Fidèle même dans l'épreuve

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Aujourd'hui, c'est le premier dimanche du Carême. Il s'inscrit dans la période de 40 jours au cours de laquelle, chaque année, nous sommes invités (spécialement à travers le calendrier et la documentation de "Pain pour le prochain/Action de Carême") à trois choses :
· d'abord, à contempler, suivre, accompagner le Christ sur le chemin de la confrontation, du rejet et de la souffrance - le chemin qui aboutira à la croix de Vendredi-Saint;
· ensuite, à stimuler notre foi et notre engagement et donc aussi notre générosité (!);
· enfin, à renouveler notre réflexion et notre prière, pour nous ouvrir à une plus large solidarité - cette année-ci en apprenant à "Partager la communication".

Parfois un texte, un verset, une phrase, peut-être un seul mot de la Bible tape en plein dans le mille : son message nous atteint exactement au moment et dans la situation où nous en avions besoin ! Je suis sûr que ça a été le cas pour l'église de Smyrne, quand elle a reçu la lettre de Jean (Apoc 2, 8 - 11). Ce n'est pas un hasard si, du début à la fin, cette lettre est pleine d'affirmations fortes, de paroles de consolation et d'encouragements. La communauté de Smyrne est contestée, tracassée; elle se trouve même en réel danger...

Mettons-nous donc à l'écoute du message que le Christ adresse à cette église en difficulté à cause de sa foi. Nous ignorons quand et comment l'église de Smyrne a été fondée. Nous ignorons aussi qui, le premier, y a implanté la foi. Smyrne (aujourd'hui Izmir, en Turquie) est à l'époque un port commerçant très prospère, situé sur la côte occidentale de l'Asie Mineure. Une ville grande et riche où il y a une communauté chrétienne petite et pauvre !
Or, déjà qu'elle est faible numériquement et démunie matériellement (mais pas spirituellement cf. v. 9), voilà en plus que la souffrance y est devenue une réalité présente. et pressante ! Cette église passe par la "tribulation". Voilà un mot complètement démodé; qu'on n'utilise plus du tout dans le langage courant.
Mais dont nous connaissons encore très bien le sens général, et ce qu'il implique : la détresse et les larmes, l'angoisse et la mise en question, la tentation et le doute.

Quand nous entendons un mot comme tribulation (ou, si vous préférez : épreuve, souffrance), nous pensons immédiatement aux moments de maladie ou aux difficultés, aux deuils ou aux vilains coups du sort, aux tensions ou aux conflits qu'il nous a fallu vivre ou assumer.
Cependant, ici, il ne s'agit pas seulement des malheurs, des misères ou des détresses de l'existence humaine : la tribulation définit une souffrance très particulière - celle qui touche ceux qui se réclament du Christ. En d'autres termes : la tribulation, c'est la persécution !
La souffrance, la persécution, ce sont des réalités que la vie chrétienne implique parfois. Nous préférons l'oublier, en tout cas dans les Eglises de chez nous; où nous nous sommes fixé d'autres priorités. Qu'aurait-on à faire de la souffrance ou du martyre, dans une Eglise qui se veut dynamique et moderne, performante et médiatique, engagée et sociale, plus proche des gens et religieusement correcte ?

Eh, oui ! Tout nous fait oublier que notre lien avec le Christ ne signifie pas seulement joie, libération, force et vie nouvelle, mais que ce lien peut signifier parfois : vexations, rejet, souffrance; voire martyre. Comme ce fut le cas à Smyrne, où les membres de l'église sont devenus pauvres pour avoir confessé leur foi chrétienne dans un milieu hostile. Comment cette pauvreté s'est-elle produite ? La lettre de Jean ne le dit pas clairement, mais on peut supposer qu'elle est une conséquence directe de la persécution.
Vous savez : il n'y a pas que les méthodes violentes ou sanglantes pour persécuter quelqu'un. Il existe d'autres moyens, plus "soft" :
1) On peut, par exemple - certainement l'une des armes utilisées à Smyrne - les boycotter, en renvoyant les croyants de leur emploi; ou bien en leur ôtant la possibilité de travailler (donc de gagner leur vie); ou encore en les privant de toute possibilité d'avancement. Comme cela s'est fait, par exemple, dans l'Allemagne nazie envers les Juifs; ou bien envers les chrétiens dans l'ex-Union soviétique ou ailleurs.
Ce système ne provoque pas forcément une pauvreté immédiate : mais, à la longue à coup sûr ! Une pauvreté qui implique tout un cortège de privations et de détresse, de dénuement et de dépendance d'autrui.

