"Vois et choisis"

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Le célèbre passage du livre du Deutéronome que nous venons d'entendre me semble être une bonne introduction à cette réflexion sur l'engagement à " Vaincre la Violence ". Il est chargé de deux idées fortes : Vois et choisis. " Vois, je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur... Choisis la vie pour que tu vives, toi et ta descendance. " Vois, ouvre les yeux, regarde autour de toi aujourd'hui. Discerne où se trouvent les chemins de la vie et les chemins de la mort.

Un des premiers témoins qui s'est rendu au Rwanda après l'effroyable folie de haine et de violence du génocide de 1994 a rapporté une histoire bouleversante en entrant dans une école où des enfants venaient d'être massacrés : " Les restes de l'enfant reposent près de son manuel de lecture. Le livre est resté ouvert sur un extrait du Roman de Renart qui se termine par cette réplique " Maudits soient les yeux qui se ferment quand ils doivent rester ouverts. "
Oui, dans le cas du Rwanda cette imprécation est plus qu'une formule littéraire. Elle hante encore la conscience des membres des églises, des gouvernements, de l'ONU qui n'ont pas ouvert leurs yeux ∆ ou qui ont décidé de les fermer ∆ au moment où il fallait qu'ils soient ouverts pour arrêter les forces de mort. Où sont aujourd'hui les situations de détresse que nous n'avons pas vues et d'où monte encore ce cri : " Maudits soient les yeux fermés " ?
Vois, apprends à reconnaître les marques du malheur et de la mort sur les visages défigurés de ceux qui sont victimes de la violence. Aujourd'hui, tout près de nous, ou dans des pays lointains, leur souffrance nous interpelle de mille façons à travers les rencontres de la vie quotidienne, les témoignages, les images que nous rapportent les médias. Savons-nous devenir " les prochains " de ces blessés au bord du chemin par notre regard, notre attitude, notre engagement ?
Souvenons-nous concrètement de certains de ces visages : enfants livrés à la violence de la rue ou à celle des profiteurs de leur corps; femmes battues dans leur foyer, violées par des brutes armées dans les zones de conflits, mères épuisées par des charges de travail surhumaines; travailleurs étrangers exploités, humiliés, victimes d'une xénophobie montante qui attise la peur et la haine de " l'autre " et sème les germes de la violence raciste ; hommes et femmes sans emploi, exclus de la vie sociale par un système compétitif qui ne laisse aucune chance aux " perdants ", jeunes qui " ont la haine " des autres, de la société, d'eux-mêmes, faute d'avoir pu apprendre d'autres attitudes dans les milieux d'exclusion où ils ont grandi.

La liste est longue. Violences physiques, violences morales, violences des armes, violences du racisme, violence économiques et sociales, violence de la misère, .aucune de nos sociétés n'échappe à ce triste tableau, à Genève comme à Johannesburg, aux Etats-Unis comme en Russie, dans l'espace privé, comme dans la vie collective, dans les villes comme dans les campagnes.

Vois, apprends à déchiffrer les messages, les modèles, qui légitiment l'usage de la violence et contribuent à la banaliser dans les esprits et dans les comportements. Vois le triomphe d'une culture de la violence, d'un mode de vie et d'un ensemble de valeurs, qui prônent la victoire de la force. Dans des jeux vidéo, des films, des musiques, des réseaux sur intemet, les provocations à la violence se multiplient comme des plantes vénéneuses partout autour de nous.
La violence fait peur ∆ et c'est peut-être pour cela que certains préfèrent ne pas la voir. Mais la violence est également le plus souvent le fruit de la peur: peur de l'autre, peur de ne pas savoir trouver sa place dans un monde de compétition féroce où beaucoup de liens sociaux, familiaux, religieux se trouvent brisés.
Cet appel à la prise de conscience est le premier message que nous livre le texte biblique. Mais il ne s'arrête pas là. Il nous dit aussi autre chose : vois la vie et le bonheur et choisis. Ne reste pas comme un spectateur qui laisse faire ou se lamente de cet état de choses, mais fais ton choix et, si tu veux vivre, choisis la vie

Choisis la vie !
Parce que la violence produit mort et malheur, parce que la violence engendre la violence, il n'y a pas d'autre alternative que de s'engager à la déraciner de nos esprits, de nos cœurs, de nos actes. Choisir la vie c'est choisir de vaincre la violence et les peurs qui la nourrissent. Choisir la vie, c'est choisir d'aimer les autres, nous dit l'Apôtre Jean.
Facile à dire d'une façon théorique ! Mais dans la réalité concrète, n'est-ce pas un rêve impossible ? N'est-ce pas au-dessus de nos forces, en tant qu'hommes et femmes ordinaires, en tant que communautés chrétiennes minoritaires dans des sociétés de plus en plus sécularisées, de plus en plus dominées par des pouvoirs économiques et des représentations qui nourrissent la violence ?

