" Hip-Hop - Fraternité, lutte contre l'exclusion "

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" Le tempo libère mon imagination, me rappelle que ma musique est née dans un champ de coton. " Le hip-hop considère sa mission comme la lutte contre l'exclusion, contre tous les esclavages. Il se veut libérateur.
C'est bien pour cela qu'il peut nous interpeller au cœur de notre culte, nous qui sommes porteurs d'un Evangile sensé libérer l'humanité de toute servitude. Le hip-hop et le christianisme sont faits pour collaborer.
Le groupe IAM dit clairement : " J'ai une certitude, l'évaporation des lettres libère du joug de la servitude, et si aujourd'hui beaucoup en font usage, c'est pour briser les chaînes des nouvelles formes d'esclavage. " (IAM) Tu vois, ce n'est pas que de la musique, c'est un tempo qui soutient un message, un message de liberté et de fraternité. Ce n'est pas du divertissement mais la vraie vie qui est en jeu.
Il y en a aussi qui profitent de la mode du rap pour se faire du fric : ils récoltent le tempo en semant du vent. Tout n'est qu'une question de conviction. L'apôtre Paul disait bien cela :

Lecture de I Corinthiens 13,1-3

C'est aussi une question d'authenticité. Le hip-hop n'est pas qu'un tempo : ce rythme est accompagné d'une parole forte, de messages dits ou sprayés, et de mouvement du corps. Il y a un morceau du groupe NTM, sur un disque qui s'appelle justement Authentik, où l'on trouve tous les thèmes du rappeur qui veut être authentique, tous les thèmes importants du hip-hop.

" Unis par l'envie
L'envie de donner un sens à la vie.
Repousser les limites
Toujours plus vite sur le beat.
Je m'explique
Et persiste à dire que l'avenir
Saura sourire à ceux qui sauront réagir.
Que tout ceci reste clair
L'air de rien j'y tiens et maintiens
Que chacun détient son destin dans ses mains.
Je sens lentement monter d'un cran la tension
La pression, l'impression d'oppression
La sensation de devoir accomplir une mission d'éducation.
Dans notre quartier tout le monde nous considère comme une menace
Pourtant notre but est sain, s'élever pour sortir de la masse "

Ecoutons-les / Et accrochez-vous, ça va être rapide !

Nous sommes " unis par l'envie de donner un sens à la vie ", voilà qui fait envie ! Une communauté qui recherche du sens plutôt que du réconfort. On nous parle d' "accomplir une mission d'éducation", voilà un combat pour le sens.
Ce qui me dérange un peu, c'est cette insistance sur le défi. Pour exister, il faut " repousser les limites, toujours plus vite sur le beat ", sur le tempo. NTM le dit très bien en expliquant quel est leur but : " s'élever pour sortir de la masse ".
C'est bien : vivre s'est justement s'affirmer. Il faut se révéler le meilleur dans sa discipline que ce soit dans le rap, la danse ou le graff. Faire un gros graffiti sur un mur inaccessible et visible par tous, voilà une affirmation de soi. C'est un cri : " J'existe " ! Et toute cette course au défi, voilà qui canalise l'agressivité dans une recherche de la perfection ou de la notoriété.

" Dans une transe intense et poursuit la cadence
Montre à toutes ces personnes ta valeur, ta puissance " (M.C. Solaar)

Oui, mais c'est comme si la vie n'a de sens que par ce qu'ils font. Nous sommes quand même plus que la somme de nos actes.
D'accord, mais l'essentiel du message hip-hop reste ce souci de l'authenticité. Et le respect, le souci de ceux qui sont atteints dans leur dignité. Ceux qui se reconnaissent dans le hip-hop développent une attitude décontractée et tolérante, qui reflète les valeurs positives par le langage, le look, mais surtout la façon de se comporter et l'accent sur la fête plutôt que sur la morosité. Une forme de sagesse de la rue.
Dans le hip-hop, il y a aussi tous ceux qui se réclament des gangs. Je vois mal les valeurs que nous pourrions authentiquement partager avec eux.
Mise à part la dissidence des attardés qui se déclarent faisant partie d'un gang (le gangsta rap), le hip-hop défend des valeurs qu'il rêve universelles : soutenir des rapports non violents basés sur la créativité; la volonté de se battre et de ne pas subir, contrairement à ceux qui galèrent et se laissent aller. Et aussi défendre l'appartenance humaine universelle (antiracisme, paix, unité).
Ils défendent des valeurs universelles, mais en même temps chacun essaie d'être le meilleur. Ce n'est pas contradictoire de critiquer ce monde capitaliste basé sur des rapports de force tout en jouant le jeu de la compétition ? Ils imitent tout à fait ceux qu'ils entendent critiquer.

