«Vous êtes mes amis, si…»

©Alexandra Urfer Jungen

Écouter le culte :

Demeurer dans l’amour de Jésus-Christ, alors qu’il demeure lui-même dans l’amour du Père. Promesse alléchante d’un cocon d’entrelacs qui mêle le divin et l’humain. Et nous pourrions être tenté d’y entendre une quasi Trinité entre Dieu, son fils et moi. Amour, amitié, joie, des mots que nous aimons entendre de la bouche de Jésus, des mots dont nous avons tant besoin, des mots qui redorent le blason de la religion et qui sonne comme le meilleur programme législatif. 

Pourtant, le discours de Jésus présente une drôle d’aspérité qui surprend, gêne peut-être un peu. Jésus-Christ ne nous présente pas l’amour inconditionnel auquel nous pourrions nous attendre, au contraire, tout est sous condition.

« Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. »

« Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour. »

Cela fait beaucoup de si. Des si qui s’enchainent comme un petit programme bien ficelé. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis, vous êtes mes amis si vous gardez mes commandements et alors vous demeurerez dans l’amour, comme je suis dans l’amour du Père, car je garde ses commandements. Une des clés de compréhension de ce texte se trouve, il me semble, dans cette similitude entre l’attitude de Jésus et l’attitude qu’il commande.

Ce que propose Jésus, il le fait en connaissance de cause, il l’a expérimenté, il en témoigne, il en est l’exemple. Parce qu’il y a l’amour du Père en premier, Jésus peut aimer. Et parce que Jésus aime les disciples, les disciples peuvent aussi aimer.

Mais derrière ce verbe aimer, il n’est pas tout à fait question d’un sentiment, naturel ou spontané, d’un élan de romantisme, d’un tourbillon de sensations, de perceptions ou d’émois. 

Au contraire, l’amour dont parle Jésus est acte. Et c’est parce qu’il est traduit dans des actes concrets qu’il peut être commandé, demandé par effort et consentement. Et l’acte le plus abouti d’amour est le fait de donner sa vie pour autrui, une phrase qui n’est pas du badinage ou de la vantardise puisque Jésus est effectivement proche de sa mort infâme au moment où il s’adresse à ses disciples.

Jésus apparaît donc là comme un maître de l’Amour, exercé à donner de sa personne et à la veille de se donner entièrement et radicalement. Son message pourrait sembler incroyable, décalé, beau peut-être, absurde ou novateur.

Pourtant, Jésus nous le dit, il demeure dans l’amour du Père en gardant ses commandements. Rien de nouveau sous le soleil, Jésus se met à la suite et incarne une loi millénaire donnée, entre autre, dans des écrits du Deutéronome et du Lévitique. Des livres du premier, de l’Ancien Testament, parfois mal vus, pas tout évidents à lire, dédaignés, incompréhensibles et violents. Mais regardons ces commandements de plus près, ces commandements dont faisaient allusion Jésus-Christ en parlant de l’amour de Dieu le Père, l’amour de soi et l’amour des autres.

Prenons la parole connue du Deutéronome : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. »

Un commandement qui est introduit par « Écoutes Israël ! ». Le peuple est interpelé, il s’arrête, lève les yeux. Un temps de suspension, de silence, de concentration. Quelque chose d’important va se dire. A nouveau ce verbe aimer, qui prend une autre dimension en hébreu, dans la langue de ce texte, où aimer peut être commandé, car il ne s’agit pas d’émotion forcée mais d’un acte de loyauté. Un amour qui n’est pas un sentiment mais la réponse à un appel de Dieu. Une réponse réfléchie, responsable et volontaire. Une parole à faire entrer dans l’être tout entier (en acte, en pensée, en parole). C’est un amour qui se réactualise chaque jour. Cette parole, « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force », est comme un mantra qui accompagne le quotidien du lever au coucher. Une parole qui touche tant l’intimité du foyer que la vie publique et la société. Une parole méditée (« tu l’attacheras à ton front »), une parole effectuée (« tu l’attacheras à ton bras »).

Un amour-acte qui ne va pas de soi, qui n’est pas naturel, qui s’enseigne par la parole et l’exemple. Mais comment concrétiser cette parole ? A quoi répondons-nous lorsque nous nous attachons à ce commandement d’amour ?

