La foi, entre institution et individualisme, quel avenir ?

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L'apôtre Paul est toujours aussi rugueux à la lecture qu'à l'écoute de ses propos. Si j'étais du pays de Galates, je ne sais pas si je m'en remettrais aux mains de cet apôtre auto qualifié qui cherche l'approbation de Dieu.

Chercher l'approbation de Dieu est-ce couvrir autrui d'un jugement personnel ? Qualifier l'autre d'insensé est le fruit d'une démarche hasardeuse. Si l'autre est insensé, il ne peut être que dans l'erreur; S'il est dans l'erreur, Paul est dans la vérité. C'est à ce titre que l'autre parait insensé.

Ce que l'on croyait appartenir aux siècles passés n'est pas. En fait, encore une fois, ce récit crie de vérité. J'ai même l'impression qu'il ne date que d'hier … Hier. Dans sa dernière encyclique Remdemptionis Sacramentum, l'église romaine redit sa foi dans sa liturgie. Ceci n'est pas critiquable en soi, chacun à sa constitution, ses statuts. La où le bat blesse est sur la définition des choses. En s'affirmant aussi haut et aussi fort, la hiérarchie de cette église torpille l'œcuménisme en rejetant le dialogue. Il n'y a plus rien à se dire. La congrégation pour la doctrine de la foi a statué. L'eucharistie ne se partage pas. Elle est le fait exclusif du clergé; les laïcs n'ont plus de place; et concélébrer une liturgie qui invite à la table du seigneur est, dans le langage de l'encyclique, une erreur, une dérive, un abus. L'encyclique dénonce ce qui est appelé " délits ", et prononce les risques que prendront les prêtres qui outrepasseraient ces décisions en les menaçant de mesures coercitives. Or, issus d'une même tradition jusqu'au XVIe siècle, se référant au même Christ, frères et sœurs d'une même famille, nous ne saurions nous exclure mutuellement de la même table à coup d'anathèmes.

Etablir et prononcer ces lois jette irrémédiablement l'autre dans l'erreur. Cette instance s'est prononcée sans nuance. Alors que le procès fait par Paul aux gens de Galates est nuancé, Paul arrive encore à dire que ce n'est pas de la faute des gens de Galates. Ouf. Les gens de Galates se sont laissés tromper. Ils se sont laissés abuser. Ils n'ont pas vu venir ce qui les divise. Et les foudres de l'apôtre déferlent alors sans retenue sur celui qui conduit les chrétiens dans l'erreur. Paul énonce sa sentence. Sans ambages ni retenue, il maudit celui qui plongent ces premiers chrétiens dans l'erreur.

Sans être menacés ni maudits, les protestants savent depuis quelques années qu'ils ne sont pas. Dussé-je espérer qu'ils ne soient pas considérés dans l'erreur, qu'ils n'aient pas été abusés par de mauvais maîtres comme maître Eckart ait pu le dire du temps de Luther, à propos de Luther. De fait, depuis la Réforme, ils ne sont plus considérés dans la succession apostolique - en ce sens, ils ne sont pas les dignes héritiers des apôtres. Dès lors, à quoi bon ? Exclus de la succession apostolique, exclus de l'héritage chrétien, ils peuvent célébrer la Cène et le baptême, mais ces sacrements-là sont profanes. Et ce, même si le baptême est reconnu de part et d'autre ! Mais là encore, comment cela peut-il se faire ? La raison en est simple et à peine fortuite. Depuis la nuit des temps, les femmes mettent au monde les enfants des autres femmes. Les femmes ayant acquis une sage expérience seront les premières au chevet de la femme souffrante. C'est elle qui, la première, délivrera l'autre; c'est encore elle, lors de grande détresse, pourra administrer les paroles du baptême avant qu'il ne soit trop tard; c'est elle qui sauvera l'enfant des fourches caudines de l'enfer; c'est elle, par sa présence et ses paroles, qui permettra à l'enfant d'aller aux nimbes, rejoindre ses petits frères et sœurs d'infortune. Les paroles du baptême peuvent être prononcées par un laïc; de fait, il n'était pas difficile de reconnaître le baptême des autres…

