Quand "un simple verre d’eau fraiche" n’est pas si simple

©Alexandra Urfer Jungen

Écouter le culte :

Je ne peux m’empêcher de sourire en lisant le récit d’Élisée dans le livre des Rois. Imaginez un peu : une femme qui ne peut pas avoir d’enfants, un prophète qu’elle accueille chez elle dans une petite chambre sympathique avec lit et tout le confort. Et la récompense de la part du prophète : je vais m’occuper de toi, dans une année, tu auras un fils dans les bras… C’est le mari qui n’a pas dû beaucoup apprécier !

Je blague, bien entendu. Mais derrière cette blague se dit quelque chose que nous connaissons toutes et tous : quand se pose la question de l’accueil vient immédiatement avec elle la question des peurs. Des peurs légitimes, car nous connaissons suffisamment d’histoires – vécues personnellement ou non – de gens qui ont profité d’un accueil généreux pour abuser, voler ou tromper. Et nous connaissons aussi les difficultés d’accueillir quand la différence est trop grande, et que les idées, les comportements ou les habitudes deviennent insupportables ou incompréhensibles.

Accueillir la famille, le proche, l’ami, pas de problèmes. Accueillir l’étranger, le différent, l’ennemi, c’est une autre affaire. Alors vous êtes certainement sur vos gardes face à ce pasteur naïf qui va encore proclamer qu’il faut accueillir tout le monde.

Accueillir tout le monde : certainement pas ! La Bible n’aime pas les abstractions, elle raconte plutôt des récits à chaque fois uniques de rencontres particulières. Pas tout le monde, mais celui ou celle qui passe par là, qui se présente aux portes de mon univers de vie. Et la naïveté ? Il en faut certainement pour simplement renoncer à tout maîtriser, savoir, connaître. L’accueil, c’est toujours une aventure et de l’imprévu.

Lorsque la femme riche accueille Élisée, elle le fait parce qu’elle discerne en lui un homme qui porte quelque chose de l’ordre de la parole de Dieu. Autrement dit, un homme dont la vie est enracinée ailleurs qu’en elle-même, une vie qui ouvre à plus large que soi, une vie qui permet à d’autres de se découvrir pleinement vivants.

Et lorsque Jésus parle de l’accueillir lui, il montre aussi l’importance de pouvoir trouver une plénitude à la vie ailleurs que dans un repli sur soi : plutôt, dans cette ouverture à celui qui, par ses actes et ses paroles, est Dieu auprès des humains.

Il n’y a rien d’évident dans l’accueil, et pourtant c’est ainsi que Dieu se donne à connaître. Car dans l’accueil, il y a la possibilité de rencontrer des femmes et des hommes qui aident à exister en portant en elles, en eux, quelque chose de la parole de vie de Dieu. Ce que la Bible appelle des prophètes. Des justes.

Pour nous aider à saisir ce qu’est l’accueil, Jésus opère un retournement : il place ses disciples – et nous à leur suite – non pas dans la posture de celles ou ceux qui accueillent, mais dans la prise de conscience qu’ils sont eux aussi des « accueillis ».

« Quiconque vous donne ne serait-ce qu’un simple verre d’eau fraiche… »

Prenez le temps de réaliser que vous êtes vous-mêmes des personnes accueillies. Prenez conscience des « verres d’eau » qui vous ont été offerts dans votre existence, pour apaiser vos soifs, restaurer vos forces, traverser vos déserts. Regardez dans votre propre histoire : vous-mêmes, vous avez été des pauvres, des petits, comme les prophètes avant vous, comme les disciples. Vous aussi avez dû porter votre croix comme le Christ l’a portée. Vous avez été de ces petits qui ont eu besoin d’être accueillis, et d’autres l’ont fait pour vous.

Si j’y réfléchis bien, ce qui m’a permis d’être vivant, c’est que j’ai été accueilli, d’une manière ou d’une autre, dès le tout début, nourri, calmé, accompagné. Le simple verre d’eau fraiche, parfois ce n’était presque rien… mais c’était assez pour me faire du bien. « Ce n'était rien qu'un peu de pain, mais il m'avait chauffé le corps, et dans mon âme il brûle encor' à la manièr' d'un grand festin. » C’est Brassens, un grand spirituel, qui le dit.

Retrouver sa petitesse pour retrouver le goût de l’eau, du pain, de l’amitié, de l’accueil. Pour retrouver une place bienvenue. Et retrouver la part du Christ qui habite en chacune et chacun de nous : « Qui vous accueille, m’accueille », dit-il. Et qui m’accueille, ajoutera encore Jésus, accueille Dieu. Alors, le geste d’accueillir et d’être accueilli devient ce qui raconte Dieu dans l’histoire humaine.

Restent les paroles qui fâchent, autour de l’amour du père ou de la mère qu’il faudrait aimer moins que Jésus pour être digne de lui. Mais ce sera pour une autre fois…

Accueillir, c’est vite dit, mais ce n’est pas vite fait. Derrière les bons sentiments se cache une réalité plus compliquée: comment accueillir celui ou celle que je n’aime pas ou que j’aime moins? Accueillir les bras ouverts, oui, mais les yeux ouverts aussi.

Détails

Abbatiale de Romainmôtier
Co-célébrant
Christine Pont pour les lectures.
Organiste
Michel Jordan
Musiciens
Le quatuor Piacevole, sous la direction d'Agnès VIllard, avec Yseult Chmetz, Agnès Villard, Anthony Di
Giantomasso et Pierre Pantillon. Christian Delafontaine à la flûte.