Recommencer avec Ruth et Noémie

©Alexandra Urfer Jungen

Écouter le culte :

Les lectures que vous allez entendre sont toutes tirées du livre de Ruth. Avant d’entrer dans la lecture, quelques mots d’introduction :
Cette histoire se passe au temps des Juges, alors qu’une grande famine sévit dans le pays de Juda. Un homme, Elimelek, sa femme Noémie, et leurs deux fils, décident d’émigrer et vont s’installer dans le pays de Moab. Les fils épousent des Moabites, Orpa et Ruth. Au bout d’un certain temps, Elimelek meurt, puis à leur tour les deux fils meurent aussi. Noémie reste seule, sans mari, sans enfants.

1ère lecture :
Au pays de Moab, Noémie apprit que le Seigneur s’était occupé de son peuple pour lui donner du pain. Alors elle se prépara à quitter ce pays avec ses deux belles-filles. Elles partirent ensemble pour retourner au pays de Juda, mais, en chemin, Noémie leur dit : « Rentrez chez vous maintenant, chacune dans la maison de sa mère. Que le Seigneur soit bon pour vous comme vous l'avez été pour ceux qui sont morts et pour moi-même ! Qu'il permette à chacune de vous de trouver le bonheur dans la maison d'un mari ! » Puis elle embrassa ses deux belles-filles pour prendre congé, mais celles-ci pleurèrent abondamment et lui dirent : « Non ! Nous t'accompagnons auprès de ton peuple. » Noémie reprit : « Rentrez chez vous, mes filles. Pourquoi voulez-vous venir avec moi ? Je ne suis plus en âge d'avoir des fils qui pourraient vous épouser. Les deux belles-filles pleurèrent de plus belle. Finalement, Orpa embrassa sa belle-mère pour prendre congé, mais Ruth refusa de la quitter. Noémie dit à Ruth : « Regarde, ta belle-sœur est retournée vers son peuple et ses dieux. Fais comme elle, retourne chez toi. »
Mais Ruth répondit : « N'insiste pas pour que je t'abandonne et que je retourne chez moi. Là où tu iras, j'irai ; là où tu t'installeras, je m'installerai. Ton peuple sera mon peuple ; ton Dieu sera mon Dieu. Là où tu mourras, je mourrai et c'est là que je serai enterrée. Que l’Éternel me traite avec la rigueur la plus extrême si ce n'est pas la mort seule qui me sépare de toi ! »
Quand Noémie vit que Ruth était résolue à l'accompagner, elle cessa d'insister et elles allèrent ensemble jusqu'à Bethléem. Leur arrivée provoqua de l'excitation dans toute la localité. Les femmes s'exclamaient : « Est-ce vraiment Noémie ? » Noémie leur déclara : « Ne m'appelez plus Noémie, ce qui veut dire — “l'Heureuse”- , mais appelez-moi Mara — “l’Amère” —, car le Dieu tout-puissant m'a rendue amère à l’extrême.
C'est ainsi que Noémie revint du pays de Moab avec Ruth, sa belle-fille moabite.

1er commentaire : Noémie
Amère, elle est amère Noémie. Il faut dire qu’elle a tout perdu.
Elle était partie avec son mari et ses deux fils pour fuir la famine.
Pour cela elle a tout quitté, son peuple et son pays, pour chercher la prospérité dans un pays voisin mais ennemi, en s’établissant là-bas, parmi des étrangers pour y faire sa vie.

Et elle ne peut que constater qu’elle a perdu bien plus qu’elle n’a gagné.
Elle a peiné et travaillé en vain. Elle n’a plus rien… et elle n’est plus rien.
Sans ses identités d’épouse et de mère, elle ne sait plus qui elle est, elle n’a plus de statut.
Déracinée, étrangère même à elle-même, elle n’a plus d’avenir dans ce pays malgré ses belles filles qui lui sont attachées.
Elle a perdu tous ses repères.
Elle a les mains vides… le cœur vide.
Oui, Noémie vit un temps de deuil profond, douloureux, qui lui fait ressentir sa vie comme un échec.
Alors elle décide de retourner à Bethléem — la maison du pain – de revenir dans son peuple et son pays, parce qu’elle a appris que le Seigneur leur a à nouveau donné du pain.

