Etre tentés, nous ?!

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Dans la Bible, la question ne se pose jamais de savoir si le diable existe ou non. On y constate simplement qu'il est toujours déjà là ! Il est têtu, le bougre ! Et coriace avec ça ! Alors, autant connaître sa tactique ; qui est de toujours revenir à la charge :
- en cherchant une nouvelle faille;
- en attaquant sous un autre angle;
- en resurgissant à un autre endroit, à un autre moment.
Ce qui explique que sa confrontation avec Jésus ait eu lieu en trois volets, en trois vagues d'assaut successives. (Nous nous limiterons aujourd'hui à la deuxième - v. 5 - 7.)
Le réformateur Martin Luther a très joliment dit, un jour : " Tu ne peux pas empêcher les corbeaux de voler autour de ta tête. Mais tu peux empêcher qu'ils y construisent leur nid ". C'est dire que nous ne pouvons ni éviter la tentation, ni échapper aux attaques du diable : cette confrontation avec les " corbeaux de la tentation " fait partie intégrante de notre existence humaine.
Par exemple : à chaque fois que nous sommes devant des " ou bien, ou bien ", des " c'est à prendre ou à laisser ".
- Est-ce que je dois… ou est-ce que je ne dois pas ?
- Est-ce que j'agis juste… ou pas ?
- Et qu'est-ce qui est juste, dans le fond ?
- Et puis aussi : quelque chose serait-il différemment juste aujourd'hui, comparative-
ment à il y a 10 ans ?

Être tenté, frères et sœurs, c'est toujours devoir choisir. Jésus aussi doit se décider : sauter ou pas ? Face à ce choix, il est totalement l'un des nôtres : " Il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance ", dit la lettre aux Hébreux (4, 15), " mais [lui] sans pécher ", ajoute-t-elle.
Je crois que Matthieu nous raconte l'étrange tête-à-tête que Jésus a vécu au désert (même si personne n'y a assisté !) parce qu'il faut absolument que nous sachions ce qui s'y est passé. Ne serait-ce que pour apprendre une chose essentielle : nous ne sommes (plus) jamais seuls dans la tentation, devant le choix ou face à une décision. Le Christ, lui aussi, les a subis et surtout surmontés !
Non pas que Jésus ait recherché ce conflit avec le diable. Bien au contraire ! On est surpris de voir Jésus se comporter ici d'une manière extrêmement passive tandis que l'activité est totalement du côté du diable.
C'est lui qui prend l'initiative : il " emmène " Jésus (v. 5) pour faire miroiter à ses yeux l'occasion unique, celle qu'il s'agit de ne manquer sous aucun prétexte - allant même jusqu'à citer la Bible pour donner plus de poids à ses paroles !
Le diable fait vraiment très fort ; il investit énormément : initiative, imagination, tactique et ruse aussi. Pourtant, toute cette débauche d'énergie va échouer ! Car alors qu'il paraît être le silencieux, et même l'amorphe, celui qui subit, le faible, le sans défense et le désarmé, Jésus résiste cependant à la tentation : il va rester profondément ancré dans la Parole de Dieu, son Père.
Et comme il va résister à la triple vague de tentation ici, au commencement de son ministère, Jésus saura encore résister tout à la fin, au moment vraiment crucial !. Quand lui sera faite exactement la même suggestion que dans notre texte : " Si tu es le Fils de Dieu (…) descends de la croix " (Mt 27, 40) - c'est pratiquement notre " jette-toi en bas ".
Jésus ne descendra pas de la croix - pas plus qu'il ne sautera du sommet du Temple !
Acceptant jusqu'au bout le chemin de la faiblesse, de la souffrance et même la mort, il restera pleinement l'un des nôtres. En démasquant du même coup la fascination mensongère du diable, en brisant définitivement le pouvoir des " corbeaux de la tentation ".

