Messie déroutant !

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Comment ne pas être tenté aujourd'hui, chers frères et soeurs, alors que nos voisins neuchâtelois fêtent les 150 ans de leur république, alors que nos coreligionnaires français célèbrent officiellement, avec les plus hautes autorités de la République, les 400 ans de l'Edit de Nantes, alors que le peuple vaudois est appelé à renouveler son parlement, comment ne pas être tenté aujourd'hui d'aborder, d'un point de vue religieux ou ecclésial, la question du pouvoir politique pour, notamment, en dénoncer les abus ou les dérives, en se posant en donneur de leçons ?
Le meilleur moyen de faire cesser la tentation - a dit quelqu'un - c'est d'y succomber. Certes, mais qu'est-ce que cela nous apportera, nous rapportera, de concevoir un beau et grand discours théologiquement et politiquement correct, à part nous remplir d'aise et nous donner bonne conscience ? Demain risque fort de ressembler à aujourd'hui, avec les mêmes problèmes, les mêmes abus, les mêmes manques, les mêmes tentations… C'est pourquoi j'aimerais plus nous recentrer sur nous-mêmes, sur notre vécu, dans cette confrontation avec cette portion d'Evangile qui nous parle de tentation.

Ce premier dimanche de mars voit coïncider l'entrée en carême et la journée des malades. Cela nous donne, à mon sens, une perspective d'entrée dans ce récit d'Evangile, qui nous évite la tentation des grands discours idéologiques. A partir de ma pratique d'aumônier de home, j'ai envie, ce matin, de tirer un parallèle entre les tentations par lesquelles peut passer une personne malade et les tentations de Jésus après 40 jours de jeûne au désert.
Combien de fois n'ai-je pas entendu exprimer cette tentation d'en finir avec son existence : la mort immédiate apparaissant préférable à tout. Ou à l'opposé, niant la réalité de sa situation, le malade ne peut qu'envisager se voir rétabli complètement demain, débarrassé de tous ses maux. Il cède alors à la tentation d'attribuer à la médecine des pouvoirs quasi magiques.

Ainsi parfois le malade ne sait pas trop si c'est au médecin ou à Dieu qu'il s'en remet totalement, tant il veut être libéré de cette situation de maladie qui l'oppresse et l'angoisse. Dans cette difficulté de la souffrance morale ou physique, le malade a la tentation d'en finir rapidement. Une solution, quelle qu'elle soit, lui paraît préférable à la prolongation de cette incertitude, le libère d'avoir à se battre encore. Sortir du quotidien ou plutôt être sorti de ce quotidien de lutte face à la souffrance, à la douleur, peu importe pour aller vers quoi, telle est cette tentation à laquelle peut céder celui, celle que la maladie use.
Je succombe certainement à la tentation de la caricature, de définir le malade avec ces 2 positions extrêmes. Mais ne sont-elles pas les bornes entre lesquelles navigue une personne bousculée profondément par le mal qui l'assaille ? Alors, si j'en viens à l'autre terme de ma comparaison, et même si je sais que certains grands théologiens comme Calvin ou Barth refusent de mettre sur le même plan ces tentations auxquelles nous sommes confrontés et les tentations que le Christ a subies, j'ai la tentation de croire que sa manière à lui, Jésus, d'y faire face, elle peut nous être utile, elle peut nous aider à dépasser ce qui pourrait, à un moment donné, apparaître comme une sorte de fuite ou de résignation.