Cette décision de retour, qui est la conséquence d’un mouvement de retournement intérieur, me fait penser au fils cadet de la parabole du fils perdu et retrouvé, ou du fils prodigue, ce fils, qui après avoir dilapidé tout son héritage, se retrouve misérable et mourant de faim, on pourrait même dire crevant de faim, à garder des cochons dans un pays étranger.
Et c’est cette faim qui le pousse à rentrer en lui même, et à décider de retourner chez son père où, là-bas au moins, il aura de quoi manger même s’il ne peut plus prétendre retrouver sa place de fils.
Il me semble que c’est ce même constat d’échec qui les pousse l’un et l’autre à revenir, et si le deuil n’est pas à proprement parler un échec, c’est quand même l’échec d’un projet de vie…
Dans les deux cas, la décision du retour est un choix de survie, et pour tous les deux c’est un retour humiliant.
Recommencer, c’est déjà ce mouvement intérieur de retournement, cette conversion, après un constat d’échec.
Un retournement intérieur qui appelle à
se remettre en route pour sa survie, même si on n’est pas encore capable de voir de quoi demain sera fait.
C’est accepter qu’un à-venir est possible, et un refus de se laisser enfermer dans l’échec.
Ce qui ne se fait pas en un claquement de doigts, car recommencer, c’est entrer dans un processus qui peut prendre du temps, un processus qui est induit par la décision que permet ce retournement intérieur.

Noémie décide seule de son retour au pays. Elle est pleine d’amertume, mais pas aigrie puisqu’elle est capable d’accueillir la volonté de Ruth sa belle-fille qui s’obstine à vouloir l’accompagner malgré ses refus.
À ce moment-là, Noémie est seulement capable de se laisser faire , et d’accepter d’être épaulée par Ruth.

Pour recommencer ensemble, il faut accepter l’aide venant de l’extérieur de soi, accepter de laisser UN ou une autre se mêler de notre propre histoire comme nous allons l’entendre maintenant :

2ème commentaire : Ruth

« Où tu iras, j’irai, où tu passeras la nuit, je la passerai : ton peuple sera mon peuple et ton dieu sera mon dieu… »
Ces paroles de Ruth sont magnifiques. Elles vibrent encore aujourd’hui, résonnent comme un serment, une alliance pour la vie ! Elle est, j’imagine, surprise, Noémie : elle qui ne demandait rien. Choisir de tout quitter, d’aller à l’étranger pour recommencer une nouvelle vie : c’est ce qu’elle-même a vécu, elle sait ce que cela peut vouloir dire ! Elle, elle n’avait pas le choix, à cause de la famine, mais Ruth… Ruth choisit de suivre Noémie : un choix radical.
Pourtant tout semblait différencier ces deux femmes : Noémie est plus âgée que Ruth, elles n’ont rien en commun, ni l’origine, ni la croyance, ce n’est pas sa mère mais sa belle-mère. Les deuils successifs qu’elles ont partagés auraient pu les séparer, révéler leurs différences.
Ils vont les lier pour toujours. Comme Noémie, Ruth est veuve maintenant, et sans enfants. Ce point commun va les relier. Vu la situation, seules, chacune de leur côté et sans revenu, ces deux femmes ont un avenir bien misérable en perspective. Ruth est encore jeune, elle pourrait retrouver un mari dans son pays et tout recommencer. Mais Noémie ?
On l’a entendu, Noémie est devenue moribonde. Il est évident que, seule, elle n’a pas beaucoup de chance de s’en sortir. Réussira-t-elle même à rentrer chez elle, comme elle le souhaite ? Ruth va l’accompagner sur ce chemin de retour. Elle a confiance en la vie, Ruth, elle ne cherche pas son profit. Elle choisit d’être solidaire. Dieu va bénir ce choix et multiplier les chances de recommencement, au-delà de toute attente. Et ça, personne ne pouvait l’imaginer !