Cependant, ne nous faisons pas d'illusion : il existe des " corbeaux de la tentation " extrêmement dangereux ! À cause de leur stupéfiante faculté de se transformer, de se modifier, de s'adapter à n'importe quelle situation.
1. Même les plus affreux corbeaux croassant savent se faire délicieux oiselets pépiant, au plumage chatoyant. Ils veulent nous attirer et nous charmer. Ils peuvent même nous poursuivre très longtemps de leur ramage jusqu'à ce qu'un beau jour, nous finissions par céder au charme.
2. Les affreux corbeaux croassant de la tentation peuvent aussi se transformer en oiseaux brillants, très intelligents :
- parfaitement au clair sur toutes les techniques de noyautage et d'endoctrinement;
- qui savent comment faire pour convaincre les gens et au besoin pour entretenir la haine, la méfiance et la discorde entre eux;
- qui ne manquent aucune occasion de vanter ce qu'ils appellent " la nouvelle morale " - autrement dit tout ce que quelqu'un fait, ou doit faire, ou devrait faire, ou peut se permettre de faire aujourd'hui.
3) Les affreux corbeaux croassant de la tentation sont même capables se déguiser en oiseaux pieux. Ils parlent le langage de la foi, ils s'y entendent pour citer la Bible, mais c'est afin d'essayer de nous jeter de la poudre aux yeux - pas étonnant que l'apôtre Paul ait dit que Satan peut se déguiser en " ange de lumière " (2 Co 11, 14) !

Est-ce que ce n'est pas ce faux " ange de lumière " qui emmène Jésus à Jérusalem (v. 5), pour le jucher sur le pinacle du Temple ? Reconnaissons-le : l'endroit est parfaitement bien choisi !
- Jésus au cœur de la Ville Sainte, il y est véritablement chez lui : en effet, c'est à Jérusalem que le peuple d'Israël s'attend à voir apparaître son Sauveur.
- Et puis Jésus au faîte du Temple, il y est tout à fait à sa place : c'est de cet endroit précis que le peuple d'Israël s'attend à entendre retentir l'appel messianique, prélude à la révolte pour se libérer du joug de l'occupant romain.
Alors, si Jésus est effectivement celui qu'on attend, il n'y a pas de preuve plus éclatante de sa messianité : il lui suffit de se précipiter dans le vide, sous les yeux éberlués du bon peuple. D'autant que rien de fâcheux ne saurait lui arriver : la Bible elle-même promet que des anges seront là " ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre " (v. 6). Ce serait le show du siècle ! Car quelqu'un qui peut se permettre de prendre un risque pareil, qui a une foi aussi entière, il va conquérir à coup sûr le cœur des foules !

Est-ce que vous voyez où se situe l'aspect pernicieux de ce second volet de la tentation ? En fait, ce n'est pas quelque chose de mauvais en soi, ni de moralement répréhensible que le tentateur susurre à l'oreille de Jésus.
Bien entendu : tout le monde ne peut pas se permettre de sauter depuis le faîte du Temple ! Mais justement, Jésus n'est pas n'importe qui ! En tant que Fils de Dieu - puisqu'il l'est ! -, pourquoi ne pas montrer ce dont il est capable ? Surtout que des choses miraculeuses, il va en accomplir plus tard - guérir des malades, réveiller des morts, maîtriser les éléments déchaînés, libérer des gens par la seule puissance de sa parole.
Ici, une sérieuse question se pose à nous, frères et sœurs : la foi, est-ce qu'elle n'a pas, de tout temps, quelque chose à voir avec ce genre de saut risqué dans l'inconnu ? N'est-ce pas - depuis Abraham déjà (Gn 12, 1ss.) - la caractéristique essentielle du croyant que d'oser ainsi partir " dans le bleu ", de brûler ses vaisseaux, escomptant (ou mieux : attendant) une intervention miraculeuse de la part de Dieu ? C'est bien là la nostalgie de notre cœur : pouvoir croire aussi intensément, oser nous aussi l'impossible saut, avoir une pareille confiance ! Et la souffrance de notre cœur c'est que nous n'y arrivons jamais !

