Choisir entre deux absurdités....

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Prière d'illumination : " Seigneur, elle est incroyable, cette vision de ton sépulcre vide. Un face-à-face avec quoi ? Devant les bandelettes posées là et devant le linge enroulé un peu plus loin, de quel effroi n'ont-ils pas été saisis, Pierre et l'autre disciple ? De quelle foi ont-ils saisi ce qu'ils avaient sous les yeux ? Et nous qui ne voyons rien, que croyons-nous ? Qui croyons-nous ? En ce matin de Pâques, pourtant, ton évangile est là, tel un parchemin enroulé sous nos yeux, déposé et livré à notre regard, ce regard avide de vérité ou, au contraire, vidé de toute illusion. Accorde-nous, Seigneur, l'illumination du regard, la conversion du cœur et le relèvement de la foi. Amen !"
En cette année de coïncidence entre la Pâque des Orientaux et celle des Occidentaux, je vous invite à acclamer l'Évangile par le chant d'un alléluia qui nous vient de l'Église orthodoxe de Russie.

Ce n'est pas un récit de Pâques comme les autres récits de Pâques ! Alors que les autres évangiles nous parlent de ces choses à l'occasion du lever du soleil, l'évangile de Jean nous dit qu'il fait encore sombre. Cela commence dans l'obscurité, dans le noir d'une nuit qui, hélas, n'a pas encore fini de régner sur le monde. Non, Pâques ne se lève pas automatiquement avec le soleil ! Non, le retour de la lumière n'entraîne pas nécessairement la résurrection ! Non, le lever du jour n'est pas de facto un relèvement de la foi ! Ne confondons pas la fête de Pâques avec le fait des pâquerettes. Il fait encore sombre, nous dit le texte. Il fait littéralement " ténèbre ", lorsque, "le premier jour de la semaine, à l'aube, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau." La ténèbre couvre encore la terre en ce premier jour de la semaine, un premier jour qui semble tout destiné à revêtir la même chape de grisaille que tous les autres. Un premier jour qui semble annoncer l'éternel retour de tous les autres: des jours sombres et tristes. Flash-back. Retour au premier chapitre de l'évangile. Tu t'en souviens, Mathâus, quand il est dit que " la lumière brillait dans l'obscurité, mais que l'obscurité ne l'a point reçue."

Ja, gerade an diese Worte des Johannes Prologs habe ich gedacht : " In ihm war das Leben, und das Leben war das Licht der Menschen. Und das Licht leuchtet in der Finsternis, und die Finsternis hat es nicht erfasst.", (Joh l, 4, 5) Auch wenn das Licht leuchtet, heisst das noch nicht, dass die Menschen es überhaupt sehen ! Wer hat denn die kleinen Kerzen bemerkt, die wir mit der Flamme des oekumenischen Osterfeuers heute morgen in unserer Kirche angezündet haben, ausser diejenigen, welche an der Ostermorgenfeier teilgenommen haben ? Ich frage mich sogar, welche Wirkung unsere oekumenische Andacht um das gemeinsame Osterfeuer auf dem Pythonplatz auf die Oeffentlichkeit gehabt hat. Vieilleicht hat es uns Christen aller Konfessionnen und aller Sprachen näher gebracht : Katholiken und Reformierte, Christen westlicher Traditionen und Orthodoxe. Aber sonst…
Qui sait… qui sait si le témoignage que nous avons voulu rendre de notre commune foi pascale n'a pas eu de l'effet, hier soir, hier où nous avons allumé un feu de Pâques sur la place Python... Pour nous, les " oecoconvaincus ", c'était formidable. Mais pour le public, pour les passants ? La lumière a beau briller, cela ne signifie pas pour autant qu'elle soit vue des hommes. Tu as raison. Mais nous - même nous ! - nous qui sommes pourtant bien disposés, puisque nous sommes plutôt disposés à croire, que croyons-nous, au fond ? Et puis d'abord, que voyons-nous ? J'allume une bougie, je vois une bougie.
Wir zünden ein Feuer an, und wir sehen eine Feuer… Das stimmt. Wir sehen, aber was sehen wir, wenn wir sehen ? Das ist, scheint mir, die grundsätzliche Frage im heutigen Osterevangelium des Johannes. Mir ist aufgefallen, wie oft die Verben des Sehens vorkommen. Zuerst Maria von Magdala: sie sah, dass der Stein vom Grab weggenommen war, schliesst aber gleich daraus, dass Jesus weggenommen wurde; später sah der andere Jünger die Leinenbinden im Grab liegen, oh ne jedoch einzutreten, dann ging Petrus hinein und sah das gleiche und dazu noch das Schweisstuch, schliesslich folgte ihm der andere, sah und glaubte. Sag mir, was du siehst, und ich sage dir, wer du bist...