2ème lecture :
Lorsqu'elles arrivèrent à Bethléem, on commençait juste à récolter l'orge.
Ruth la Moabite dit à Noémie : « Permets-moi d'aller dans un champ ramasser les épis que les moissonneurs laissent derrière eux. Je trouverai bien quelqu'un d'assez bon pour me le permettre. » — « Vas-y, ma fille », répondit Noémie. Ruth partit donc et alla glaner dans un champ, derrière les moissonneurs. Or il se trouva que ce champ appartenait à Booz, le parent d'Élimélek.
Un peu plus tard, Booz arriva de Bethléem. Il salua les moissonneurs en disant : « Que le Seigneur soit avec vous ! » — « Que le Seigneur te bénisse ! » répondirent-ils. Booz demanda au chef des moissonneurs : « A qui est cette jeune femme ? » L'homme répondit : « C'est la jeune Moabite, celle qui a accompagné Noémie à son retour de Moab. Elle a demandé la permission de glaner derrière les moissonneurs. Elle est venue ce matin et jusqu'à maintenant c'est à peine si elle s'est reposée. » Alors Booz dit à Ruth : « Écoute ! Ne va pas glaner dans un autre champ ; reste ici et travaille avec mes servantes. Observe bien à quel endroit le champ est moissonné et suis les femmes qui glanent. Sache que j'ai ordonné à mes serviteurs de te laisser tranquille. Si tu as soif, va boire de l'eau dans les cruches qu'ils ont remplies. » Ruth s'inclina jusqu'à terre et dit à Booz : « Pourquoi me traites-tu avec tant de bonté et t'intéresses-tu à moi qui suis une étrangère ? » Booz répondit : « On m'a raconté comment tu as agi à l'égard de ta belle-mère depuis que ton mari est mort. Je sais que tu as quitté ton père, ta mère et le pays où tu es née pour venir vivre au milieu d'un peuple que tu ne connaissais pas auparavant. Je souhaite que le Seigneur te récompense pour tout cela. Oui, que le Seigneur, le Dieu d'Israël, te récompense abondamment, puisque c'est sous sa protection que tu es venue te placer. »
Ruth répondit : « Tu es vraiment bon pour moi, maître ! Tu me donnes du courage en me parlant aussi amicalement, alors que je ne suis même pas l'égale d'une de tes servantes. »
Ruth glana dans le champ de Booz jusqu'au soir, puis elle battit les épis qu'elle avait ramassés et elle remplit un grand sac de grains d'orge.
Noémie lui demanda : « Où as-tu glané tout cela aujourd'hui ? Dans quel champ as-tu travaillé ? Que Dieu bénisse celui qui s'est intéressé à toi ! » Ruth raconta alors à sa belle-mère qu'elle avait travaillé dans le champ d'un homme appelé Booz. Noémie déclara : « Béni soit-il du Seigneur, lui qui n’abandonne sa fidélité ni envers les vivants, ni envers les morts ».
Elle ajouta : « Booz est notre proche parent, un de ceux qui sont chargés de prendre soin de nous. »

1er commentaire : Ruth
Même si Ruth est une étrangère, les deux veuves sont néanmoins accueillies et protégées comme la Loi de Dieu le garantit. Cette même loi qui garantit à Ruth de pouvoir glaner dans les champs pour se nourrir et pour nourrir Noémie.
Ensemble, sinon rien ! Anna Gavalda a choisi, elle, de dire : « Ensemble, c’est tout », titre de son roman. Vous l’avez peut-être lu. Il raconte comment la solidarité et l’amitié peuvent bousculer les vies et susciter des recommencements improbables.
Ruth peut glaner : Dieu soit loué ! À cette époque, en Moab comme en Juda, les lois de l’hospitalité sont respectées. En effet, et Noémie, et Ruth ont pu, chacune à leur tour, entrer et s’intégrer dans un pays étranger. C’est un premier pas vers le mieux. Ne sommes-nous pas finalement tous, l’étranger de quelqu’un ? L’accueil de l’étranger est un prélude au recommencement. Le projet des deux femmes a du bon, il leur permet de s’installer et de survivre.
Ce plan n’est pourtant pas assez ambitieux pour Dieu… qui veille au grain, si j’ose dire !
La vie, notre vie quotidienne, Dieu la veut en abondance ! Son projet pour chacun de nous est de nous donner un avenir et une espérance.
Aller vers le mieux, faire concourir toute chose pour notre bien. Et rien ne l’arrête dans sa détermination à nous sortir de l’impasse et de nos lieux d’enfermements ; à inverser ce qui conduit à la mort en puissance de vie.
Elle surviendra de manière inattendue, cette volonté de Dieu, sous les traits de Booz. Il est comme ça, Dieu, il nous surprend, il souffle la vie, là précisément où on ne l’attendait plus ! Qu’il soit loué pour sa fidélité !
Booz, parent de Noémie : prêt à offrir aux deux femmes l’héritage qui leur revient, prêt à réhabiliter Noémie, lui redonner toute sa dignité.

