Laisser l’autre se perdre, c’est se perdre soi-même

©Alexandra Urfer Jungen

Écouter le culte :

Entendons-nous le cri de revanche du prophète Jérémie ? Entendons-nous son appel à la justice, sa colère, son impuissance ? Ou sommes-nous devenus indifférents ? Avons-nous tellement apprivoisé ce cri qu’il ne retentit plus à nos oreilles ? Que nous ne saisissons plus qu’elle n’a rien de politiquement correct, cette demande de revanche ?

Jérémie réclame justice. Et d’autres avec lui aujourd’hui. D’autres qui sont en mer, qui doivent quitter leur terre et leur famille, d’autres qui sont parqués dans des camps, d’autres qui dérangent eux aussi, à qui nous aimerions dire : « vous, les épouvantes-de-tous-côtés », comme on insultait Jérémie… Des réfugiés qui crient justice, dont plus personne ne veut entendre ni l’appel ni le témoignage, des réfugiés qui certainement aussi veulent leur revanche, qui la demandent à Dieu. Car c’est ce qu’il se passe dans les cœurs humains quand ils sont maltraités trop longtemps.

Besoin d’être délivré de la main des méchants. Besoin que Dieu soit avec soi. Besoin d’être autre chose que le sujet de calomnies ou de paroles qui ne laissent pas exister en vérité. Alors on devient comme Jérémie. On crache à Dieu que c’est injuste, et on espère que, lui, rétablira la justice.

Entendons-nous ces cris, ces prières aujourd’hui ? Les entend-on suffisamment en nous pour réaliser qu’elles sont les mêmes que nos propres prières à chaque fois que nous avons été injustement traités, ou calomniés, ou méprisés ? Ce sont les mêmes que nos prières quand nous avons crevé de ne pas avoir de place, de ne pas être reconnus. Ce sont les mêmes que celles qui s’élèvent contre le racisme, contre la misogynie, contre l’homophobie.

Ce désir de revanche de Jérémie, des réfugiés, il est le même que celui qui naît dans ton cœur quand on te fait souffrir. Ne l’oublie pas. Car c’est en l’entendant résonner en toi que tu entendras celui de Jérémie, celui des réfugiés, celui des humains qui souffrent.

Entendons-nous la souffrance de l’autre et notre propre souffrance, l’entendons-nous suffisamment pour sortir de notre indifférence ? Mais sortir de l’indifférence, c’est souvent entrer dans la peur. Alors j’ai peur de ne pas avoir assez de forces pour changer ; ou j’ai peur d’être envahi, de perdre mon confort, de devoir changer mon quotidien ; ou j’ai peur de ne pas savoir, de ma propre fatigue, de mon impuissance. Nous avons tellement de peurs. Parce qu’au fond, nous avons peur de perdre la vie, ce qui fait notre vie.

Jésus a entendu cette même peur chez ses apôtres. Et il a reconnu qu’elle était légitime, car il y a effectivement un risque dans une vie qui cherche à témoigner de l’essentiel. Il y a toujours des renoncements à faire dans tout engagement, il y a toujours quelque chose à perdre. Parfois même sa propre vie, ce que de nombreux témoins que nous admirons ont subi. Et si notre propre vie était autre chose qu’un applaudissement de loin à des témoins qui ont tout donné ?

Jésus ne dit pas qu’il n’arrivera rien à ses disciples. Bien au contraire. Mais il leur dit que la préservation de la vie individuelle n’est pas toujours le plus grand bien. Que parfois le courage d’une lutte, d’un engagement, pour d’autres est plus important que la vie physique, car il touche à l’âme, c’est à dire au cœur de qui nous sommes, à notre intimité la plus profonde.

Je peux passer mon existence à protéger ma propre vie à tout prix, il se pourrait bien qu’au final je me perde. Parce que j’aurai oublié que ma vie individuelle n’a de sens que reliée à celle des autres, au monde qui m’entoure.

C’est pourquoi le Christ dit : « Soyez solidaires avec moi, avec les autres, ayez confiance dans vos engagements. » Lui-même est mort mais pourtant ce qu’il a dit et fait continue de changer des vies pour le meilleur. Notre destinée à chacune et chacun ne devrait pas dépendre de notre peur de mourir, mais plutôt être aiguillée par le souci de celles et de ceux qui pourraient mourir à cause de nos peurs.

Alors entendons-les, nos souffrances et celles des autres, nos peurs et celles des autres. Entendons-les pour redécouvrir notre commune humanité. Et entendons-les pour, petit à petit, les dépasser en plaçant notre confiance en ce Dieu qui est allé jusqu’à mourir pour faire vivre. Dieu qui montre un chemin de vie pour le corps et pour l’âme face à ce qui nous dépasse, à l’impuissance apparente, à la peur plus forte que nous, à ce que la Bible appelle le péché.

Posons tous les actes que nous pouvons, des plus petits et quotidiens à d’autres plus exceptionnels, pour donner témoignage de ce qui nous fait vivre en vérité : la solidarité humaine sous le regard de ce Dieu qui nous aime toutes et tous ensemble et individuellement, et pour qui chaque être humain compte – moi-même autant que ma sœur, que mon frère, cherchant refuge.

Avec la pandémie, la situation dramatique des réfugiés dans le monde est devenue secondaire face à notre propre santé. En ce Dimanche des réfugiés, l’Évangile a une parole très forte pour nous interpeller: oser une parole et un geste de solidarité, ce n’est pas simplement faire de la charité. C’est se découvrir partie prenante de l’humanité, c’est s’humaniser et ainsi voir son âme sauvée.

Détails

Abbatiale de Romainmôtier
Co-célébrant
Sylvain Berthoud pour les lectures
Organiste
Michel Jordan
Musiciens
Le quatuor Piacevole, sous la direction d'Agnès Villard, avec Yseult Chmetz, Agnès Villard, Anthony Di Giantomasso et Pierre Pantillon. Christian Delafontaine à la flûte.