La vie est semailles et elle est moissons

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Pâques est derrière… Notre quotidien avec ses questions et ses incertitudes est devant… A quoi bon chercher à embellir la vie si d’autres la démolissent ? A quoi bon s’engager à respecter la création si d’autres n’y prennent pas garde. ? A quoi bon ? A quoi bon prier, quand Dieu semble absent, ne pas entendre, ne pas répondre ? Et si tout notre témoignage ne servait à rien ? Et si tout le travail que nous faisons sur nous-mêmes pour apprendre à aimer, pour chercher à pardonner, pour encourager, ne servait à rien ? A quoi bon ?
Oui, Pâques est derrière… Notre quotidien est devant…Son inévitable routine est là avec son lot d’interrogations, d’élans, de découragements, de doutes : à quoi cela nous mène-t-il ?
Ces questions ont habité d’autres personnes avant nous, pensons à :
· l’auteur de l’Ecclésiaste, très vraisemblablement, au sortir de la Pâque juive
· l’Apôtre Paul, il a célébré Pâques plus d’une fois menacé ou rejeté, voire en prison ou condamné
· l’évangéliste Jean et sa communauté, confrontés aux premières persécutions.

Tous trois nous font part de leur expérience de croyant. C’est avec eux que nous revisiterons ce matin les questionnements, les doutes, les découragements, les « à quoi bon » qui jalonnent tout naturellement chacune de nos histoires de vie. L’Ecclésiaste nous encourage à avancer en acceptant de ne pas toujours tout comprendre.
Paul affirme que les échecs que nous vivons – y compris l’échec apparent de nos prières ou de notre témoignage – font partie de la vie, du cheminement spirituel.
Jean nous dit : rien n’a retenu Jésus d’aller au bout de son projet, de son témoignage, de sa vocation.
La sagesse de l’Ecclésiaste souligne notre ignorance et notre non-maîtrise du quotidien. « Tu ne comprends pas, tu ne peux pas tout expliquer ? Aie l’audace d’agir ! » « Engage-toi dans une affaire, même en courant des risques, un jour tu peux y retrouver ton compte » aujourd’hui on dirait : on reçoit toujours beaucoup plus que ce que l’on donne….
Au fil des pages assez sombres de son livre, L’Ecclésiaste pose les questions universelles sur le sens de la vie. Dans ses écrits, Dieu est caché et distant. Pas de trace d’une relation personnelle avec lui. Pas de signe d’une communion dans la prière avec lui.
Tout est vain, nous dit-il même à certains moments. La vie est tellement incertaine. Imprégné par cette pensée, il nous dessine un chemin de sagesse sous le regard d’un Dieu lointain et énigmatique. Il nous invite à accepter les moments heureux comme les moments rugueux qui s’imposent à nous.
« La vie vaut la peine d’être vécue avec sa dimension qui la dépasse. Nous avons un rôle à jouer dans la création et dans les relations», nous dit-il.

Quand Paul est à Corinthe, il est rempli de doutes sur l’efficacité de son ministère. Il est travaillé, même rongé par les éléments de la crise que cette communauté traverse. Lui-même se bat avec quelque chose dont il aimerait bien être délivré. Il nous écrit : pour toute réponse à mes prières, je n’ai reçu que cette parole incroyable du Seigneur, à la limite du supportable quand on est au fond du gouffre : « ma grâce te suffit, car ma puissance manifeste pleinement ses effets quand tu es faible. »
Enraciné en Christ, Paul se sait faible. Son témoignage entraîne des insultes, des persécutions, des angoisses. Pourtant, l’authenticité de son être, de ses paroles, de ses actions a des répercussions édifiantes dans la vie des membres de la communauté.
C’est ce qui lui fait dire : lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort.