Un rêve impossible ? La violence serait-elle sans fin ? Non, il existe partout des exemples d'engagement entrepris par des hommes, des femmes, des communautés qui ne se résignent pas à cette fatalité. Bien souvent, le recours spontané à la violence face à une situation de conflit traduit l'absence d'imagination ou le manque de courage et de persévérance pour rechercher d'autres types de réponses, par le biais du dialogue, de la médiation, de la prévention. Apprenons à voir et à reconnaître les multiples initiatives qui font preuve de créativité et de courage pour résister à l'esprit, à la logique et à la pratique de la violence : C'est souvent tout près de nous, dans les quartiers, dans les écoles, dans le travail diaconal de proximité des Eglises comme dans les actions nationales ou internationales qui s'adressent aux racines du mal, des efforts souvent remarquables sont entrepris et portent leurs fruits.
A titre d'exemple, la campagne "Paix dans la ville" lancée par le COE il y a 2 ans, a consisté précisément à " donner à voir ", à promouvoir des exemples de résistance active et non violente aux conflits mortels qui sévissent entre des communautés ou des groupes adverses dans des grandes villes. En partageant des exemples concrets et des réflexions sur les succès et les échecs, cette campagne a permis de mettre en contact des groupes les uns avec les autres, de faire circuler des idées nouvelles, de redonner courage et motivation à ceux qui luttent sur le terrain. Il ne s'agit pas de nier les conflits, mais de croire qu'il est possible de résister, de construire des remparts pour endiguer le flot dévastateur de la violence, possible de proposer des alternatives.

S'engager à vaincre la violence en mettant en cohérence son discours et ses actes n'est sûrement pas un choix facile. C'est pourtant clairement une mission qui est demandée aux Chrétiens ∆ un acte de foi.
Croire en un Dieu qui nous offre la possibilité de choisir entre la vie et la mort, entre le bien et le mal, et ne décide pas pour nous, nous place à la fois devant notre liberté et devant nos responsabilités.
A ceux et celles qui pourraient craindre que c'est trop lourd à assumer, le texte du Deutéronome apporte un message réconfortant : " oui, ce commandement que je te donne aujourd'hui n'est pas trop difficile pour toi, il n'est pas hors d'atteinte. Il n'est pas au ciel, oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique."

Une interprétation étroite des paroles du Deutéronome "pour que tu vives, toi et la descendance " a pu laisser croire que la promesse ne s'adressait qu'à un groupe " choisi " : moi, ma famille, ma communauté. Mais le Christ est venu élargir cette perspective à l'horizon de l'ensemble de la famille humaine ∆ son message est pour tous les hommes et pour tous les temps. Il est venu incarner cette parole parmi nous : choisir la vie signifie choisir de le suivre, lui qui est "venu pour que les êtres humains aient la vie et qu'ils l'aient en abondance".
Avec lui, c'est vouloir de réelles possibilités de vivre pour tous, et donc c'est refuser l'immense injustice qui fait violence dans notre monde.
Avec lui, c'est respecter la création dans sa totalité, et donc refuser de détruire, pour des profits à court terme, le monde dans lequel il nous appelle à vivre, nous et les générations futures.
A une époque où nous prenons mieux conscience de l'interdépendance de nos existences, des risques communs que la violence entre les humains ou contre la nature fait courir à notre humanité et aux générations futures, nous devons apprendre à élargir aussi notre champ de compréhension, nos perspectives d'action, nos solidarités.
Choisir la vie, c'est choisir de s'engager à promouvoir aujourd'hui des solutions qui fassent reculer la violence qui explose ou qui couve dans nos sociétés. C'est aussi apprendre à tisser avec d'autres des réseaux où s'élaborent des réflexions à plus long terme sur les causes multiformes de toutes ces violences. C'est encore renforcer des solidarités et des actions concrètes locales et internationales dans le combat fondamental pour la justice, pour la paix, pour la sauvegarde de la création.
Beaucoup de choses se font déjà. Dans un grand nombre de cas, des Chrétiens y tiennent une part très active. Mais pour être à la hauteur des défis que pose la prolifération des violences, il nous faut aller plus loin. Il y a urgence. C'est cela qu'ont voulu exprimer les églises membres du Conseil œcuménique des Eglises en lançant un appel à la mobilisation commune contre la violence pendant les dix prochaines années.

La nouveauté de cette Décennie "Vaincre la violence" est d'appeler les Eglises et le mouvement œcuménique à choisir de s'engager à agir, à réfléchir et prier ensemble de façon œcuménique, au niveau local, national et international.
A un moment de notre histoire où des fractures de plus en plus graves divisent les communautés et les nations, où les blessures causées par les violences et les haines défigurent et avilissent la vie et la dignité de tant d'êtres humains, ce serait - ce sera nous l'espérons - une vraie bonne nouvelle de voir les Chrétiens dépasser leurs frontières confessionnelles pour s'engager ensemble et dans le temps, avec humilité et ambition tout à la fois, à dire non à la violence.
Les ressources de notre foi sont là pour nous donner le courage de cet engagement risqué. Ensemble, ouvrons les yeux et choisissons les combats pour la vie.

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Chateau de Bossey
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