Jean-Baptiste

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Avons-nous réalisé qu'au début de l'évangile il n'y a pas un seul personnage mais deux : il y a non seulement Jésus mais aussi Jean-Baptiste. Comme si Jésus, au début de son apparition, se trouvait encore à l'ombre de la personnalité dominante de Jean, ce prédicateur qui exhorte à la pénitence. Et c'est seulement peu à peu qu'il sort de cette ombre et entre en scène.
Cela correspond d'ailleurs à la volonté et à la vocation de ce précurseur : vous connaissez sans doute le fameux tableau de L. Cranach à l'autel de Isenheim, dans le musée de Colmar, où Jean montre Jésus : "Il faut qu'il grandisse et que je diminue" (Jean 3/30).

Dans note texte, Jean s'est retiré si profondément au fond de sa prison qu'il commence même à douter de Jésus : "Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" (Mt. 11,3).
Mais ce matin, il ne s'agit pas d'accentuer la différence entre Jean et Jésus. En effet, deux personnages principaux au début de l'évangile peuvent créer le danger de les opposer l'un contre l'autre, Jésus contre Jean et Jean contre Jésus ! Pourquoi ? Pour se tenir soi-même hors d'atteinte ! Lorsque nous sommes mis devant l'exigence de prendre position, de nous convertir, nous trouvons intéressant de rappeler à notre interlocuteur qu'il y a tant de positions et de points de vue dans l'Église, que pour nous il est vraiment difficile de savoir que choisir.

Et c'est justement la raison pour laquelle Jésus retourne la question de Jean à son sujet et des hommes au sujet de Jean, en posant lui aussi une question à ceux qui interrogent et qui trouvent si intéressantes ces différences : n'ont-ils pas oublié de prendre position ?
Et tout à coup, il ne s'agit plus de Jean ni de sa place dans la hiérarchie du Royaume de Dieu, mais des hommes eux-mêmes, cette "génération", dit Jésus, qui est prête à juger de tout et de tout le monde, mais qui ne peut pas sentir, même de loin, la profonde conviction et le doute profond de Jean Baptiste; la masse, qui joue toujours avec son doute et qui croit un petit peu seulement, et qui sait toujours très bien naviguer entre les écueils.

A qui vais-je comparer cette génération ? Jésus cherche et trouve une comparaison. Ils sont comme des enfants qui sont en train de jouer dans la rue. Dans les jeux ils imitent toujours la vie des adultes : ils jouent au docteur, ils jouent au pasteur, ils jouent à maman, ils jouent au professeur; ils organisent des cortèges, de soldats, de mariages, et même des cortèges de pompes funèbres. Et parce qu'il faut que cela ressemble parfaitement à la vie des adultes, on n'a pas le droit de faire semblant. Tu dois prendre très au sérieux ce qu'ils inventent, et il faut que tu t'engages et participe, car sinon ils se fâchent et ils vont t'engueuler ! Et en effet, regardez ces garçons qui se tiennent à l'écart et ne s'intéressent pas du tout à ces jeux enfantins. D'abord les enfants avaient joué au mariage; c'était chic, avec tout un cortège de flûtistes, comme au carnaval de Bâle, mais ces garçons n'avaient pas du tout envie de marcher et de danser avec eux. Alors les enfants avaient pensé : peut-être que ces garçons ne sont pas très gais; ils sont de mauvaise humeur; pas de problème : on va jouer aux pompes funèbres; et ils ont imité les pleureuses et les vociféreuses, et ils ont fait de tristes mines; mais là non plus, de nouveau, les garçons ne montraient aucune envie de participer.

Quels individus assommants, de vrais trouble-fête ! Ils boudent, ils ne font pas ce que tout le monde fait. Ils ne jouent pas notre jeu bien connu de notre religion et de notre religiosité. Et on le sait : lorsque quelqu'un est différent des autres, ces autres commencent à proférer des injures contre lui; de Jean ils disent : il a un démon, et ils le traitent comme quelqu'un qui a perdu la tête; et de Jésus ils disent que sa sainteté est loin d'être convaincante : il mange, il boit : voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs !
Mais Jésus dit: Ô ces enfants qui déblatèrent tant contre Jean et le Fils de l'Homme, et qui les traitent de trouble-fête, ne sont-ils eux-mêmes le comble du caprice : tantôt ceci, tantôt cela. Aujourd'hui, ils sont tout sucre et tout miel avec quelqu'un, et demain, on n'a fait la connaissance de personne de si mauvais que vous.
D'abord Jean avait leur homme. Quel type ! Quel orateur ! Tu sais : il ne mâche pas ses mots. Il est authentique, il prend au sérieux pour lui-même ce qu'il prêche aux autres; un vrai ascète : il ne mange que des sauterelles et du miel sauvage. Si on le compare aux prêtres, toujours bien en chair, on n'hésite pas à suivre son exemple !
Et des gens l'avaient suivi et l'avaient pris comme modèle; mais l'un après l'autre ils l'avaient désavoué et avaient renoncé à la vie ascétique. N'est-ce pas, l'alimentation diététique a beau être saine, elle laisse cependant un creux dans l'estomac; et c'était monotone au point que tu commençais presque à détester Dieu et ses commandements sévères ! Et ils s'étaient dit entre eux : est-ce que tout cela n'est tout de même pas trop légaliste et rigoriste : ce n'est même plus humain ! Vivre de cette manière, serait-ce vraiment la volonté de Dieu ? Il doit être quelque part un peu fou, ce Jean-Baptiste, pour mener un tel régime.