2) Une autre méthode, également utilisée à Smyrne contre les chrétiens, c'est la médisance. Une fois qu'on leur a arraché leurs biens, reste à s'attaquer à leur dignité, à leur réputation; en les dénigrant pour saper leur crédibilité.
Or ce qu'il y a de terrible, ici - et cela rend la situation de la communauté de Smyrne encore plus douloureuse - c'est que la pire opposition ne provient pas du monde païen ambiant (ce qui serait presque normal !), mais bel et bien de gens qui prétendent faire partie du peuple de Dieu !
L'auteur de la lettre en arrive même à cracher l'expression de "synagogue de Satan" (cf. v. 9), sous le coup de la colère parce que le peuple de l'Alliance est devenu un instrument dans la main du diable. Vraiment : à Smyrne, la tribulation est devenue une question de vie ou de mort - et la mort y semble bien plus proche et plus présente que la vie (cf. vv. 8 et 10).
Pas seulement à Smyrne. Nous l'avons compris depuis un moment : "Smyrne" existe, aujourd'hui encore, dans de larges portions de notre monde. Et certainement que ça existe (plutôt en coulisse, beaucoup plus discrètement et secrètement, bien sûr) chez nous aussi ! "Celui qui a des oreilles, qu'il entende..." (v. 11).

Le Christ en personne vient s'adresser à son Église persécutée et dans la détresse. La façon dont il se présente n'est pas un hasard : "le Premier et le Dernier, Celui qui fut mort, mais qui est revenu à la vie" (v. 8). Il règne sur l'ensemble du temps et de l'histoire. C'est avec lui que tout a commencé : ce qui a été créé, ce qui est advenu, tout ce qui a pris forme, mais même quand il ne restera plus rien de ce monde, quand notre bonne vieille terre aura disparu dans une catastrophe cosmique, ou bien qu'elle sera devenue inhabitable à cause de la sottise des humains (ce qui, actuellement, est tout à fait de l'ordre du possible !), lui subsistera à tout jamais.
Ce ne sont donc ni Satan et ses sbires, ni la fin du monde, ni le trou de la tombe, ni le désespoir qui resteront finalement, mais lui seul : "le Premier et le Dernier", le Christ vivant !
Car si son chemin l'a amené à souffrir la Passion et à mourir (cf. v. 8), il en est sorti victorieux. Il a, certes, subi une mort violente et ignominieuse sur la croix :
- par solidarité avec tous les opprimés et tous les persécutés;
- pour être (en tout et jusqu'au bout) avec ceux qui souffrent et qui meurent - plus particulièrement ceux qui souffrent (et parfois, aussi, meurent !) à cause de son nom.
Mais s'il a été mort, il est revenu à la vie (v. 8) ! Mort et résurrection : deux mots qui résument toute la destinée du Christ.
Et il y a, dans les événements de la Passion et de Pâques, une puissance de vie suffisamment forte pour que Jésus ait surmonté la souffrance et même la mort - les siennes propres, mais aussi celles de tous ceux qui sont persécutés à cause de leur fidélité envers lui.
"Surmonter" toutefois, ça ne veut pas dire que le cheminement vers la souffrance et la mort lui aurait été épargné ou le serait à ses disciples ! Ni que la tribulation arriverait plus vite à son terme.
Je sais : c'est souvent comme ça que nous comprenons - à l'envers ! - la consolation chrétienne. Pour nous, être consolés, ça signifie : éliminer aussi vite que possible le mal et la douleur. Et, pour ce faire, nous comptons sur Dieu. C'est même dans ce but que nous le prions.
Or, gare à lui s'il ne fait pas les choses comme nous les attendions :
- alors, nous nous permettons de douter de lui, de la force de notre foi, de l'utilité de prier
- alors monte à nos lèvres un "pourquoi" qui n'est rien d'autre que l'expression de notre méfiance envers son amour

Le Christ va dire cinq choses essentielles à sa "pauvre" église de Smyrne - et d'ailleurs :

1. Primo : "Je sais (quelle est) ton épreuve." Autrement dit : je suis au courant de la persécution que tu subis. Remarquons-le : c'est la seule "consolation" que le Seigneur va apporter à ces gens qui souffrent - il est au courant de leur souffrance. C'est tout !
L'épreuve n'en est pas éliminée pour autant : elle fait toujours partie de l'existence humaine en général - et donc, à plus forte raison, de la vie des croyants en particulier.
Mais même alors, le Christ ne quitte pas un seul instant des yeux ceux qu'il aime ! Il est là : à nos côtés, au milieu de nous, comme il est présent au cœur de toute la souffrance humaine d'aujourd'hui.