Dis-moi ce que tu vois, et je te dirai qui tu es ! Jolie formule, plutôt dans le genre psychologique. J'en ai une autre, elle est plutôt dans le genre vaudois : " Quand on voit ce qu'on voit, quand on sait ce qu'on sait, eh bien, on a raison de penser ce qu'on pense !"

Sehr richtig, damit sind wenigstens alle einverstanden !

Peut-être, mais il y a comme un problème.

Ehrlich ?

Le problème, c'est qu'au fond, on ne voit pas exactement la même chose; le problème, c'est qu'on ne sait pas non plus tout de la même manière et que, pour finir, eh bien on n'a pas une pensée si unique que ça. Heureusement, d'ailleurs ! C'est vrai non ? Regarde : Marie-Madeleine, quand elle voit ce qu'elle voit, conclut au vol, alors elle s'affole et comme un électron libre, elle va provoquer le choc qui fera courir Pierre et l'autre disciple. Pierre, quand il voit ce qu'il voit, eh bien il a vu ce qu'il a vu. Ni plus, ni moins. Un état des lieux des plus objectifs. Pas d'état d'esprit disposé à croire, chez lui...

Bist du sicher, dass er nicht geglaubt hat ? lm Lukas Evangelium, heisst es, dass Petrus "voll Verwunderung über das, was geschehen war " nach Hause ging (Lk 24, 12b). Er muss doch geglaubt haben. Das haben auch einige Kommentare zu unserer Geschichte geschrieben : der Glaube von Petrus sei doch vorausgesetzt.
Ils ont des raisons de penser ce qu'ils pensent, les commentaires qui disent que Pierre a cru devant le spectacle du tombeau vide, des bandelettes et du linge. Pour ma part, je m'en tiens au silence absolu de notre texte sur ce que Pierre a pensé devant l'incroyable. Et surtout, je m'en tiens au grand mutisme de l'apôtre, car enfin, Pierre n'a absolument rien dit dans cette histoire…

Auch der andere Jünger hat nichts gesagt.

D'accord, il n'a rien dit, mais il a cru...

Was nützt sein Glaube, wenn er nichts davon erzählt. A quoi sert donc sa foi, si, comme vous aimez tellement à le dire chez les Romands, il ne la " partage " pas!

Ja gut, aber… il y a des choses, .comme cela, qui sont tellement profondes, qu'on ne peut pas les déballer comme ça, du premier coup, au premier venu; surtout lorsque ce premier venu risque de ne pas te comprendre…

Der "X-Beliebige", merci bien ! Der "welcher nicht verstehen kann", danke schön ! Meinst du, es gäbe Christen erster Klasse, und daneben, die anderen ! Zum Beispiel, die Welschen, und daneben, wir. Oder die Jüngeren, und daneben die Aelteren.

Mais oui, c'est ça, tu m'as très bien compris: il y a des chrétiens de première classe et puis les autres qui n'arrivent pas à suivre: les enthousiastes et les refroidis, les spirituels et les rationnels, et on pourrait encore allonger la liste : les Orientaux et les Occidentaux, les Romains et les non-Romains.

Ja, aber meinst du das ernst ?

Bien sûr que non! Je ne suis pas sérieux. Tu vois bien qu'on est en train de déraper dans les classifications simplistes et de jouer au mauvais jeu des concurrences spirituelles.
Ja, wer glaubt zuerst. Wer glaubt am Tiefsten. Wer glaubt am Richtigsten ? Aber das steck doch irgendwie im heutigen Evangelium, dieser Wettlauf zum Zentrum des Glaubens, nicht wahr ? Und dieser Wettlauf setzt notwendigerer Weise eine gewisse Kon-kurrenz voraus.

