Solalex-Jéricho : lorsqu’on est au pied du mur…

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Le saviez-vous ? Solalex vient du patois chablaisien ”sou la Lé”, ce qui signifie : sous la paroi, sous le rocher ! Quels rochers, me direz-vous ? Facile à imaginer lorsqu’on se trouve ici ! Ceux du Miroir d’Argentine, bien sûr ! Ces rochers qui nous surplombent pratiquement aujourd’hui, muraille de pierres sortie des océans il y a cent millions d’années, falaise impressionnante, sur plus de deux kilomètres, de la Haute-Corde au Lion d’Argentine, et d’une hauteur de quatre cents mètres.
Solalex, sous le rocher, voici pour le décor qui nous accueille ce matin. Il y a une expression du langage qui dit bien notre situation : « être au pied du mur ». D’où vient cette expression ? Je n’en sais rien, mais elle évoque en nous bien des images de personnes, de peuples qui ont vécu ou qui vivent au pied d’un mur. On pense bien sûr à la Grande Muraille de Chine, censée protéger des invasions mongoles. On pense aux habitants de Berlin durant la guerre froide. On pense aux habitants de Palestine et d’Israël qui, aujourd’hui encore, vivent le drame d’être séparés par un mur !
« Etre au pied du mur », c’est aussi la situation des troupes de Josué, rassemblées devant les murs de Jéricho, obligées de composer avec cet obstacle qui se présente devant elles. « Etre au pied du mur », c’est notre situation aujourd’hui, nous qui sommes rassemblés au pied de l’Argentine.
Il y a des personnes qui vivent « au pied du mur » au sens propre, parce qu’un mur se dresse devant leur porte. Mais combien de fois sommes-nous « au pied du mur » dans nos vies, au sens figuré du terme ?
« Au pied du mur » : parce qu’il n’y a pas d’échappatoire possible, obligé de répondre, de trouver une solution.
« Au pied du mur » : parce que nous ne savons pas quelle décision prendre.
« Au pied du mur » : parce qu’il n’y a plus d’espoir.
« Au pied du mur » : face au verdict d’un médecin, d’un juge, d’un patron.

Aujourd’hui, avec tous ceux qui nous écoutent et qui sont ou qui ont été dans cette situation, avec vous tous qui êtes rassemblés ici ce matin, avec les bergers et les vachers de Solalex, la fanfare, nous sommes au pied du mur !
Comment Dieu me parle-t-il lorsque je suis au pied du mur ? Mettons-nous à l’écoute d’une Parole. Mettons-nous à l’écoute de ce récit de la prise de Jéricho. Pour être tout à fait franc avec vous, je vous avoue qu’à première lecture, ce passage ne m’a pas du tout parlé. J’avais juste envie de fermer ma Bible et d’oublier rapidement ce mauvais moment ! Alors vous aussi, si vous avez envie de partir ou d’éteindre votre radio, soyez rassurés, je vous comprends !
En lisant ce passage, je me suis dit : qu’est-ce qu’on nous raconte pour un charabia ! Voilà encore un de ces récits dans lesquels Dieu donne la victoire à son peuple comme par un coup de baguette magique, mais rien à voir avec la vraie vie ! Encore un de ces passages qui pourrait justifier la domination de l’Etat d’Israël sur la Palestine et la possession du pays ! Sans parler de ce « premier génocide de l’histoire », comme l’appelait l’Abbé Pierre. Oui, vous avez bien entendu, on vient juste de vous raconter l’extermination pure et simple de toute une ville, femmes et enfants y compris, et comme si cela ne suffisait pas, on ajoute encore les animaux qui eux n’ont sûrement rien fait !
Solalex-Jéricho : tes murailles sont bien impénétrables ce matin !

Il est vrai qu’aujourd’hui de nombreux lecteurs de la Bible sont choqués par la cruauté militaire du livre de Josué, choqués par l’installation par la force du peuple d’Israël en Canaan, choqués par ces guerres d’extermination menées au nom de Dieu, ces soi-disant « guerres saintes » ! En effet, après la mort de Moïse, Josué est désigné pour lui succéder et pour conduire le peuple dans sa prise de possession du pays, terre promise par Dieu, terre de sa fidélité. Mais comme nous avons de la peine aujourd’hui à entrer dans ces récits de guerres menées au nom de Dieu, ces guerres saintes !
Au pied du mur ici à Solalex, essayons, comme le grimpeur, d’avancer pas à pas, d’une prise à l’autre, en cherchant la meilleure voie possible pour arriver au sommet, pour arriver à une meilleure compréhension du texte ! En regardant de plus près, on découvre qu’il y a plusieurs incohérences dans le début du livre de Josué. La plus flagrante peut-être se trouve dans notre passage. Josué ordonne au soldat d’épargner la prostituée Rahab qui avait donné des informations aux deux espions venus préparer l’assaut de la ville. Rahab leur avait également permis de s’échapper par une corde attachée à la muraille de la ville, attachée à la fenêtre de sa maison.
Seulement, au moment de livrer bataille, ce n’est pas du tout le plan initial qui est appliqué, aucun combat n’a véritablement lieu ! De même, on se demande bien comment Rahab et les siens auraient pu échapper à l’effondrement des murailles de la ville, alors que sa maison se trouvait justement sur le mur ! Ces remarques, apparemment futiles, nous montrent qu’il y a tout un travail d’écriture, de rédaction, derrière ce récit de la prise de Jéricho. Aujourd’hui, les spécialistes pensent que la rédaction du livre de Josué s'est faite en plusieurs étapes, et que le livre qui nous est parvenu rassemble en fait différents éléments.