2. En second lieu, le Christ vient soutenir la confiance de son Eglise : "Ne crains pas ce qu'il te faudra souffrir." (v. 10). Une fois de plus, le Christ ne dit pas : "Tu n'auras plus à souffrir !" Non. La communauté de Smyrne n'est pas au bout de ses peines : le diable est encore puissant; il va même "jeter des vôtres en prison pour vous tenter" (v. 10).
"Il te faudra souffrir" ! Comment la perspective de souffrir - de souffrir encore, de souffrir jusqu'à la fin ! - ne déclencherait-elle pas en nous de la peur ? Nous nous connaissons suffisamment bien pour savoir que nous avons peur et de voir souffrir et de devoir souffrir - même si nous sommes croyants !

3. Cependant, pour nous aider à surmonter cette peur qui nous paralyse et qui détruit notre foi, le Christ ajoute : vous aurez "dix jours d'épreuve" (v. 10). La tribulation sera rude, peut-être, mais elle sera limitée. S'agit-il de dix jours effectifs ? Est-ce un langage codé de l'Apocalypse pour parler d'une brève période indéterminée ? Nous l'ignorons.
Qu'il nous suffise de savoir que le temps de l'épreuve ne durera pas un jour, pas une heure, pas une minute de plus que le Seigneur le permettra ! C'est lui qui fixe la limite : pas Satan, ni le hasard, ni non plus un destin impénétrable.

4. Après ça, le Christ donne une quatrième indication : cette tribulation peut et doit, dans un certain sens, servir à sa gloire. "Vous allez souffrir, dit-il aux siens, pour être mis à l'épreuve de la tentation." (cf. v. 10). Voilà encore une idée qu'il ne nous est pas facile d'accepter. Nous n'aimons pas du tout ça - les épreuves, les examens, les moments où notre fidélité au Christ doit être concrètement, publiquement prouvée !
Or, la tribulation que nous subissons - quand nous la subissons - ne sert, en fait, qu'à une seule chose : éprouver notre maturité dans la foi, notre force intérieure, notre confiance envers le Christ vainqueur. Une confiance qui, même quand elle doit marcher dans la sombre vallée, sait bien - avec le Psaume 23 - que "toi, Seigneur, tu es avec moi (...) cela m'encourage", et c'est pourquoi je ne crains aucun malheur (v. 4) !

5. Ecoutons enfin le dernier appel du Seigneur de l'Eglise : "Sois fidèle jusqu'à la mort." (v. 10) ! Tiens bon dans la foi, même s'il doit t'en coûter ton existence terrestre; car "je te donnerai la couronne de vie."
Au pire moment de la pire détresse, le Christ appelle justement les siens à lui faire encore totalement confiance. Car en restant fermes dans la foi, ils sont déjà du bon côté puisqu'ils sont de son côté : du côté du Vivant à jamais !

Un des responsables de la paroisse de Smyrne a incarné personnellement cette espérance et cette fidélité jusqu'à la mort. Quelques dizaines d'années seulement après la rédaction de cette lettre de l'Apocalypse, un évêque nommé Polycarpe est mort martyr à Smyrne - après onze autres chrétiens - (cf. "Martyre de Polycarpe" 19.1). D'un seul mot, il aurait pu sauver sa vie : il lui suffisait de maudire le Christ !
Il ne l'a pas fait... Pourquoi ? "Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers", aurait-il dit, "et il ne m'a fait aucun mal. Comment pourrai-je outrager mon roi et mon sauveur ?" (cf. "Martyre..." 9.3). C'est la fidélité jusque dans la mort qui lui a été demandée.
Si une telle fidélité sera réclamée de nous un jour, nous l'ignorons ! Et nous sommes tout aussi incapables de dire comment nous nous comporterions, dans une situation pareille. Devant l'épreuve finale et fatale, personne d'entre nous ne peut mettre sa main au feu (ni pour lui, ni pour qui que ce soit d'autre !) qu'il tiendra.
Soyons sûrs d'une chose pourtant : il y aura, dans notre existence de croyants, des "tribulations", des mises à l'épreuve - plus légères et plus courtes qu'à Smyrne, souhaitons-le !
Car notre fidélité jusqu'à la fin, celle qui peut s'engager à la suite du Christ sur le chemin de la Passion, celle qui peut aller sereinement jusqu'au-devant de la mort terrestre, elle ne se nourrit et elle ne vit que des petites fidélités vécues dans la vie quotidienne.
La question de notre fidélité, aujourd'hui, est donc d'abord celle de notre enracinement dans la Parole de Dieu, dans la foi au Christ vivant, dans la communauté des croyants.
C'est là seulement que nous pouvons apprendre :
- d'abord : une fermeté dans la foi qui soit à la hauteur de la souffrance et de la tribulation, si elles se font menaçantes;
- mais encore : une fidélité dans la foi qui est, maintenant déjà, un signe concret et un témoignage modeste de notre attachement.

Détails

Intervenants
Organiste
Walter Louis
Musiciens
Rolf Dieter Gangl, alto;
Yvan Schläfli