Lecture : Marc 9,33-37
Qui est le plus grand ? Qui est le meilleur ? Voilà qui est typique du hip-hop, être la meilleure tribu, le meilleur groupe, et ensuite être le meilleur dans sa tribu. La valeur de l'individu lui vient de ses compétences, de sa technique maîtrisée !
La compétition entre groupes, entre tribus, ce n'est pas propre au hip-hop. Tout le monde cherche à avoir une valeur dans son milieu : on exerce son activité professionnelle pour être le meilleur. Et d'ailleurs, les chrétiens ne sont pas en reste, malgré leur maître qui disait que si quelqu'un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous. Où est-ce que le croyant trouve sa valeur ? Par sa participation au culte, par sa piété familiale, par son engagement au service des autres ? C'est humain, on cherche à acquérir sa valeur dans le milieu dans lequel on vit. Tu disais qu'on est plus que la somme de ses actes, mais chacun détient son destin ou sa valeur dans ses mains !
Non, pas du tout ! Ma valeur me vient d'ailleurs !
Elle t'atterrit dessus comme ça ?
Elle n'atterrit pas : je la reçois. Je la reçois comme un enfant ouvre les bras pour recevoir la vie. Ce n'est pas en essayant d'être la meilleure croyante que je gagne une valeur, c'est en restant disponible à la présence de Dieu. Savoir rester ouverte à ce qui m'entoure : aux gens, qui sont les visages de Dieu dans le monde, aux événements qui me poussent à réagir. Rester ouvert à toutes les interpellations, et accepter que Dieu m'aime et me donne une valeur sans que je le mérite. Je suis une enfant de Dieu. C'est une valeur que je ne fabrique pas, mais que je reçois simplement, comme un petit enfant qu'on sert dans les bras.
Et pendant ce temps, la misère du monde augmente. Le hip-hop s'engage pour les autres, lui. Nous ne sommes pas des petits enfants : il y a des enjeux dans notre monde.
Avoir une dignité, se savoir aimée, ça m'engage ! Ca me permet de m'ouvrir au monde en sachant que la valeur que j'ai reçue est à la hauteur des enjeux de notre époque. Pour vivre en cohérence avec la valeur que j'ai reçue, je prends mes responsabilités d'enfant de Dieu : je sors de ma routine et m'engage pour les autres.
Je comprends ça très bien. D'ailleurs, appartenir au mouvement hip-hop donne aussi une valeur à chaque individu. Le groupe de break-dance Macadam le dit très joliment :
" Faire partie du mouvement hip-hop, c'est être présent à sa propre histoire, et refuser la défaite individuelle. La refusant, nous nous ouvrons au monde, à tout le monde, à tous les mondes. Le mouvement hip-hop n'est pas exclusif. Il offre à chacun - par la musique, la danse, l'expression graphique - la possibilité d'exister, de sortir de soi pour rencontrer l'autre. " (Macadam, groupe de danse)
C'est là, dans la présence au monde, que la foi chrétienne rencontre le mouvement hip-hop. Un même souci de l'exclu, même sensibilité à la fraternité dans un monde hostile. Et notre référence à l'Evangile libérateur appelle aussi les chrétiens à prendre leurs responsabilités dans le monde, à s'opposer à des politiques qui oublient la dignité de l'être humain, des idées qui nient à des individus leur qualité d'enfants de Dieu.
Ca veut donc dire que pour Dieu, il n'y a pas de premier ou de plus grand. Nous sommes tous à la hauteur pour vivre et lutter pour que notre monde devienne plus juste et plus humain, à l'image de Dieu.
Simplement, dans la foi chrétienne, ce n'est pas la maîtrise de mes mots ou de mon corps qui me donne ma valeur, mais c'est d'être reconnue telle que je suis, un enfant de Dieu digne et aimé.
Je peux rencontrer l'autre parce que je sais qui je suis. Je peux croire à l'avenir, à un monde multiculturel, riche de ses diversités et harmonieux dans son dialogue, comme on accueille un enfant sans arrière-pensée.
Et ainsi, il y aura un horizon ouvert pour nos enfants. Nous devons leur apprendre à rester ouverts à l'avenir, cette valeur qui nous vient, cette valeur que seul Dieu peut nous donner.
L'amour pour les enfants. C'est l'image de la valeur que nous recevons, et qui nous engage pour leur avenir, l'avenir de tous les enfants. Tiens ! Ben voilà quelque chose qui rapproche le hip-hop du christianisme : la fraternité autour de la cène. " Le travail fait en famille, les mecs soudés… "
Euh... je n'en serais pas si sûr. Je veux bien que la fraternité ait été une valeur autour de la table avec Jésus, mais regarde les assemblées de chrétiens : est-ce que ce rappel n'est pas devenu tellement rituel qu'il a perdu une grande part de son ambiance, celle d'un bon repas pris entre amis ?