Un des éléments de réponse se trouve dans le livre du Lévitique. Également un livre majoritairement de lois, pas très attrayant, mais qui ne manque pas de caractère. Car c’est bel et bien dans cet ennuyeux livre du Lévitique, que Dieu nous dit : « Tu aimeras ton prochain, comme toi-même. »

« Tu aimeras ton prochain » : en hébreu, ce n’est pas un impératif mais un inaccompli. Tendu vers le futur, non achevé et plein de promesses, pas de garanties.

« Comme toi-même » : grosse ambiguïté, déjà en français, mais également en hébreu. Tu l’aimeras car il t’est semblable ? Parce qu’il est comme toi ? Avec le même amour que tu as pour toi ? En tout cas, dans le prochain subsiste une très grande proximité. Nous ne sommes pas appelés à aimer l’humanité entière ou des êtres fictifs. Celui qui est proche de moi est celui qui fait partie de mon paysage de vie, que je le veuille ou non, que je l’apprécie ou non, qu’il soit de mon sang ou non.

L’extrait du Lévitique que nous venons d’entendre donne quelques éléments de réponses concrètes qui nous aident à cerner et incarner cet amour du prochain.

« N'exploite personne et ne détourne rien ; ne garde pas jusqu'au lendemain le salaire dû à un ouvrier. »

« N'insulte pas un sourd, et ne mets pas d'obstacle devant un aveugle. »

« Ne commets pas d'injustice dans tes jugements : n'avantage pas un faible, ne favorise pas un puissant, mais rends la justice de façon équitable envers les autres Israélites. »

« Ne te venge pas et ne garde pas de rancune contre les membres de ton peuple. »

Si certains semblent aller de soi (n’exploite pas, ne vole pas, n’insulte pas), j’ai personnellement maintenu mon regard sur l’injonction à ne pas garder rancune. Ne pas la garder, cela signifie qu’elle existe, qu’elle est là, assumée, tout humaine. Et vous savez probablement bien, chère assemblée, chers auditeurs et auditrices, ce que la rancune peut faire dans une vie. Une rancune qui s’installe et gonfle lentement. Une rancune tenace contre un membre de la famille, des collègues de travail, un patron. Des professeurs, des maîtresses d’école. Ses amis, son conjoint. Ou une rancune taboue, contre ses enfants, contre ses parents. Son amoureux, son amoureuse. Une rancune que nous n’avons pas pris au sérieux au début, qui a pris ses quartiers dans notre cœur, qui a fait croire que ce n’était pas si grave, que nous étions dans notre bon droit. Elle se nourrit de pensées noires, de colère et de frustration et lorsqu’elle prend des proportions désastreuses, nous ne savons plus d’où elle vient, quel était le problème, quel était le besoin.

Alors je comprends mieux pourquoi Dieu doit me dire régulièrement : « Écoute ! ». Qu’il me demande de l’aimer, de prouver ma loyauté au Dieu d’Amour, en méditant sa Parole Vivante jour et nuit, dans l’intimité de ma vie comme dans ma vie publique. Que je l’enseigne à mes enfants car ce n’est pas inné, ni spontané, ni facile.

Au fond, les enjeux de ce commandement d’Amour ne sont donc pas ce que l’on est ou ce que l’on ressent, mais notre réponse à un appel à être facilitateur de la communion et d’éviter d’y faire obstacle. Pour un équilibre qui profite à tous, y compris à soi-même.

Ce que Jésus-Christ fait, dans son exhortation au commandement d’amour qui conditionne le titre d’ami du Christ, c’est nous entrainer dans ce cercle vertueux de l’amour de Dieu, de l’amour du prochain, de l’amour de soi. Un entrelacs d’Amours qui se nourrissent mutuellement. Comment entrer dans ce cercle ? Mille et une portes sont possibles, mais peut-être puis-je vous suggérer celle-ci, tirée du Siracide, un livre de sagesse : « Si on est dur avec soi-même, à qui montrera-t-on de la bonté ? »

Amen

Le texte de l’Évangile du jour commence avec des mots que nous aimons entendre : joie, amour, ami. Cependant, Jésus n’est, de loin, pas en train de proposer un cocon christique infusé d’Amour et de Joie d’origine divine pour garantir la paix dans le monde. Car la suite du discours du Christ expose également un commandement, une amitié conditionnelle, un choix imposé et une injonction à porter du fruit. Quelle est donc cette entourloupe ?

Détails

Temple Saint-Etienne, Moudon
Co-célébrant
Lionel Akeret, diacre, pour la liturgie, et Pierre-Alain Benzi pour les lectures.
Organiste
Anne Chollet
Musiciens