2ème commentaire : Noémie
C’est seulement après le retour de Ruth, qui rapporte sa récolte du jour et qui lui raconte son aventure au champ, que Noémie va prendre sa place et jouer pleinement son rôle dans l’alliance qui lie les deux femmes.
C’est à ce moment-là qu’elle va percevoir qu’au travers de cette alliance, Dieu est toujours à l’œuvre dans sa vie.
Elle change alors son regard sur Dieu, ou plutôt sur sa représentation de Dieu.
« Béni soit-il du Seigneur, celui qui n’abandonne pas sa fidélité… »
C’est un véritable cri de vie.
Pour Noémie, c’est celui d’une re-naissance. Elle voit enfin la bonté du Seigneur dans le concret de son existence. Elle peut à nouveau être actrice de sa vie.
Recommencer, c’est dire oui à la vie, choisir de ne pas permettre au malheur de nous engloutir.
C’est se laisser bousculer et surprendre pour accueillir la vie, même lorsqu’elle vient de là où on ne l’attend pas, et reconnaître que l’alliance entre Dieu et son peuple passe par nos histoires individuelles entremêlées, reconnaître que Dieu se mêle aussi de nos alliances humaines.

Recommencer, c’est quitter la fatalité, pour se sentir appelé à devenir pleinement humain, en adhérant à la réalité de l’existence, sans fuite en avant et sans nostalgie.
Alors « L’Eternel recommencement » nous ouvre à voir et à reconnaître la bienveillance et la générosité de Dieu dans les gestes et les paroles de personnes qui vivent auprès de nous, ou qui croisent notre chemin, et nous invite à être nous aussi les témoins de cette bienveillance et de cette générosité envers tous.

3ème lecture
Alors Booz prit Ruth pour femme et elle fut à lui. Le Seigneur la bénit, elle devint enceinte et donna naissance à un fils.
Les femmes de Bethléem dirent à Noémie: « Loué soit le Seigneur ! Aujourd'hui il a fait naître celui qui prendra soin de toi. Que ton petit-fils devienne célèbre en Israël ! Il va transformer ta vie et te protéger dans ta vieillesse. Ta belle-fille vaut mieux pour toi que sept fils, car elle t'aime et t'a donné ce petit-fils. »


Pour conclure, nous pouvons dire que la rencontre entre Ruth et Booz va permettre à la vie de recommencer : tout concrètement avec la naissance de leur fils, assurance d’une descendance pour Noémie, haute lignée en devenir, celle-là même du fils de Dieu …
Quand Dieu s’en mêle, quand les destins se tissent ensemble…
Il nous vient alors une image : celle de la tresse du petit déjeuner dominical !
Les deux pâtons qui la composent sont d’abord disposés l’un horizontalement et l’autre verticalement pour former une grande croix.
Lors du tressage, ils s’entremêlent sans se mélanger, pour devenir un pain de fête, un pain à partager, au goût délicieux, sans trace d’amertume.

Quand Dieu et les humains se mettent ensemble, quand les hommes et les femmes collaborent au projet de Dieu, le pain de vie est en abondance, il se partage à nouveau.
Dieu veille sur tous nos recommencements, il les bénit et les fructifie.
Alors, ensemble, veillons sur les recommencements des uns et des autres… avec Dieu pour témoin.

Amen.

Prédications du même intervenant

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Quand tout semble mort, un « à venir  » est malgré tout possible. Comment loyauté et fidélité s’unissent pour défier les épreuves?
Une prédication à deux voix, avec les diacres Sylvie Keuffer et Catherine Novet, en alternance, pour donner la parole à Noémie puis à Ruth.
Par cet exercice du culte radiodiffusé, Catherine Novet termine son stage diaconal dans la paroisse de La Sallaz-Les Croisettes. "L'Eternel recommencement", c'est le thème de cette série de trois cultes au Temple de la Croisette.

Détails

Temple des Croisettes, Épalinges
Co-célébrant
Catherine Novet et Irène Kernen
Organiste
Anne Chollet
Musiciens
Yevgeniya Suminova, violon