Rendre visite

©Sabine Petermann

Écouter le culte :

(Prédication inspirée d’un commentaire biblique du passage par Marion Muller-Colard, Eclats d’Évangile, Bayard, 2017, p.38-39)

Quelle visite, mes amis ! Quel bel exemple de visite nous offre Jésus, dans ce passage de l’Évangile ; exemplaire ! Vous allez voir pourquoi… La visite, c’est le trait d’union entre deux humains, c’est la source de ma vocation. Ce sont les visites à des résidents de Plein Soleil dans les années 2000 qui m’ont fait prendre conscience de mon cœur d’aumônier.

Car oui, elles font du bien les visites de l’aumônier : lorsqu’on arrive dans une grande institution, EMS ou hôpital, en ayant laissé derrière soi son foyer et ses habitudes, qu’il fait bon recevoir une visite, une de celles où l’on s’apprivoise gentiment et d’où l’on repart le soleil au cœur d’avoir partagé l’essentiel. Bien sûr, les visites de proches font immensément de bien, mais à l’aumônier, parfois, on ose dire les choses plus difficiles, les détours que prennent la foi et les doutes dans ces chamboulements intenses qui touchent à la fois le corps, le cœur et l’âme. Et c’est de toutes ces visites que je suis riche aujourd’hui ! Dans les EMS, à domicile, à l’hôpital, partir à la rencontre de quelqu’un…

Ah, mais vous avez remarqué ? On dit « rendre visite ». Eh oui, le verbe « rendre » dans la langue française implique que quelque chose a déjà été donné. Mais lorsque je rends visite, c’est souvent une rencontre inédite que rien ne précède, c’est la découverte de quelqu’un d’autre, auquel pourtant je rends quelque chose. Alors, la langue française me contraint à penser que si je rends visite, c’est bien qu’un jour, je l’ai moi-même reçue.

Je crois que si je peux rendre visite, c’est d’avoir été moi-même visitée, non seulement par le Christ, mais aussi par tous ceux qui ont surgi dans le passé sur mon chemin, qui étaient bénis parce qu’aussi assoiffés de rencontres que moi. Il y a comme un flux qui lie le visiteur au visité. Quand je ressors d’une visite riche, avec son entremêlement intime de mots qui s’échangent comme des cadeaux, je me demande souvent au final : Qui a rendu quoi à qui ?

L’aveugle Bartimée s’inscrit dans ce flux-là. Et il nous donne des pistes pour être de ceux qui savent recevoir d’autrui, recevoir de celui qui passe et qu’il faut du courage pour aborder. Un courage têtu…

Première piste : Bartimée a ouvert grand ses oreilles !

Vous savez que quand on perd un sens, les autres sont exacerbés ?  Alors, il a l’ouïe fine, Bartimée, et il entend le passage de Jésus à défaut de le voir. Et comment le reconnaît-il ? Peut-être à quelque chose qui sursaute en lui et qui lui permet d’espérer déjouer la fatalité de son handicap. Sans aucune complaisance, Bartimée m’apprend qu’il ne faut ni s’habituer ni se résigner à nos conditionnements et à nos limitations.

Deuxième piste : ne pas laisser son appel se dissoudre dans le brouhaha de la foule.

Bartimée a entendu Jésus, il n’entendra rien d’autre : il n’entendra pas les reproches de la foule qui le rabroue et lui demande d’être plus discret. C’est son moment à lui, l’occasion unique pour un face-à-face. « Fils de David, aie pitié de moi. » Mais c’est fatigant d’entendre crier quelqu’un comme un perdu, qui ne sait pas tenir sa place.

Parfois, lorsqu’un résident ou patient ne tient pas en place, on appelle aussi l’aumônier ! Et croyez-moi on se sent tout aussi démuni que les soignants face à une personne qui est en état confusionnel, toute perdue, mais on tâche de mettre des mots sur le malaise, de donner un sens à ces cris. Pas simple.

Troisième piste : oser se présenter nu.

Pour une vraie visite, il convient de s’élancer et de se délester du poids des conventions, des entraves relationnelles ou de nos parures d’orgueil. Symboliquement, Bartimée jette son manteau pour mieux se jeter vers le Christ qui l’appelle. Le manteau d’un mendiant, c’est pourtant tout ce qu’il a pour se protéger.

Quand je visualise ce geste de Bartimée qui se dévêt pour mieux bondir, je ne peux m’empêcher de penser à ces patients qui m’ont fait parfois la marque de confiance de me montrer leurs cicatrices ou encore les tuyaux qui leur sortaient du ventre. Je repense à ce monsieur plein d’humour et qui soulevait pudiquement le coin de sa chemise d’hôpital pour me les montrer en me disant : «Vous voyez, je suis sujet au jardinage…»

Au-delà de la pointe d’humour, il osait me montrer comme il se sentait vulnérable et je me souviens d’avoir touché une part de son intimité et d’avoir perçu derrière le sourire combien il se sentait un peu à la merci de ces drainages, sans bien saisir le sens de ce qui se jouait dans son corps.