Depuis 1999, nous savons fermement que les sacrements sont catholiques ou ne sont pas. Notez bien qu'en rappelant cela, mes propos pourraient heurter des âmes sensibles. Mais, je ne considère pas la foi des autres avec mépris ni dédain. Je la respecte humblement comme le Christ face à celles et ceux qui venait à lui, la foi aux tripes, demander une action en faveur d'un enfant, d'un parent ou de soi-même, lorsque plus rien ne pouvait y faire. Le Christ n'a jamais agi autrement en répondant à chacun, en ne demandant non pas le contenu de sa foi, mais en le renvoyant à sa propre foi, " va ta foi ta guérit ". Au-delà de la foi, c'est la portée œcuménique de certaines directives prises en haut lieu que je conteste.

Marteler sa foi dans notre monde d'aujourd'hui n'est peut-être pas un mal; marteler sa foi dans le monde d'aujourd'hui n'est pas forcément judicieux, non plus. La forme et la manière, le tact, sont souvent absents. Qui êtes-vous gens de Galates ?

En vérité, la situation à Galate est confuse. Paul suit ces premiers chrétiens d'origines diverses, païens - c'est-à-dire hors confession juive - pour la plupart. Or, il se trouve parmi eux, quelques convertis d'origine juive. Ces derniers sont imprégnés de leurs cultures et traditions. L'on ne passe pas de l'une à l'autre sans emporter avec soi des éléments de sa propre tradition.

Autour des Galates se joue l'avenir d'une tradition. Les enjeux ne sont pas minimes. Un duel s'engage entre Paul et ses adversaires. Pour Paul, il va de soi que le Christ a sauvé quiconque de l'esclavage, y compris rituel. Il réfute la thèse de ses adversaires qui affirment que la circoncision est inconditionnelle au salut, en d'autres termes qu'il n'y a pas de salut sans circoncision. Dans sa lutte, Paul nous renvoie à la lecture de la première épître aux Corinthiens (7,17-24), où, pour Paul… " il faut que chacun continue à vivre conformément au don que le Seigneur lui a accordé et conformément à ce qu'il était quand Dieu l'a appelé. Telle est la règle qu'il a établie dans toutes les Églises. Si un homme était circoncis lorsque Dieu l'a appelé, il ne doit pas chercher à dissimuler sa circoncision; si un autre était incirconcis lorsque Dieu l'a appelé, il ne doit pas se faire circoncire. Être circoncis ou ne pas l'être n'a pas d'importance: ce qui importe, c'est d'obéir aux commandements de Dieu. Il faut que chacun demeure dans la condition où il était lorsque Dieu l'a appelé. Étais-tu esclave quand Dieu t'a appelé ? Ne t'en inquiète pas; mais si une occasion se présente pour toi de devenir libre, profites-en. Car l'esclave qui a été appelé par le Seigneur est un homme libéré qui dépend du Seigneur; de même, l'homme libre qui a été appelé par le Christ est son esclave. Dieu vous a acquis, il a payé le prix pour cela; ne devenez donc pas esclaves des hommes Oui, frères, il faut que chacun demeure devant Dieu dans la condition où il était lorsqu'il a été appelé. "

Le duel qui se joue pour les Galates est celui-là. D'un côté, les tenants d'une tradition bien établie; de l'autre, les tenants d'une tradition en pleine évolution et qui se cherche. Dès lors, l'épître aux Galates met en garde ces chrétiens de transformer la liberté qu'ils ont reçue de l'Évangile en licence morale. Les adversaires de Paul sont ceux-là même qui prônent la pratique, de tout ou partie, de la loi. Il est fort possible que Paul ait eu à lutter contre une tendance syncrétiste, soit un mélange de cultures religieuses. Or Paul prêche la liberté inconditionnelle donnée par le Christ.

Et Paul, toujours aussi excessif, voire carré dans son argumentation, tend à dire qu'il vaudrait mieux, pour un païen, abandonner ses choix chrétiens et reprendre les rituels païens plutôt que pervertir l'Évangile en acceptant de se placer sous le joug de la loi.