Oui d'accord, la cène s'est adaptée a une célébration liturgique, mais il n'empêche qu'elle fait partie de la base partagée par tous les chrétiens du monde, ça c'est de la fraternité !
Elle est partagée, comme tu dis. Certainement que la compréhension qu'on en a est très diverse aussi. On ne peut pas nier la distance qu'on a avec l'événement originel. Regarde simplement toutes les tentatives qui sont faites pour l'actualiser : depuis Leonard de Vinci, tout ce qu'on peut essayer pour la rendre plus vivante ou actuelle est perçu comme irrespectueux.
On n'a pourtant pas perdu l'idée de la fraternité dans le christianisme : toutes les confessions ont aussi des préoccupations sociales, des œuvres d'entraide, et de nombreux croyants sont engagés dans des réseaux de visites, afin de combattre l'exclusion ou l'isolement.
D'accord, lorsque la solidarité ne s'arrête pas à soutenir les membres de sa paroisse, les " nôtres " comme on dit. Par exemple, pour le hip-hop, c'est plutôt reconnaître l'habillement ou le langage d'un rappeur que l'on a jamais vu et se sentir plus proche de lui, rassemblé par une culture commune. C'est un lien très fort qui transcende le cercle étroit des relations personnelles et qui fait entrer en communion avec chaque personne disséminée dans le monde. Le hip-hop n'a pas de frontière.
Oui, mais ça, ça existe pour beaucoup d'autres groupes dans la société : les hommes d'affaires aussi partagent un mode vestimentaire et un langage, les universitaires, les paysans, les camionneurs ou les motards...
Oh mais attention, ici c'est différent : ce lien n'est pas un produit de la société qui s'organise elle-même. C'est même en contradiction avec elle que la culture hip-hop se développe. Si on s'entraide, c'est parce qu'on partage la même révolte, que l'on soumet le monde alentour a la même critique et qu'on en appelle à la même libération ! Et tout cela s'exprime en détournant ou en falsifiant les repères du monde : on change le langage, on le triture, on le retourne et on y mêle toutes les langues pour l'agrandir jusqu'à en créer un nouveau ; on recouvre les murs gris et anonymes de messages indéchiffrables pour les non-initiés et qui attirent pourtant l'œil de tous les passants ; on s'habille d'une manière qui fait hurler ses parents pour faire éclater les convenances sociales ; et même, on va jusqu'à inventer des danses qui défient les lois de la pesanteur, on tourne sur la tête, il y en a même certains qui ont imaginé un sport où il s'agit de voler d'un mur à l'autre et de sauter sur les toits.
En fait, le hip-hop n'est pas une sous-culture de la société occidentale, c'est plutôt une nouvelle culture née dans les banlieues, qui elles-mêmes sont de nouveaux mondes. Presque des poches de tiers-monde qui apparaissent aux franges des grandes villes. Comme si l'hyper-organisation des centres urbains devait être compensée par le sous-développement de leurs abords. Et ces zones grises, plutôt que de tenter d'imiter les grands pôles culturels, ont pris le chemin de l'autonomie et se sont regroupées autour de la critique des valeurs.
On pourrait donc rapprocher ces tribus hip-hop des premiers chrétiens : persécutés par le pouvoir, hésitant entre la fidélité à leur judaïsme d'origine et leur attirance pour la radicale nouveauté de leur Evangile, développant une solidarité et des signes de reconnaissance qui leur permettent de créer patiemment une nouvelle culture - une nouvelle religion même - en tension, si ce n'est parfois en opposition avec le monde.
C'est pas tout faux. On pourrait ajouter pourtant que les premiers chrétiens étaient polarisés autour d'une seule figure, celle du Christ. Eux aussi avaient bien leurs DJ's ou leurs maîtres de cérémonie, les apôtres qui répandaient l'Evangile ; mais ils regardaient plus ou moins tous dans la direction d'un homme. Pour le hip-hop, ce serait plutôt un regard dans la direction d'une communauté, d'une famille, ou de certaines valeurs d'opposition.
Une solidarité animait les premières communautés chrétiennes, autour du rappel de la vie de Jésus et de l'annonce d'un Evangile à contre-courant. Cette fraternité dans la critique et l'opposition pourrait être plus apparente dans nos célébrations. A quoi bon rappeler un événement s'il a perdu toute sa saveur, tout son piquant ?
Nous nous rassemblons pour vivre une fraternité, échanger non seulement des gestes symboliques, mais surtout échanger la volonté d'aller dans le monde porter une parole vivante, souvent critique, sous le regard de notre Père.

Détails

Avec la participation de
Equipe des paroisses de Boudry-Ouest
Orgue
Musique
Avec Jean-Pierre, Pauline Pedroli et une équipe de jeunes de la région.