A 3 reprises, dans le récit de l'évangéliste, Jésus déjoue les pièges qui lui sont tendus. Par 3 fois nous assistons à un âpre dialogue entre Jésus et le diable. Un diable qui est la personnification de forces primaires en l'individu, la personnification de désirs ou mieux de fantasmes de toute-puissance et de pouvoir. Jésus refuse de céder à la facilité, aux besoins immédiats. Il refuse un pouvoir qui ferait de lui l'homme d'un parti, le prisonnier d'une idéologie. Il refuse de faire pression sur Dieu, de le mettre en demeure d'agir comme il en aurait envie. Par tous ces refus - et avant même que son ministère ne démarre vraiment - Jésus nous montre déjà la croix.
Le chemin de son ministère de prédicateur va aussi le mener du désert où il a reçu le baptême à Jérusalem. Et son attitude dans la discussion pied à pied avec le diable, elle annonce toute la suite : en renonçant et à des signes de puissance et à un pouvoir, Jésus exprime sa foi en Dieu seul. Il sera ainsi un Messie déroutant qui a choisi la voie du service et de l'obéissance.
Ce chemin d'obéissance va le mener jusqu'à la mort. Mais - et nous le savons - à la croix du Golgotha répond la résurrection de Pâques. Pour gagner la vie, Jésus ne place sa confiance en aucun des éléments qui nous sembleraient naturels et solides, mais en Dieu seul. Dans sa résistance au diable, Jésus refuse de prendre ses distances face à Dieu pour se bâtir ses propres sécurités. Il ne veut compter que sur Dieu, quoi qu'il lui arrive, quoi qu'il puisse comprendre de ce qui lui arrive.

Nous avons évoqué les tentations qui nous guettent, particulièrement quand nous sommes éprouvés par la maladie. Nous avons entendu comment Jésus a déjoué ces pièges qui ne constituent jamais que de fausses assurances en faisant retentir une parole de confiance. Il s'agit maintenant d'examiner comment ces 2 réalités peuvent s'articuler, pour nous, dans le concret de notre quotidien.
Refuser la tentation d'en finir au plus vite ou celle de s'en remettre à la science médicale toute puissante, ce n'est pas se livrer pieds et poings liés à une maladie qui va nous submerger et nous anéantir. Dans sa pratique, dans son refus des tentations, Jésus nous montre un chemin nouveau et différent qui nous évite de sombrer dans le pessimisme ou la résignation.
Refuser ces tentations, c'est refuser une certaine facilité et se mettre en route, faire chemin en soi-même pour aller à la rencontre de Dieu. C'est là que nous pouvons reprendre à notre compte l'exemple de Jésus pour en faire le moteur de notre vie. En effet, Jésus, comme Job, comme l'auteur de l'épître aux Hébreux, garde confiance en toutes circonstances.
Certes la voie tracée n'est pas toujours facile. Mais si, et Jésus et Job et l'auteur de l'épître aux Hébreux ont tenu le coup, c'est qu'ils ont pu lire, qu'ils ont pu comprendre au travers des événements même difficiles de leur existence qu'ils ont été accompagnés par quelqu'un qui a compati, qu'ils ont été aimés, qu'ils ont obtenu des signes de miséricorde de quelqu'un qu'ils ont compris être Dieu.

Alors si faire chemin en nous-mêmes c'est découvrir que nous aussi nous sommes aimés, nous sommes au bénéfice de la miséricorde de Dieu, alors avec une semblable confiance nous pourrons triompher de ce qui nous accable, sans plus succomber à des tentations illusoires. Avec cette confiance que Dieu est venu implanter en nous par ces gestes d'amour et de miséricorde que nous recevons parfois sans les reconnaître, alors nous pourrons grandir, nous construire dans une perspective nouvelle, parce que nous avons dépassé les alternatives des tentations évoquées tout à l'heure. Nous pouvons voir par-dessus tout cela un sens à notre existence.
Refuser de succomber aux tentations de nos désirs de toute puissance et de pouvoir, c'est peut-être justement se donner la chance de pouvoir entendre cette voix qui patiemment nous redit que Dieu nous aime et veut faire chemin avec nous, cette voix qui vient nourrir notre foi, notre confiance, cette voix qui veut nous permettre de trouver la sérénité en nous soufflant cette prière :  
Mon Dieu,
Donne-moi la sérénité d'accepter les choses que je ne puis changer, le courage de changer les choses que je peux et la sagesse d'en connaître la différence.

Amen.

Détails

La Blanche Eglise
Co-célébrant
Organiste
Ruth Robert
Musiciens
Choeur paroissial, dir. Paulette Gobat; Esther Boder, flûte à Bec