Comment affirmer sa particularité sans sombrer dans l'intégrisme ?

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Écouter le culte :

Nous vivons aujourd'hui le dimanche annuel consacré dans notre Eglise à la mission. Cette mission de l'Eglise nous est rappelée à chaque fois que nous célébrons un baptême. Nous lisons alors les derniers versets de l'évangile de Matthieu où le ressuscité dit à ses disciples : « Allez, faites de toutes les nations mes disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit et enseignez-leur tout ce que je vous ai commandé. »

L'air du temps veut cependant que, malgré toutes les différences que l'on peut mettre en évidence entre les religions, il convient d'affirmer qu’il n'existe qu'un seul dieu, le même pour tous. Souvent on utilise la métaphore de la montagne à propos de la multiplicité des religions et de l'existence d'un seul dieu. Pour atteindre le sommet d'une montagne, il existe plusieurs voies, dit-on. Pour aller à Dieu existeraient aussi plusieurs voies, toutes aussi valables les unes que les autres. L'important n'est-il pas d'atteindre le sommet ? nous fait-on remarquer.

Si cette image de plusieurs voies pour atteindre le même but s'applique à Dieu et aux religions, alors, que faire de ce dimanche missionnaire ? Ne convient-il pas de le supprimer ? Comment surtout respecter l'ordre du Christ matthéen de faire de toutes les nations des disciples? Ne convient-il pas de le passer allègrement sous la jambe comme on le fait si facilement aujourd'hui parce que cela nous arrange de ne pas être trop militants en Eglise ?

Il y a donc là un réel problème. Il est joliment formulé par la question que vous avez retenue : « Existe-t-il plusieurs dieux uniques ? » Le Dieu des israélites, celui des musulmans et celui des chrétiens – pour ne retenir que les grands monothéismes – est-il le même ? Pour être franc, je vous réponds que je n'en « sais » rien et que je défie quiconque de prétendre « savoir » quoi que ce soit à ce propos !

Il faudrait, en effet, pouvoir se situer à l'extérieur des relations entre Dieu et les humains pour pouvoir « savoir » quelque chose à ce sujet. Or ce que j'appelle « mon dieu », je ne puis le connaître comme un objet de la réalité sur lequel je pourrais développer un « savoir ». Tout ce que je puis « savoir », c'est que je me rapporte à un dieu unique de telle ou telle manière, qu'un israélite se rapporte à son dieu de telle ou telle autre manière, etc. Jean Calvin le disait très bien : la connaissance de Dieu et de soi sont choses conjointes. Je ne puis les séparer. Je ne puis parler de Dieu qu'en parlant de ma relation à Lui.

Vous me direz peut-être : « Mais la Bible ne nous donne-t-elle pas des indications à ce sujet ? » Si je me réfère à son centre qui, pour nous chrétiens, est Jésus-Christ, je constate qu'il affirme que son Père est le dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Mais je constate aussi qu'il prend régulièrement ses distances à l'égard de la manière dont ses contemporains israélites se rapportaient à leur dieu. Il remet en particulier en question l'image qu'ils avaient d'un dieu qui récompenserait le bien par le bien et le mal par le mal. Il déconnecte aussi le culte rendu à Dieu de tout ancrage géographique ou ethnique.

En me remettant en question lorsqu'il me dit qu'il convient d'adorer Dieu en esprit et en vérité, Jésus m'incite à reconsidérer ma relation à mon dieu. Et, si je veux explorer cette relation, il me faut repartir de la signification qu'a pour moi le fait d'avoir un dieu.

Avoir un dieu, c'est avoir une réalité à laquelle j'accroche mon cœur, disait Luther, une réalité pour laquelle je me passionne. A ce propos, j'aime à conter l'exemple de ce paroissien passionné de trains qui m'avouait, au moment du décès de sa mère, ne guère avoir eu de contacts avec elle parce que « ma passion c'est les trains ». Il était employé de la SNCF, membre actif d'un syndicat de cheminots, président d'un club de modèles réduits, organisateur de voyages pour aller photographier des trains en voie de disparition aux quatre coins du globe, etc. Son dieu, c'était le train. Pour d'autres, c'est la montagne, la mer, la vie de famille, ce matin : le tennis !... Autant de réalités auxquelles il s'agit, à leurs yeux, de tout sacrifier.

Le problème, lorsqu'on est habité par une réelle passion, c'est qu'il faut qu'elle soit unique. Si je suis habité par deux passions ou davantage, je suis déchiré entre ces absolus dont j'attends le bonheur, que je me dois de servir et que, vu mes limites, je suis incapable de servir comme il le faudrait. Une vie tiraillée entre plusieurs dieux est une vie incohérente. Or ce que j'attends de ma passion, c'est précisément qu'elle donne cohérence à ce que je suis, qu'elle rende ma vie vraie.

Faisons encore un pas : lorsque je suis habité par une passion unique, ce pour quoi je me passionne ne doit pas seulement être unique. Il doit aussi être radicalement autre que tout ce que je connais. Les trains, la montagne, la mer, la famille, le tennis on peut s'en lasser et surtout on peut ne plus pouvoir les « servir » et en jouir. Il suffit parfois d'un accident bête pour qu'une passion entière et une vie entière s'effondrent. Un vrai absolu, il faut pouvoir y être attaché en toutes circonstances, y compris au plus profond d'un cachot ou sur mon lit de souffrance, voire de mort.

Un problème supplémentaire vient alors se lier à notre attachement passionné à un dieu unique et radicalement autre : pour le connaître, il faut qu'il se révèle. Je ne puis monter sur la montagne, il faut que mon dieu en descende pour me rencontrer ! Dit encore autrement, Dieu va nécessairement utiliser un ou des intermédiaires pour se donner à connaître. Pour les juifs, le médiateur est centralement Moïse, pour les musulmans, il s'agit de Mohammed et pour les chrétiens, de Jésus de Nazareth. Et c'est là que, désirant connaître ce dieu qui pour nous tous doit être unique, nous divergeons entre adhérents de diverses religions monothéistes. C'est là que nous n'avons pas exactement le même dieu.

Je me dois ici d'être caricatural. Une caricature ne dit pas tout, mais devrait dire l'essentiel. Je vais m'y essayer. Le dieu dont les israélites affirment qu'il a choisi Moïse pour se révéler libère un peuple élu, lui donne un certain nombre de règles de vie qui, si elles sont respectées, verront le peuple être récompensé.
Le dieu dont les musulmans affirment qu'il a choisi Mahomet pour se faire connaître offre à ceux qui s'attachent à ce prophète une révélation sous forme d'un livre, le Coran. Par la même occasion, il en fait la communauté de ceux qui gagneront le paradis, la umma, chargée de régler sa vie selon les préceptes du Coran. Quant aux chrétiens, ils affirment que leur dieu s'est révélé en s'identifiant à un humain, un individu en qui il est venu dire à tous les individus humains qu'ils ont une infinie valeur à ses yeux.

Ainsi percevons-nous des différences entre ces trois grandes religions, toutes attachées à un seul dieu. Les israélites et les musulmans pensent, par exemple, que leur dieu les rencontre au travers d'une grandeur culturelle : la loi de Moïse ou le Coran, mais aussi le peuple élu ou la communauté des musulmans, la umma. Le christianisme en diffère en insistant sur le fait que son dieu nous rencontre au travers d'un individu et nous affirme que nous avons une infinie valeur, non en tant que membre d'un peuple, d'une communauté, même d'une Eglise, mais en tant que personne individuelle. Ou encore : l'islam affirme qu'Allah veut former une communauté dont le seul dénominateur commun est le respect des cinq piliers de l'islam, alors que les israélites affirment que Yahwéh s'est choisi un peuple particulier auquel on appartient en général par ses gènes. Ou encore : quand les chrétiens affirment que Jésus est venu nous pardonner gratuitement toutes nos fautes, juifs et musulmans affirment en général qu'il faut mériter le pardon de ses fautes en respectant un certain nombre de préceptes...

Bref ! chrétiens, juifs et musulmans ne comprennent pas de la même manière leurs relations à cet absolu tout autre pour lequel les uns et les autres se passionnent et auquel ils entendent dédier leur vie entière. Mais ici vous me demanderez tout naturellement qui a raison de ces trois religions. Je vous répondrai que le critère en la matière, c'est de savoir lequel de ces dieux uniques répond le mieux aux questions que vous vous posez tout au fond de vous-mêmes.

A mon sens, ces questions fondamentales sont au nombre de seulement trois. Il y a la question de ma destinée : d'où est-ce que je viens, où est-ce que je vais, en particulier après mon trépas, est-ce que je suis libre ? Dans quelle mesure suis-je conditionné par mon passé, ma biologie, mon environnement, etc. ?
Une deuxième question est celle du sens de ma vie : dans quelle direction dois-je l'orienter ? Qu'est-ce qui me permet de la réussir ? Qu'est-ce qui lui donne de la valeur ? Qu'est-ce qui la rend juste ?
La troisième question est celle de la vérité de ma vie : est-ce que je puis trouver une cohérence à ma vie ? Est-ce qu'il me faut éternellement être angoissé, parce que tiraillé entre des vérités incompatibles ? Est-ce que je puis trouver un principe qui me permettre de vivre en harmonie avec moi-même malgré tout ce qui régulièrement vient me perturber ?

A la question de savoir quel dieu répond le mieux à ces trois questions, chacun répond librement et personnellement. Ce n'est pas parce que je suis né dans un milieu marqué par le christianisme que je dois nécessairement préférer la réponse chrétienne. A l'heure de l'information mondialisée, nombreux sont ceux qui peuvent parfaitement changer de religion.

Reste que, lorsque j'ai adhéré à la réponse que tel dieu offre à ces grandes questions, je suis poussé, par le fait même que cette réponse est un absolu, objet de ma passion, à désirer convaincre autrui que c'est là la bonne réponse. Je me devrai donc d'être missionnaire sous peine d'être incohérent dans ma manière de comprendre ma vie devant mon dieu.

Pourtant, si je suis chrétien et que la réponse à mes questions m'est offerte par un dieu qui a choisi de me respecter en tant qu'individu plutôt que comme membre d'un peuple ou d'une communauté, je ne pourrai que respecter à mon tour les individus à qui j'essaye de faire partager ma foi. Je ne pourrai jamais leur imposer ma manière de voir la vie. Je ne pourrai que leur proposer ma foi ! C'est, sans fanatisme possible, ma mission de chrétien.

Toutes les façons de comprendre Dieu se valent-elles ? Faut-il chercher un « plus petit dénominateur » à toutes les religions ? Y a-t-il quelque chose qui soit spécifique au christianisme ? Comment affirmer sa particularité sans sombrer dans l'intégrisme ?

Détails

Avec la participation de
Idelette Carrard
Orgue
Sylvie Pagano
Musique
Jeanne Gollut, flûte de pan