette réalité, à la masquer, à faire comme si tout était toujours super top, à donner le change, bref à garder le contrôle pour ne rien laisser voir de nos fragilités.
Nous sommes même devenus des maîtres dans l’art de dépasser notre condition ; on commence dans le préau d’école où on s’invente des superpouvoirs, pour vaincre les copains et les grands qui nous embêtent ou une super beauté qui écarte toutes les autres filles et les réduit à une laideur insoutenable; on se rêve super héros et super stars pour être meilleur que tous et hors de danger.
Et ce jeu continue toute la vie ; nous bâtissons des empires à coups d’arsenal militaire et d’armes nucléaires plus offensives, nocives et destructrices les unes que les autres ; à coups de technologies toujours plus performantes qui partent à la conquête du génome humain, des micro-puces informatiques infiniment petit, tout comme de l’espace, des galaxies et de l’univers. Il ne semble plus y avoir de limites à ce que nous pouvons découvrir, concevoir et réaliser ! Et l’argent, le nerf de la guerre, ce pouvoir devenu fantastique semble dominer notre planète et nos relations et étendre ses tentacules partout, que ne peut-on acheter et posséder avec de l’argent ?

Loin de moi l’idée de dénigrer les formidables progrès, générés par nos recherches, par nos ambitions, par notre société globalisée, marques indéniables de notre génie humain ou de proclamer qu’avant, à l’âge de la pierre, du silex ou de nos grands-parents c’était tellement mieux.
Ce qui est inquiétant, c’est ce qui se cache derrière nos conquêtes : c’est ce désir de devenir invulnérables, invincibles et pourquoi pas immortels, comme si un jour nous arriverions à ne plus rien craindre, à ne plus souffrir, à ne plus vieillir, à éliminer tous les risques, toutes les contraintes et à ne plus jamais nous sentir apeurés, petits et impuissants. N’y a-t-il pas là un orgueil démesuré ?

Dieu sait encore une chose : Dans ce système du toujours plus haut, plus fort, plus vite, les faibles sont écrabouillés, ils n’ont juste pas la place d’exister. Les derniers de classe, les retardataires, les « pas-formattés-sur-le-modèle-gagnant » n’ont aucune chance de rester dans la course et quand ils échouent on les pointe du doigt. Ils font honte ; ce sont des zéros ; ils sont trop nuls ; ils coûtent trop cher. N’arrivant pas à régater, ils sont considérés comme des erreurs du système. Là où on ne peut pas ne pas réussir, on fait comprendre à la queue du peloton qu’ils auraient mieux fait de n’être jamais nés.
Et cela, pour Dieu, c’est grave, très grave, c’est la vie à l’envers, c’est contraire à sa volonté, contraire à toutes les lois de vie qu’il nous a enseignées et qu’il veut que nous vivions entre nous. Éliminer les derniers et ne récompenser que les premiers, ce règne de la terreur, c’est juste l’inverse du royaume de Dieu.

Moi je sais une chose que j’ai envie de partager avec vous ce matin : c’est que Dieu est un poète. Dieu est un poète – heureusement pour nous ! – et non un chef de guerre prêt à engager contre nous un combat sans merci pour nous donner une bonne leçon, comme à des enfants très désobéissants et qui n’ont plus de respect, Dieu ne vient pas nous mater ! Ce n’est pas non plus un roi tout-puissant trônant tout là-haut et se moquant bien de nos efforts pour tenter de nous hisser jusqu’à lui pour le détrôner.
Ni violence, ni ironie chez Dieu car Il est poète et Il vient chanter le chant de notre vulnérabilité. Pour passer les armures toutes durcies de nos peurs, Dieu chante. Pour atteindre les profondeurs de notre cœur, Dieu devient Parole vive. Pour réveiller notre vulnérabilité, Dieu se fait poète. Non pas qu’Il nous aimerait minables, faiblards ou geignards, mais Il veut nous rendre à notre vérité qui est faite de forces et de faiblesses, de beauté et de laideur, de réussites et d’échecs, de bonté et de violence, de vie et de mort. Il vient chanter de son Souffle divin des mots de feu et de douceur pour nous libérer de notre folie des grandeurs qui causent beaucoup, beaucoup trop de malheurs.
Son chant traverse les âges et il transporte avec lui des poussières millénaires, des poussières d’étoiles, une sagesse d’avant le temps, une beauté insaisissable, des mélopées d’Afrique, de la terre dorée de Palestine. Il transporte le vent des steppes et l’eau des sources, le murmure des amants et le rire des enfants, il est incandescence et soleil levant, il se saisit de nous comme un amour fort, fort, si fort, comment vous dire ? Son chant, c’est un amour qui ne meurt jamais.