Chercher ensemble le sens à travers la rencontre, croiser non pas le fer, mais nos vulnérabilités. Bartimée va oser se montrer vulnérable et qu’est-ce qu’il va mendier : un regard de pitié, dit la traduction ? La pitié n’a pas tant bonne presse de nos jours, on lui préfère de loin le mot « empathie ». Mais la juste traduction du mot grec « Eleeo », ce serait en fait « miséricorde ». La miséricorde est une forme de compassion pour le malheur d'autrui à laquelle s'ajoute la notion de générosité, de bonté gratuite, nous dit le dictionnaire. Elle touche le cœur (cordum).

Et je vous le donne en mille : le mot grec désignant l'œuvre de miséricorde, « eleemosyna », il est tout simplement à l'origine du mot aumône, et donc aussi du mot aumônier !

  1. Aider quelqu’un affligé ou cherchant de l’aide.
  2. Aider l’affligé, apporter du secours au misérable.

Mais Bartimée ne se contente pas d’être misérable : il esquisse trois pas dans la danse qui va le mener à Jésus :

  1. Il ne se résigne pas, tant il croit à cette rencontre.
  2. Il ne laisse pas son désir de rencontre être mis sous l’éteignoir de la foule.
  3. Il s’approche, délesté du manteau des conventions.

Et le Christ alors, de répondre lui aussi en trois temps, parce que la visite, c’est comme une valse, elle se danse à trois temps.

Premier temps : « Appelez-le. »

Il fait venir Bartimée, il lui rend visite et tout en même temps, il enjoint l’aveugle de venir le visiter, lui, pour qu’il y ait réciprocité.

Et combien de fois repart-on d’une chambre en se demandant vraiment qui a été visité – le patient ou moi ?

Deuxième temps : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

Jésus lui rend la parole, celle que la foule voulait lui dérober et il le refait acteur de son destin, de ses projets.

Et croyez-moi : dans les institutions de santé, offrir une visite où l’on rend au résident un peu des rênes de ses envies, alors que parfois le joug médical semble vouloir tout contrôler, c’est déjà l’aider à retrouver un bout de dignité.

Troisième temps : « Va, ta foi t’a sauvé. »

Jésus in fine rend sa liberté à Bartimée. Il l’envoie en renonçant à tout pouvoir sur lui.

Un des défis de nos accompagnements spirituels à l’hôpital, c’est de surtout ne pas rendre les gens dépendants de nous ! Mais les reconnecter à leurs propres ressources, voilà le bel objectif de toute visite. Jésus lui dit en somme : vois-tu, ce n’est pas moi qui te sauve, c’est ton élan vers moi, ton mouvement et ta foi.

Vous remarquerez que, contrairement à d’autres récits de guérison, on ne sait rien du processus ! Pas de boue pour laver les yeux de Bartimée, pas de crachat à pommader non plus, pas même une main étendue, l’aveugle recouvre instantanément la vue. Le «comment» n’a aucune importance dans ce récit de miracle, tout est axé sur la foi qui sauve.

J’ai souvent accompagné des patients qui ne comprenaient pas grand-chose à leurs traitements, mais qui étaient persuadés que quelque chose advenait en eux qui n’était pas du registre de la science.

À cause de l’amour de leur famille, à cause d’un rêve qu’ils s’étaient fixé d’accomplir, c’est vraiment le « en vue de quoi » je tiens le coup qui prend parfois le pas sur le « comment ».

Plus encore que de sa cécité, Bartimée est sauvé de l’immobilisme et de la passivité qui était la sienne à la porte de Jéricho, sauvé de la mauvaise estime de lui-même qui devait le tenir contraint à tendre la main. Il peut se mettre à la suite de Jésus, en laissant monter la louange du chant de la vie, car oui, c’est ainsi que je veux l’imaginer : célébrant la vie et s’en émerveillant !

Maurice Zundel a dit : « l’émerveillement, c’est le moment privilégié où nous sommes soudain guéris, pour un instant, de nous-mêmes ».

Être écouté avec miséricorde, être remis debout par une question, être rendu à soi-même libre, parfois guéri, mais surtout « sauvé ». Si vous avez vécu ces trois étapes lors d’une visite, alors oui : vous avez été vraiment rencontré ! Et si un jour, vous rendez visite à votre tour, alors vous redonnerez seulement quelque chose que vous avez déjà reçu. Reçu de Bartimée, reçu de Jésus, reçu de toutes les rencontres à la fois humbles et audacieuses de l’Évangile.

Des rencontres qui nous enseignent une chose précieuse, simple et unique : le Christ est venu toucher chacun, mais sans l’enchaîner et pour que finalement, nous soyons rendus à nous-mêmes, guéris et convertis.

Amen !

Pour l’aumônier d’hôpital que je suis, la rencontre de Jésus avec Bartimée est un modèle. Il m’inspire pour aller visiter les patients.

Détails

Chapelle des Arolles, Champex-Lac
Co-célébrant
Aldo Ravedoni pour les lectures, et François Rosselet pour la prière d'intercession.
Organiste
Gérald Chappuis
Musiciens

En collaboration avec