Peu avant sa mort, Jésus dit à Philippe et à André, deux de ses disciples : « Un grain de blé reste un seul grain de blé s’il ne tombe pas en terre et ne meurt pas. Mais s’il meurt, il produit beaucoup de grains. »
Toutes les conditions étaient réunies pour que Jésus avance dans la vie à reculons, terrifié par la mort certaine, annoncée et prévue qui l’attendait.
Jésus marche en homme libre, il marche dans le Souffle insaisissable qui renouvelle. Pétri d’audace, de liberté, de confiance, il jette le pain de sa Parole dans le coeur des personnes qu’il rencontre. Il sème à tous vents la vie qui vient du large. Croiser son regard, c’est croiser l’espérance. Une générosité qui sort de l’ordinaire émane de lui. Il dégage une joie imprenable et, avec elle, le pardon, l’exigence et la tendresse.
Jésus, c’est l’homme qui marche sans repos intérieurement pour mieux marcher vers les autres et vers son Père ! En le côtoyant, ses disciples goûtent les saveurs de l’Evangile.

Curieusement, sa vie reçue, sa mort acceptée et intégrée par ses proches, permettent peu à peu au rayonnement de Jésus de nous rejoindre encore aujourd’hui. Sa vie reçue, sa mort acceptée et intégrée, permettent aux graines indomptables de l’Evangile de planter leurs racines dans nos êtres et d’y déplier leurs promesses.
L’événement de la croix plonge dans le désarroi et l’incompréhension, oui, et il féconde, transforme, renvoie à la vie. Le grain de blé, c’est notre vie humaine avec ses « à quoi bon » Comme le grain est orienté vers de futures moissons, notre vie est appelée à porter du fruit.
La graine doit mourir, c’est sa loi, une loi que nous apprenons chaque jour. Dans la terre des hommes, il y a tellement d’éléments qui nous renvoient à notre fragilité : nos deuils, notre vieillissement, des blessures qui cicatrisent péniblement, ou l’actualité. L’Evangile nous propose de regarder en face ce qui nous arrive et ce qui se passe autour de nous. Pourquoi vouloir fuir ce qui nous est inacceptable dans l’existence et dans les relations humaines ? Prendre ces réalités à bras-le-corps peut, paradoxalement, nous permettre de clarifier ce qui est essentiel pour nous.
Il n’est pas rare que des personnes qui ont connu un deuil douloureux ou qui ont vu la mort de près adoptent une nouvelle échelle de valeurs. Il n’est pas rare que la maladie produise en nous une conscience différente du temps et des relations. Il n’est pas rare que les doutes ou les difficultés nous fassent grandir en humanité. Au bout du compte, on découvre que le secret de la mort est à chercher au cœur de la vie.

A quoi bon semer pour ne rien voir pousser ? Que ces éclats de découragement ne nous empêchent pas de recommencer. Nous serons peut-être émerveillés par la délicatesse de fleurs ou de fruits que nous n’imaginions pas. A quoi bon investir dans ce qui nous tient à cœur et en prendre soin, on se sent parfois tellement seul ?
La vie est un mélange de temps forts et de temps morts. Semons dès le matin et lâchons prise, lâchons nos craintes. La vie est semailles et elle est moissons. Lance ton pain à la surface des eaux. Engage-toi dans une affaire, même en courant un risque ! Confiance ne rime pas avec insouciance. Espérance ne rime pas avec inconscience…
Francine Carrillo, dans une de ses méditations, écrit : "Se souvenir que tout est Pâques, passage le plus beau comme le plus rugueux. Le plus heureux comme le plus malheureux. Il n’y a pas de vie préservée. On rêve de pureté, de faire l’unité, on reste pourtant mélangé. Il y a toujours l’amour avec le désamour, l’espoir avec le désespoir. Le malheur n’est pas que la mort soit cousue à la vie mais qu’on refuse cet entrelacement".

Pâques est derrière, la résurrection sertit des perspectives inattendues dans ce qui fait que notre vie est notre vie. Notre quotidien est devant, il nous déroule une terre à travailler, où nous pouvons planter, admirer, cueillir.
Encouragés par ceux et celles qui ont vécu avant nous ou qui nous ont précédés sur les chemins de la foi, esquissons chaque matin les pas de la confiance, les pas de l’espérance. Sont déposées entre nos mains, mêlées à nos « à quoi bon », les semences qui fleuriront demain.

Amen !

Détails

Intervenants
Organiste
Jean-Pascal Mougin
Musiciens
Union Instrumentale, direction Antoine Salvi