Et ensuite Jésus est apparu et a fait son apparition devant le peuple, le peuple qui avait retrouvé son bifteck et déchiré ses cartes de membre de la ligue antialcoolique. Et on se demandait quelle spécialité il allait leur apporter. Mais la spécialité de Jésus était justement qu'il n'avait rien de spécial, de spécialement religieux. Il aimait bien la bonne vie et un bon repas et un bon verre. Et on le voyait à table chez les collecteurs d'impôts; c'étaient des riches, et c'est là que ce Jésus cherchait la bonne vie !

Et il ne fallait pas beaucoup de temps pour formuler l'opinion publique au sujet du nouveau prophète : un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs !
De quelque côté que l'on se tourne, jamais on ne trouve ce qui est bon pour nous. Et ce n'est pas parce que que Dieu retourne sa veste ou change d'idée, mais parce que c'est nous qui tournons à tous les vents. Un jour c'est Jean qui est notre favori, mais il nous dit que c'est nous qui devons changer et nous convertir; alors il nous devient trop proche et nous le tenons à distance. Il est un peu fou celui-là !
Et ensuite Jésus est venu, et il est exactement le contraire de Jean, et on pourrait penser qu'il serait très populaire : il fait comme tout le monde, il fréquente les gens communs et il boit son pot de gamay; mais non, ce n'est pas bon non plus. C'est trop ordinaire !

Ce n'est jamais bon lorsque Dieu est bon pour nous. Alors qui sont les trouble-fête : Jean et Jésus qui ne jouent pas nos jeux religieux, ou les enfants capricieux qui inventent sans arrêt d'autres jeux et veulent que tout le monde participe ? Jésus retourne l'accusation : c'est vous qui faites semblant de jouer à la religion : tantôt un peu sérieux, tantôt un peu frivoles. Mais vous devriez vous regardez vous-mêmes !
Est-ce que vous voulez vraiment que le Royaume de Dieu, annoncé par Jean et s'étant approché en Jésus, arrive ? Si vous ne voulez pas cela, alors peu importe de quelle manière nous vivons notre religiosité : à droite ou à gauche, traditionnelle ou moderne, évangélique ou libérale. Ce ne sont alors que des devises et des slogans, qui n'ont pas de vraie signification pour notre vie.

Le choix définitif n'est pas entre Jean-Baptiste et Jésus, mais entre ceux qui veulent s'ouvrir au Royaume de Dieu et ceux qui se renferment en eux-mêmes. Nous tous, hommes et femmes religieux, nous ne comprenons de nous-mêmes rien au Royaume de Dieu : il ne ressemble à aucun de nos jeux. Le Royaume de Dieu est d'abord une crise, un jugement de Dieu sur tout ce que nous faisons, et c'est la raison pour laquelle nous réagissons avec tous nos reproches contradictoires à l'annonce du Royaume. Nous y préférons quelque chose qui, à première vue, superficiellement, est vrai : que Jean a perdu la tête et que Jésus mange et boit - pour dire en fait quelque chose qui n'est pas du tout vrai.

Nous ne pouvons pas jouer Jean contre Jésus et Jésus contre Jean pour dire qu'il s'agit de la pénitence et non pas de la grâce ou inversément; mais nous devons comprendre que les deux vont ensemble. Lorsque Jean nous dit que la grâce n'est pas bon marché, bien qu'elle soit gratuite, et qu'elle coûte plus que les compromis dans lesquels nous vivons, qu'elle réclame quelque chose de nous aussi, comme elle réclame quelque chose de lui, de Jean qui ne mange pas et ne boit pas, alors on n'ira pas dire qu'il est trop fanatique et a trop de zèle, mais nous l'écouterons.
Et inversément, lorsque Jésus déborde l'ordre clair dans lequel nous classons le religieux et le non religieux, le déborde en direction des rejetés, des pécheurs, nous n'allons pas le diffamer comme un personnage suspect, mais nous le suivrons vers tout groupe discriminé et rejeté.

La sagesse de Dieu qui se manifeste en Jean et Jésus a été reconnue juste et a été justifiée d'après ses oeuvres, malgré l'opposition de cette génération à tout ce que Dieu fait.
Oui, Jean et venu, il ne mange ni ne boit; Jésus est venu, il mange et il boit. Suivons-les dans la direction qu'ils prennent vers le Royaume. Que Dieu nous accorde que l'Evangile de son Royaume devienne une telle réalité pour notre vie, que nous ne soyons plus ses trouble-fête, mais qu'il soit plutôt pour nous la puissance du salut.

Amen.

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