Ce qui est vrai et ce qui est faux, le divin et le diabolique sont extrêmement proches, intriqués l'un dans l'autre. C'est précisément dans cet écheveau pas facile à démêler que se cache le côté diabolique ! Et s'il s'agit en plus, comme ici, d'une tentation religieuse, elle est d'autant plus dangereuse !
Le premier aspect dangereux de cette tentation religieuse, c'est que même la Parole de Dieu n'est pas à l'abri d'un usage abusif. Certains ont essayé de justifier l'Inquisition du Moyen âge (avec ses horreurs épouvantables et sa totale inhumanité) au moyen de versets bibliques ; d'autres se fondent sur la Bible, aujourd'hui, pour légitimer leurs choix, qui peuvent être aussi bien conservateurs que révolutionnaires, d'ailleurs !
Or, on pourrait aisément faire les deux, avec la Bible : c'est bel et bien en s'appuyant sur le Psaume 91 que le diable cherche ici à détourner Jésus du chemin de l'humilité et de l'obéissance. Et donc - une fois de plus - de la solidarité et de la communion avec nous, les humains !
Cependant, la promesse de Dieu garde toute sa force et sa validité : " il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre " (v. 6). Mais elle ne vaut pas pour le chemin que nous choisissons en demandant à Dieu de bien vouloir le bénir après coup, et de s'arranger pour faire que tout nous réussisse ! C'est quand nous nous en remettons à sa Parole qu'il peut, alors, manifester sa puissance qui nous porte et qui nous garde jusque dans la tentation.

Le second aspect dangereux de la tentation religieuse, c'est qu'on s'estime en droit de réclamer un miracle. Jésus devrait provoquer un miracle, même si c'est en provoquant Dieu du même coup ! C'est exactement ça que le diable cherche à lui faire faire : mettre la main sur Dieu, l'obliger à manifester son pouvoir et sa supériorité.
Mais ici aussi, je me demande : est-ce que cette idée ne nous trotte pas tout le temps dans la tête : " Si tu es le Fils de Dieu… alors montre-le ! " ? Nous voulons " voir pour croire " ; nous voulons du concret ; nous voudrions que Dieu nous prouve une bonne fois ce dont il est capable ! Comment croire en lui, à sa puissance et à sa supériorité si je n'en vois jamais aucune trace ?
Pourquoi n'aurions-nous pas droit à un miracle - par exemple quand nous sommes malades ou handicapés, dans une situation de danger extrême ou dans le désespoir le plus absolu ? Et gare si le miracle escompté ne se produit pas - ou bien ne se produit pas comme nous l'avions imaginé ! Alors nous estimons avoir le droit de rejeter la foi en bloc puisque ça ne sert à rien.
Comme si nous pouvions nous permettre de donner des ordres à Dieu ! Comme si nous savions ce qui est le mieux pour nous - et pour les autres ! Comme si le but de la foi, c'était que tout aille bien pour nous et que nos souhaits se réalisent !

Oh ! Peut-être bien que nous n'irions pas jusqu'à exiger un miracle spectaculaire. Non ! Nous sommes bien trop sceptiques pour ça. Comme ces Méridionaux qui avaient terriblement souffert de la sécheresse pendant tout l'été, si bien que toutes leurs sources s'étaient taries - un désastre total pour les champs, les bêtes et les gens.
En désespoir de cause, on va donc trouver le curé, pour qu'il organise une procession, afin d'obtenir la pluie. Or, au moment de se mettre en route, le curé s'adresse à ses ouailles : " Dieu ne fera pas pleuvoir ! Parce que vous êtes venus demander un miracle, mais vous n'y croyez pas : pas un d'entre vous n'a emporté d'imperméable ou de parapluie ! "
Nous tentons Dieu, nous le mettons à l'épreuve quand nous pensons pourvoir exiger de lui un miracle. C'est ce danger-là que Jésus met en pleine lumière, face à la tentation du diable : " Vous ne mettrez pas à l'épreuve le Seigneur votre Dieu " (Dt 6, 16, Mt 4, 4). En fait, il s'agit simplement pour nous non pas de diriger Dieu, mais de garder cette confiance que c'est lui qui nous dirige.

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
Walter Louis
Musiciens
Choeur paroissial, direction Roberto Monti