Une première version de la prise de Jéricho (deutéronomiste), celle du combat initialement prévu, date probablement de l’époque du roi Josias (639-609). A ce moment, pour justifier la prise du Royaume du Nord aux Assyriens, là où se trouve justement Jéricho, on invente ce récit de la prise de la ville. Josué est présenté comme le roi Josias, Yhwh, le dieu des israélites, devient un dieu guerrier. Il faut montrer que Yhwh est plus puissant qu’Assur, le dieu national assyrien et que toutes les autres divinités. Du coup, l’entrée en Terre Promise est décrite comme une conquête militaire menée au nom de Dieu.
C'est aussi à ce moment qu’on invente la règle du « Hérém », cette pratique qui veut que toute la population soit exterminée, et toutes les richesses détruites. Cette pratique, nous la trouvons dans le récit de la prise de Jéricho. Elle exprime en fait le souci de la fidélité d’Israël à son Dieu. L’Alliance avec Dieu suppose une fidélité sans partage et donc l’extermination de tous les peuples qui habitent Canaan. Heureusement, c’est plus un concept théorique et théologique que quelque chose qui a réellement été appliqué !
Une deuxième version du récit (sacerdotale) raconte la prise de Jéricho au son des trompettes. Cette version est plus tardive, elle remonte à l’époque de l'exil babylonien, vers 600 avant notre ère. Cette période de l’exil a représenté une crise terrible pour Israël et la foi juive. La perte du pays et la destruction du temple de Jérusalem, qui était au centre de la foi juive, ont profondément changé le judaïsme. Obligé de s’adapter aux nouvelles circonstances, plus d’importance est donnée à la Torah et aux prêtres. Dans ce but, Josué est présenté comme rabbin respectueux de la Torah.
La prise de Jéricho devient une procession liturgique centrée sur les Tables de la Loi, mais sans combat réel. C’est en fait une conquête religieuse, avec des méthodes « religieuses ». Dans cette deuxième écriture de la prise de Jéricho, la possession du pays ne dépend plus des exploits militaires de Dieu, mais du respect de la Torah par le peuple.
La présence de Rahab, une prostituée étrangère, serait une tentative de relativiser l’ethnocentrisme de la première version du récit. Elle souligne que sans les étrangers, la possession du pays ne serait pas possible. Du coup, c’est une prostituée étrangère qui est épargnée lors de la destruction de la ville (Jos 6, 25) et c’est aussi elle qui est présentée comme un modèle de la foi. En Josué 2, 11, elle déclare : « Le Seigneur, votre Dieu, est Dieu là-haut dans les cieux et ici-bas sur la terre. » Ce qui veut dire partout et ce qui est en fait une confession de la foi juive !

Mais que retenir dans tout cela ? Le récit de la prise de Jéricho ne peut pas se lire comme un compte-rendu de faits historiques. La présence de différentes traditions entremêlées montre que nous avons affaire à un travail de réécriture idéologique de l’histoire. La pratique de l’extermination (le hèrèm) n’a certainement jamais été appliquée. C’est en fait un concept théologique.
La prise de possession totale du pays n’a probablement jamais eu lieu. Rahab nous rappelle la nécessité d’une cohabitation avec les étrangers. Ainsi, à travers les époques, à travers les événements, un peuple réécrit son histoire, en l’infléchissant dans un sens ou dans un autre, selon les besoins du moment. Une fois pour justifier la prise du territoire du Nord aux Assyriens, au temps du roi Josias, une fois pour justifier le rôle prédominant des Prêtres et de la Torah, durant la période de l’exil.
Seulement voilà : un Dieu construit de toutes pièces, pour justifier des visées territoriales ou asseoir un pouvoir ecclésial, ce Dieu-là, il ne parle pas ! Il ne m’aide pas à vivre ! Il ne m’aide pas à aller de l’avant lorsque je suis au pied du mur dans ma vie ! Où est-il ce Dieu de Fraîcheur et de Lumière ? ce Dieu de Tendresse et d’Amour ? ce Dieu qui ouvre des brèches dans les murs trop bétonnés de mon existence ? ce Dieu qui, en Jésus, vient nous accompagner sur les chemins de nos vies ? Où est-il ce Dieu-là ?