Car, en effet, Paul lutte pour la vérité de l'Évangile seule. L'institution peut dire ce qu'elle veut ! L'Évangile ne pervertit pas l'institution, mais l'institution peut pervertir l'Évangile. Or, au cœur de l'Évangile se trouve la liberté de Dieu donnée par son fils, le Christ mort et ressuscité. Paul clame que la liberté ne vient pas des traditions; que la liberté ne vient pas de la loi; que la liberté ne vient pas du rituel ni de se que l'on en fait; que la liberté n'est pas le fruit des œuvres humaines, mais que toute liberté vient de la croix, uniquement. La croix dépouillée de ce corps sanguinolent rappelle la liberté à laquelle nous sommes appelés.

Les œuvres humaines ne comptent pas pour quiconque croit et reçoit son salut en Christ. Le salut est gratuit. Il ne demande rien. Le salut est offert. Nul n'à d'effort à accomplir pour acquérir cette vérité. L'accueil du salut se fait par et - dans la foi. La foi est celle qui accueille sans compter, sans mesurer, sans chercher le " pourquoi du comment ", sans chercher ni détourner la raison de cette grâce. La foi accepte. La foi n'est pas raisonnable. Elle ne se démontre pas. Elle ne cherche pas à se démontrer non plus. Tous les argumentaires qui tentent d'expliquer la foi, la livre à la raison qui ne peut la palper. Personne ne peut la saisir ni la disséquer. Elle est libre comme l'esprit qui souffle sans que nul ne sache ni d'où elle vient ni où elle va. Le monde n'a pas d'emprise sur la foi. Elle est libre.
Paul le sait. Il rappelle le choix constant que nous avons à faire entre l'obéissance - stricte de la loi - et la liberté en Jésus Christ que contient l'Évangile. Et les acteurs du duel se transforment sous l'emprise de l'homme. Paul fait la distinction entre la chair et l'esprit. Ce faisant, il montre le choix que nous avons à faire. Pour Paul, un être de chair est un être qui s'inspire de lui-même. Il œuvre à son propre salut. Il est la source du salut même alors que l'on sait la chair faible; tandis qu'un être d'esprit est un être qui s'ouvre sur cette entité extérieure qui le dépasse et qui l'enveloppe. Cet être est alors libéré de toutes contraintes charnelles. Il vit de et par la foi en Jésus Christ.

Et nous, aujourd'hui, de quoi vivons-nous ? D'un peu des deux, je présume. Nous sommes des êtres de chair. Nous vivons d'après nos pensées, nos modèles. Nous nous attachons à nos vérités, à nos œuvres, aux fruits de nos engagements. Nous sommes liés par nos propos. Nous sommes liés à nos actes. Nous liés à nos attitudes. Nous sommes liés à nos enfermements. La raison de nos choix nous libère souvent des institutions que nous trouvons trop pesantes, trop dogmatisantes, trop enclines à nous dire la vérité. Et nous préférons prendre tant et tant de recul que l'on ne voit plus que l'on se trouve dans notre propre vérité. Au final, seule la vérité individuelle compte.

Et la parole de libération dans tout cela ? La liberté est-ce faire absolument ce que je veux ? Ou bien s'arrête-t-elle là ou commence celle des autres ? Or, la vérité n'existe pas. Nous la fabriquons comme nous fabriquons la réalité. Dans l'absolu, la vérité comme la réalité sont des leurres. Ils miroitent devant nous pour nous faire croire que nous existons.

Nous sommes parce que … telle est la logique du monde. Or, en Christ, mort sur la croix et ressuscité le 3e jour, nous sommes. Et nous sommes ensemble, frères et sœurs, issues d'une seule volonté. Pour cela, il n'y a pas de prix si ce n'est celui de la grâce offerte à tous sans condition aucune.

L'Église est donc plus une communauté de personnes qui s'estiment suffisamment intéressées pour s'ancrer dans l'Évangile et non dans les lois du monde sans racines. Éphémères nous sommes; éphémères, nous restons. Mais telle est la réalité de l'Évangile et de la foi: redécouvrir et s'inspirer de la source de vie pour ce qui est bon, beau et agréable à tous.

En Jésus Christ.

Amen.

Détails

Temple de Delémont
Co-célébrant
Organiste
Gérard Kummer
Musiciens