Quand la paix prend le dessus sur la violence

©Alexandra Urfer Jungen

Écouter le culte :

J’aurais aimé pouvoir vous lire ce matin avec Zacharie : « Voici ton roi qui vient à toi, il est juste et victorieux, puissant et monté sur un fier destrier. Il portera la guerre à tout ce qui s’oppose à lui et le détruira avec fracas ! » Ou encore avec Paul : « Accueillez cette emprise de la chair qui est en vous, vos pulsions, vos désirs, votre égocentrisme, votre fonctionnement quotidien, ne changez surtout rien : c’est ainsi qu’il est bon que vous soyez. » Ou encore avec Matthieu : « Père, tu t’es révélé à ceux qui savent, ceux qui ont la connaissance, ceux qui ont le pouvoir. Ce sont eux qui ont tout compris… »

Oui, si j’avais pu vous lire ceci, vous auriez certainement été soulagés. La Bible ne dirait pas autre chose que ce que nous pensons toutes et tous, la manière dont nous fonctionnons : dominer par la force, dominer par notre manière naturelle de fonctionner, dominer par le savoir et les connaissances.

« Manger ou être mangé. » « Si tu veux la paix, prépare la guerre. » « Travaille bien à l'école, sinon regarde comment tu vas finir. » Je pourrais aligner les adages populaires, mais c’est inutile. Nous sommes toutes et tous d’accord qu’il est nécessaire de savoir se battre pour se défendre ; qu’il est important d’accueillir ce que nous sommes avec notre monde intérieur pas toujours très reluisant, nos réactions pas toujours adéquates, notre vision du monde pas toujours ouverte; et qu’il est précieux d’acquérir des connaissances, des compétences, pour mieux comprendre, mieux aider et mieux vivre.

La Bible ne dit pas le contraire, bien des passages pourraient illustrer ce que je viens de vous dire : les luttes pour plus de justice, l’accueil de notre fragilité, les chemins de connaissance…

Pourtant, il arrive souvent que dans nos existences humaines individuelles ou communautaires, nous soyons dominés par des guerres intérieures qui nous croquent petit à petit : colère, haine, regrets, culpabilité, rancunes, et que ces sentiments nous conduisent à la violence. Alors notre volonté de dominer est elle-même le résultat de quelque chose qui nous domine et nous aliène.

Il arrive aussi que nous soyons dominés par nos envies, nos désirs, nos fonctionnements quotidiens et que tout cela nous entraîne loin de notre vocation humaine au cœur de ce monde : respect de la création, amour des autres et de soi-même, lien avec Dieu… Nous sentons confusément que notre manière de vivre est insatisfaisante, faussée, qu’elle ne nous apporte pas le bonheur. Comme si notre manière spontanée de donner libre cours à nos désirs et réactions n’était pas tout à fait nous.

Il arrive enfin que nous soyons dominés par notre illusion de tout savoir et tout connaître et tout maîtriser. Alors non seulement nous enfermons les autres et le monde autour de nous dans ce que nous croyons en comprendre et perdons de vue leur complexité, leur insaisissable mystère et leur beauté. Mais aussi nous nous chargeons d’un fardeau trop lourd pour nos épaules : celui de ne pouvoir vivre qu’à condition de savoir et de maîtriser.

Les trois textes bibliques de ce jour tracent un chemin d’humanité pour rééquilibrer notre vie lorsqu’elle se trouve dominée par la colère, la chair ou le savoir, à tel point que nous en perdrions ce qui fait notre identité fondamentale.

Pour Zacharie, le roi est juste et victorieux précisément en se présentant – en accueillant – sa pauvreté et la simplicité de ce qui le porte, un ânon. Ce qui fait disparaître la guerre, le combat, la violence, la colère, c’est ce chemin de redécouverte de notre profonde pauvreté humaine, notre humilité (la terre dont nous sommes tirés), le fait que nous sommes portés bien sûr, mais que nous ne pouvons pas même nous enorgueillir de cela. Redécouvrir notre pauvreté, pour redécouvrir le besoin de l’autre. Au contraire, l’abaisser pour prétendre en être le supérieur, c’est faire fausse route.

Pour Paul, il y a cette invitation à redécouvrir que ce qui habite au cœur de notre cœur, dans le plus profond de notre identité. Ce ne sont pas nos fonctionnements superficiels (charnels, dira Paul), mais l’Esprit de Dieu lui-même, qui donne souffle à toute notre vie. En se connectant à cette source au fond de nous, toujours à nouveau, toujours à reprendre, comme une respiration, notre vie se déploie davantage en vérité. Et nos désirs spontanés, nos réactions spontanées, tout cela n’est plus ce qui nous définit… ni ce qui mérite de prendre le pouvoir sur nous.

Enfin, chez Matthieu, Jésus nous appelle à nous redécouvrir tout-petit : une femme, un homme ayant tout à apprendre, tout à découvrir, dans une posture d’ouverture, d’étonnement, d’émerveillement. Le repos de l’âme vient de ce renoncement à être celui qui sait pour devenir celui qui apprend. Renoncement à se croire grand pour se réjouir d’être petit. Car c’est ainsi que l’on voit de la manière la plus ajustée, dit Jésus. C’est ainsi que l’on rencontre ce Dieu révélé aux tout-petits, doux et humble, pauvre et monté sur un ânon, ce Dieu Esprit qui souffle dans notre souffle.

La question de savoir ce qui nous anime et pourquoi est importante: la violence ou la paix, la peur ou la confiance, la domination ou la soumission? Un peu de tout cela certainement, mais comment reconnaître Celui qui aspire à habiter en nous?

Détails

Abbatiale de Romainmôtier
Co-célébrant
Muriel Benoît pour les lectures
Organiste
Michel Jordan
Musiciens
Le quatuor Piacevole, sous la direction d'Agnès VIllard, avec Yseult Chmetz, Agnès Villard, Anthony Di
Giantomasso et Pierre Pantillon. Christian Delafontaine à la flûte.