Joseph ou la clé des songes

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A l'écoute de la Bible juive et des Evangiles, les chrétiens sont conduits à une comparaison quasi inévitable. Ce Jacob pleurant voyant la tunique ensanglantée, ce Jacob qui a sous les yeux à la fois l'image de sa préférence pour le fils et l'image de sa mort. Ce père préfigure le père de la parabole, le père et fils prodigue, le fils arrogant disparu loin de la maison après avoir raffiné son projet en exigeant un héritage qui ne venait pas assez tôt. Cet autre père dira au jour des retrouvailles : "mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie." Jacob-Israël, figure de Dieu le Père, Joseph figure du fils perdu et du fils bien-aimé ! Y aura-t-il pour lui une résurrection ?
Oui, il y aura pour lui — et pour Jacob — une résurrection. Mais auparavant, il y aura d'autres morts. Sans doute mille morts.

Joseph a confié tout son espoir à l'échanson qui sort, lui, de prison, pour revenir en faveur auprès du roi. "Souviens-toi de moi, parle en ma faveur, tu es mon seul espoir !" La Bible connaît bien des situations de ce genre : des innocents en prison, ou dans quelque autre lieu préfiguré, le séjour des morts : