Noël : mettre Dieu au monde aujourd’hui !

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Écouter le culte :

Pour vous, qui est Jésus-Christ ?

Si on faisait un petit tour dans les travées du Temple de Lutry, ou auprès des auditeurs de la radio, que de diverses réponses nous aurions à cette question !
C’est celui qui est venu bousculer ma vie ! Ou, c’est l’ami de tous les jours, celui qui me donne la force d’exister, de tenir debout ! Ou encore, c’est ma raison d’espérer, celui qui chemine à mes côtés.

C’est vrai ! Que peut-on dire du Christ si ce n’est ce que j’ai reçu de lui, ce que mon existence m’a laissé percevoir, ce que j’aurai laissé pénétrer et germer de lui en moi ? Jamais vous ne connaitrez de lui que ce que vous vivrez et rayonnerez. Vous ne connaitrez jamais ce que vous n’êtes pas vous-même.

Bien sûr, je voudrais qu’on me livre un Dieu ou un Jésus bien définis, étiquetés, garantis une fois pour toutes et en qui je puisse croire sans que rien ne change en eux et surtout, surtout…sans que rien n’ait besoin de changer en moi ! Mais connaître Dieu, n’est-ce pas justement accepter de changer les conceptions que je me fais de lui ? N’est-ce pas accepter de n’avoir jamais fini de le découvrir ? Et enfin et surtout, n’est-ce pas accepter d’entreprendre un périple où je suis prêt à me transformer à la mesure des découvertes que je fais de lui ?

Le récit de la naissance de Jésus à Bethléem est une belle occasion de comprendre à nouveaux frais ce que Dieu découvre de lui-même en venant nous rejoindre dans un frêle enfant. Pourtant, l’évangéliste Luc ne nous emmène pas dare-dare dans une démarche révolutionnaire. Bien au contraire. Joseph et Marie, en bons juifs, se plient ici à la Loi. Jésus est présenté au Temple. Il y avait en effet deux démarches à faire après la naissance d’un enfant. La purification de la mère (au bout de 40 jours pour un garçon et au bout de 80 jours pour une fille !) ; et d’autre part, le rachat du premier-né dans le mois qui suivait sa naissance. Luc mélange les deux rites en y ajoutant la présentation que la Torah ne connaît pas. Sa préoccupation, on l’aura compris, ne se trouve pas dans les détails rituels. Elle est de montrer la fidélité de Joseph et Marie à l’égard des pratiques religieuses de leur peuple.

Deux personnages sont là, un homme juste et une prophétesse, qui se réjouissent devant l’enfant à l’intérieur du temple de Jérusalem. Le passé accueille l’avenir. Ils reconnaissent en Jésus celui qui accomplit l’attente séculaire d’Israël : le voilà, celui qui apporte la libération, toutes les libérations. Alors que les deux aînés arrivent au terme de leur vie, voilà qu’un événement incroyable vient illuminer leur existence finissante. Ils mettent Dieu au monde. Comment ça, ils mettent Dieu au monde ! Mais, me direz-vous, le Christ, le Fils de Dieu, n’est-il pas déjà né de Marie dans une étable de Bethléem ? Dieu n’est-il pas déjà venu au monde lorsqu’il est amené par ses parents au temple de Jérusalem ?

Mais si nous fêtons Noël année après année, n’est-ce pas précisément parce que, constamment, nous sommes appelés à mettre Dieu au monde. Bien sûr, Dieu est déjà en chaque être, mais il y est resserré, contraint, refoulé et il voudrait jaillir comme un enfant, comme la vie. La visite à Anne et Siméon nous révèle que toute existence est un long et laborieux enfantement. C’est l’histoire de nos refus et de nos consentements. Et pourtant, accoucher sans (trop) de douleur, n’est-ce pas une rééducation à épouser un mouvement naturel ? On veut se fermer et il faut s’ouvrir. On veut retenir et il faut donner. On se contracte, il faut se détendre. Comment se fait-il que nous soyons si aliénés de nous-mêmes ? De même la foi, l’espérance, l’amour ne sont-ils pas des élans qui sont en nous et qui ne demandent qu’à se manifester ? Et pourtant, nous ne cessons de nous taire ! Nous sommes sollicités sans cesse par la tendance à nous ouvrir, à nous confier, à oser semer autour de nous la vie et la joie, à créer ces merveilles de grâce et d’harmonie devant lesquelles on a envie de dire merci. Mais le plus souvent, nous nous retenons de toutes nos forces, nous nous refermons, nous refoulons le meilleur de nous-mêmes, nous contentant de vivoter en nous rassurant de ne rien risquer !

Et pourtant, mettre Dieu au monde est l’aventure la plus extraordinaire qui puisse nous arriver. Car mettre Dieu au monde, par une étrange coïncidence, c’est se mettre soi-même au monde. On ne naît soi-même qu’en donnant la vie. Alors, quand accoucherons-nous de nous-mêmes, et quand inviterons-nous les autres à vivre cette expérience ? Si nous pouvions aider à mettre au monde les qualités dont nos contemporains sont capables, peut-être verraient-ils enfin naître Dieu qui les habite et qu’ils refoulent obstinément. Quelle confiance, quelle affection pouvons-nous témoigner aux hommes de ce temps pour qu’ils courent le risque de s’ouvrir, pour qu’enfin ils se croient appelés à vivre et à créer ?

Avec Anne et Siméon, ce matin nous l’affirmons : Dieu doit naître dans ce monde. Et nous sommes chargés de la responsabilité déconcertante et écrasante de l’y faire naître. Mais nous, nous sommes trop économes de vie, économes de joie, économes de Dieu. Pourtant, Dieu n’a d’autres visages à montrer aux hommes pour les accueillir, les réjouir que les nôtres ! Pas d’autres cœurs que les nôtres pour les encourager à mettre à leur tour Dieu au monde, pour se mettre à leur tour au monde par la joie et l’espérance.

Dans un très beau livre intitulé « Une vie pour se mettre au monde » et qui la voit dialoguer avec le théologien orthodoxe Bertrand Vergely, la psychologue Marie de Hennezel décrit des hommes et des femmes en fin de vie que le pressentiment de leur fin pousse à un dernier élan de vie, comme pour aller au bout de l’œuvre de leur existence, un besoin de communiquer pour déposer dans le cœur et les oreilles des survivants une parole, un geste, un regard, un sourire qui diront l’essentiel. La fin de vie elle-même devient chemin de vie pour soi et pour l’entourage.

Ce matin-là, à Jérusalem, deux anciens célèbrent un enfant et annoncent l’œuvre qu’il est venu accomplir. Siméon et Anne peuvent accueillir la mort avec sérénité. Ils ont accompli l’œuvre de leur vie. Par la foi, ils mettent le Fils de Dieu au monde et ce faisant, ils accomplissent pleinement leur humanité. En accueillant le Christ, lumière de Dieu offerte au monde, ils font de leur vieillesse une aube pour les hommes et les femmes de tout temps.

Pourtant, nous savons que Dieu n’est pas encore né pour tant d’êtres dans le monde, qu’il n’est pas non plus dans de vastes contrées en nous–mêmes. Alors Dieu compte sur nous pour offrir à ceux que nous rencontrons un visage transfiguré, afin de les délivrer de leur tristesse, de leur solitude, de leur doute. Il compte sur nous pour que nous accomplissions la vocation de notre existence, qui est de devenir ce que nous sommes. Il compte sur nous pour que nous nous accomplissions et devenions des hommes et des femmes responsables de nous-mêmes et des autres.

Le mystique Angélus Silésius disait :
« On ne sait ce qu’est Dieu : Il n’est ni lumière, ni esprit,
ni vérité, ni unité,
ni ce qu’on nomme divinité ;
ni sagesse ni raison, ni amour, ni sentiment.
Il est ce que ni moi, ni toi, ni nulle créature n’apprennent qu’en devenant ce qu’Il est. »

Accepter la naissance du Christ en nous, c’est le savoir plus proche qu’on ne l’avait jamais cru, et plus loin qu’on ne l’avait jamais pensé, puisque la lumière de Noël révèle aussi l’espace de notre vie où elle n’a pas brillé. Mais l’horizon nous appelle : à nous d’y porter la lumière donnée par le visage d’un tout petit enfant.

Amen.

Que savons-nous de Dieu si ce n’est ce que chacun a laissé germer de lui en soi ? À Noël, Dieu invite à redécouvrir ce qu'il dit de lui-même à travers cet enfant. Plus ! Il invite à mettre au monde ce qu’il y a de Lui en chaque humain, pour rayonner.

Détails

Temple de Lutry
Co-célébrant
Françoise Christinat
Organiste
Anne-Caroline Prénat
Musiciens