Oui, bien sûr, il y a dans le récit quelque chose de cette course forcément concurrente à l'essentiel. Il y a toujours eu et il y aura toujours une concurrence inévitable entre les disciples du Christ et les Églises qui s'en réclament ! C'est à la fois tant pis et tant mieux.

Wieso "tant mieux" ?

Eh bien au moins, il se passe quelque chose. Pierre et l'autre disciple font le déplacement. Ils se laissent déranger. Ils se mettent en route. Sie machen sich auf den Weg. Ils auraient pu tout aussi bien rester à la maison, les deux disciples. Ou alors, fermer le bouton des mauvaises nouvelles de Marie de Magdala : "On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l'a mis." Ce sont les seules, les uniques paroles de notre histoire. A part cette phrase de Marie, rien, nix : pas une seule autre parole, pas un seul bout de dialogue. Que des mouvements, de l'action, des faits. Cette histoire serait parfaite pour un film muet. Mais pour un jeu radiophonique, pour une prédication dialoguée, il n'y a pas beaucoup de matière.

Aber gerade das finde ich faszinierend in dieser Erzählung. Das einzige, was zur Sprache kommt ist : "Man hat den Herrn aus dem Grab weggenommen, und wir wissen nicht, wo man ihn gelegt hat. " Wir wissen nicht ! Nicht nur die Tatsache, dass die Leiche Jesu unaufindbar ist macht Maria unruhig, sondern auch noch und vielleicht am meisten das Fehlen jeder Erklärung. Wenn sie nur die Ursache wüsste, dann könnte sie ein Stück Trost für ihre Trauerarbeit bekommen. Z.B. : ich finde ihn nicht, aber ich weiss, dass er gestohlen worden ist, und wer ihn gestohlen hat und wo ich ihn vermutlich wiedersehen kann. "Ich weiss nicht." "Wir wissen nicht.". In diesem Bekenntnis wird die ganze existentielle Frage ausgedrückt.

C'est profond, ce que tu viens de dire: dans ces quelques mots "Nous ne savons pas", dans ces quatre pauvres mots, eh bien ce sont toutes nos questions, nos errances et nos désespérances qui sont exprimées; ce sont toutes nos inquiétudes et nos rages de ne pas savoir qui sont comme récapitulées. " Je ne sais pas pourquoi l'accident a eu lieu. Je ne sais pas pourquoi il m'a dit ça. Je ne sais pas ce qui m'a poussé à prendre cette décision. Je ne sais pas pourquoi j'ai perdu la foi "

Ich weiss nicht, warum ich krank geworden bin. Ich weiss nicht, warum ich meine Stelle verloren habe. Ich weiss nicht, wer mein Vater ist. Ich weiss nicht, ob Gott existiert.

Et les disciples non plus ne savent pas, lorsqu'ils se mettent à courir. Et quand nous nous mettons à courir dans nos têtes, nous ne savons pas non plus. C'est l'inquiétude. Et si l'opium du peuple, c'était de ne plus oser nous poser ce genre de questions à haute voix I Et si la morphine salutaire des temps post-modernes, c'était de faire taire l'inquiétude qui me taraude : " Je voudrais tellement savoir, mais puisque de toute façon, je ne saurai jamais." Alors on fait une croix sur ce qu'on voudrait savoir. Alors on fait une croix, même sur ce que l'on voudrait croire. Deux hommes courent à la fois : Pierre et l'autre disciple. On pourrait aussi faire un jeu de mots et dire : deux hommes courent à la foi (avec f.o.i.). Ils courent, parce que, pour eux au moins, cela ne suffit pas de savoir qu'on ne sait pas.
Ja. Auf deutsch kann ich dieses Wortspiel nicht wiedergeben. Aber bei diesem Wettlauf fällt mir die grundsätzliche Einsamkeit der beiden auf. Was einer sieht, kann der andere auch sehen. Aber was er dabei erleben kann der andere nicht erleben. Auch wenn es eine gewisse "Camaraderie ", auch wenn es eine gewisse Komplizität, auch wenn es sogar eine gewisse Höflichkeit gibt (der Schnellere Jünger wartet ja ab, bis der Chef, Petrus, angekommen ist), auch wenn ich Schulter an Schulter mit jemandem lebe, bin ich schlussendlich alleine. Der eine, Petrus, betrachtet bloss, der andere sieht und glaubt. Ist es nicht auch so unter uns ?
Oui, bien sûr, j'ai beau vivre dans une même famille ou un même groupe, dans une même fratrie ou un même couple, dans une même communauté de vie ou de travail, j'ai beau me trouver dans la même chambre d'hôpital ou le même home, je serai, à la fin du compte, seul. Seul à croire ou ne pas croire devant les événements.