L’avez-vous entendu ? Avez-vous reconnu sa voix ? Avez-vous saisi ses paroles ? C’est le chant du loup et de l’agneau qui demeurent paisiblement ensemble sans bain de sang, c’est le chant du bébé et du cobra qui jouent amicalement dans le même berceau. Dans ce chant, c’est toute la violence humaine qui est pacifiée et qui porte la vie. Même plus, c’est le chant transfiguré de l’être humain qui sait pour une fois protéger la vie de tous, et surtout celle des plus faibles, des plus petits. C’est la force de Dieu de nous faire voir qu’en grandissant ensemble, en mangeant et en jouant ensemble, les forts et les faibles, les loups et les agneaux peuvent s’accepter, se respecter, se protéger et s’aimer.
Et Dieu est devenu chant ; Dieu a pris corps et voix en Marie et il est devenu l’un de nous. Dieu lui-même s’est fait vulnérable ; Dieu, le tout grand, le tout-puissant est devenu un tout-petit. Le divin s’est marié à l’humain et Jésus est né. Lui, Jésus a porté le chant de Dieu sur la terre et son chant d’amour est parfois devenu poème de combat, tenant tête face à tous nos cris de guerre. Oui Jésus chante Dieu.

Matthieu 5 Béatitudes en rap CD Jarule

Personne n’aime se sentir vulnérable, mais la vraie force, c’est de ne pas en faire une défaite, mais une occasion d’être plus proche de Dieu et des autres, d’être plus proche de notre vérité et de grandir en humanité. Savoir être vulnérable, c’est un chemin d’Évangile qui renverse les évidences, les logiques de mort, ce que nous avons souvent appris depuis tout-petit et que notre temps obsédé par sa propre réussite nous inocule à hautes doses. Et ce renversement, ce n’est pas une catastrophe, au contraire, c’est une grande libération qui ouvre un avenir pour tous. Avoir le droit à l’erreur, c’est la porte de la liberté et de la croissance.
Nous n’arriverons à rien de viable si nous continuons à éliminer les plus faibles, à laisser la misère s’étendre, à refuser la compassion, à comptabiliser au lieu de partager ; si nous restons fascinés par les déploiements de notre propre puissance capable de tout réduire en miettes.
Dieu nous demande d’offrir un nom et une place à chacun, chacune, quel que soit son état et ses réussites : dans sa création, il y a de la place pour tout le monde. Dans sa création, il y a bien assez pour que tout le monde puisse manger à sa faim, vivre une vie digne et apporter le meilleur de soi à la communauté entière. Dans sa création, il y a des forts et des faibles, c’est un fait – parfois nous sommes dans l’équipe des forts, parfois dans celle des faibles, souvent nous sommes juste dans la moyenne et nous tous, nous avons droit à la vie et au bonheur. Et si Dieu choisit les faibles, car Dieu prend le parti des faibles, c’est pour confondre l’arrogance des forts et les ramener sur terre, les ramener à leur devoir d’humain qui est de protéger la vie d’autrui et de ne jamais abuser de leur position pour profiter des autres, de ne jamais disqualifier l’existence de certains à leur seul profit.
Heureux ceux qui acceptent leurs faiblesses, car ils n’écraseront personne de leur hauteur En marche ceux qui laissent l’autre libre d’échouer et de recommencer, la justice et l’équité grandiront sous leurs pas. Heureux les vulnérables, les blessés de la vie, Dieu vient chanter leur chant pour le bonheur de tous.

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
Olivier Borer
Musiciens
Chorale d'enfants, direction Elisabeth Darmsteter (50p)