Il est peut-être à rechercher dans un autre type de lecture du texte biblique, une lecture plus imagée, plus existentielle de ce récit de la prise de Jéricho. Déjà pour Origène, Père de l’Eglise du 3ème siècle, l’Ecriture a un sens spirituel. Elle nous parle du Christ et de la vie chrétienne. Pas étonnant qu’il voit en Jésus le « nouveau Josué », celui qui donne la victoire, qui conduit son peuple vers une terre de repos. Jésus qui inaugure un royaume de paix, mais qui donne aussi la victoire sur nos propres vies !
Cette comparaison avec Jésus, elle est inscrite dans le nom même de Josué qui signifie « le Seigneur sauve », ce nom qui plus tard, au temps du Nouveau Testament, sera traduit par les Juifs de langue grecque par Jésus. Josué représente Jésus, celui qui sauve. Ce Jésus, à propos duquel Jean-Baptiste nous annonce dans l’Evangile de Luc, en reprenant les prophéties d’Esaïe :
Toute vallée sera comblée,
toute montagne et toute colline seront abaissées;
les courbes de la route seront redressées,
les chemins en mauvais état seront égalisés.
Et tout le monde verra le salut accordé par Dieu. (Es 3, 5 – 6)

Solalex – Jéricho : lorsque je suis au pied du mur dans ma vie, le Seigneur me promet de nouveaux horizons. Ceux qui ont déjà eu l’occasion de gravir le Miroir d’Argentine par l’une ou l’autre de ses fameuses voies d’escalade, chacun selon son niveau de grimpe, ou ceux qui, plus modestement, ont déjà emprunté les sentiers pédestres pour se lancer dans un « tour du Miroir », ceux-là savent que, de l’autre côté du mur, le paysage est différent ! Pas de parois abruptes et vertigineuses comme il y en a parfois dans nos vies. Mais des sentiers aisés que n’importe qui peut emprunter, des sentiers qui descendent sans soucis jusqu’aux pâturages paisibles et verdoyants d’Anzeindaz ou de La Var.
De l’autre côté du mur, autre chose nous attend, quelque chose de différent, un paysage nouveau, une nouvelle configuration. C’est peut-être justement là que Dieu veut nous emmener ! C’est peut-être justement ça que nous raconte l’histoire de Jéricho ! Ce récit nous dit en fait comment entrer dans la « Terre Promise », c'est-à-dire la vie que Dieu veut nous offrir, le pays que nous promet le Christ, ce « Royaume de Dieu », cette vie où Dieu est présent, où il nous accompagne, cette vie où ses promesses de bonheur sont réalisées pour chacun de nous.

Mais, quand je suis au pied du mur dans ma vie, quand je ne sais ni où aller, ni que faire, comment Dieu me donne-t-il le pays de la promesse ? « Ni par force, ni par puissance, mais par son Esprit », nous dit le prophète Zacharie (Za 4, 6). Face aux grandes ou petites murailles qui se dressent dans ma vie, Dieu me donne la victoire ! Mais il ne le fait pas instantanément, d’un coup de baguette magique, non, ça prend du temps.
Durant sept jours, le peuple marche autour des murailles de la ville. Sept jours, c’est le temps qu'il faut à Dieu pour créer le monde, le temps qu'il faut à Dieu pour nous créer un peu plus, pour nous recréer, nous aider à évoluer, à progresser jusqu'à ce que nous soyons plus fort que l'obstacle qui se dresse devant nous. Dieu ne donne pas la victoire sans notre participation, car c'est avec nous que Dieu veut travailler à notre avenir. A Jéricho, c’est en se mettant en route avec les Tables de la Loi, avec la Torah placée au milieu de la procession que le peuple triomphe.
Et nous, c’est en nous mettant en route, en faisant le tour de nos difficultés, en compagnie de la Parole de Dieu, source de vie, que de nouveaux horizons peuvent s’ouvrir pour nous. Dieu ne donne pas la victoire lorsque chacun lutte dans son coin, mais quand des hommes et des femmes s’unissent, se soutiennent, s’encouragent, lorsqu’ils marchent ensemble pour affronter les difficultés de la vie, c’est à ce moment que les murailles de la solitude et de l’isolement s’effondrent et qu’apparaît enfin le pays de la promesse.
Ainsi, Origène peut écrire : « Si tu fais jaillir de toi-même un choeur harmonieux d’acclamations joyeuses,… si tout en toi s’harmonise et s’accorde, jette des cris de joie, car pour toi le monde est détruit et abattu… »
Solalex-Jéricho : une histoire de gens ordinaires, eux, vous et moi, des gens qui triomphent d'une forteresse imprenable, par la patience, par le soutien mutuel, par une Parole de vie placée en chacun de nous.
Solalex-Jéricho : à vous de jouer !

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
(sans)
Musiciens
Fanfare de la Forclaz, sous la direction de Christophe Grau