Das stimmt. Es sind zwei Dinge, die jeder Mensch im Leben alleine erleben muss : seine Geburt und seinen Tod. Dazu kommen aber auch der Glaube und die Ueberzeugung des Zeugen. Wieso ist denn der eine sofort zum Glauben gekommen und der andere, Petrus, erst spâter ?

Je me suis aussi posé la question: pourquoi l'un croit-il immédiatement, et l'autre pas encore ? Pourquoi l'autre disciple, pourquoi celui que Jésus aimait voit-il immédiatement, devant les bandelettes et le linge, que la mort n'a pas eu le dernier mot sur la vie de Jésus ? Si je relis l'évangile, je constate que ce disciple était au pied de la croix, avec les femmes.

Ja, und Petrus war nicht dabei, da er seinen Meister verleugnet hatte und weinte bitterlich.

Non, Pierre n'était pas au pied de la croix, Pas plus que les autres, d'ailleurs. Longtemps, je me suis dit que c'était un de ces détails sans importance. Mais plus je lis - et plus je vis aussi - plus je me dis que la foi du disciple bien-aimé lui vient de quelque part.
Ja, woher ?
Elle lui vient de ce qu'il a su accompagner le Christ dans toutes ses étapes de vies, y compris, et surtout dans cette mort dont il a dû sentir que, malgré les apparences, elle n'était pas une mort comme les autres. A mon avis, le disciple a eu une longueur d'avance, parce qu'il a osé regarder son Seigneur en croix, Et là, eh bien, il a été comme saisi de la conviction que cette croix, c'était un formidable retournement. Le retournement de l'amour absolu.
Ja, und… Was bedeutet das für uns ?
Ce retournement, c'est que le Christ m'accompagne dans toutes les étapes de ma vie, y compris les plus pénibles, y compris celles que je déserte moi-même, Au plus profond de mes ténèbres, je suis rejoint par sa mort et par sa résurrection.
lm Tiefsten meiner Finsternis bin ich durch seinen Tod wie auch durch seine Auferstehung aufgenommen. Deshalb werden in der Johannespassion von J.-S. Bach diese Worte gesungen : " Eilt, ihr angefochtnen Seelen, Gehet aus eurer Marterhohlen, Eilt - Wohin ? - nach Golgatha ! Nehmet an des Glaubensflügel, Flieht -
Ah oui : Wohin ? Wohin ? zum Kreuzeshügel, Eure Wohlfahrt blüht allda !
Où donc aller ? Où donc aller ? A la résurrection ou au néant ? Une autre voix, celle de Georges Haldas, nous le dit à sa manière: Il est " Plus facile d'opter pour le néant que pour la Résurrection. Curieusement, le néant semble satisfaire, chez certains, la raison. La Résurrection les scandalise par son absurdité. Et c'est cela, précisément, qui me frappe ; ce refus, jamais paisible, de la Résurrection. Qui cache quoi ? Essayez une fois de voir. Absurdité du néant, au terme de toute une vie. Absurdité de la Résurrection. C'est entre ces deux absurdités, en fait, qu'il nous faut choisir. "

Amen !

Détails

Temple réformé de Fribourg
Co-célébrant
Organiste
Christine Brechbuhl
Musiciens
Ensemble instrumental, dir. par Theophanis Kapsopoulos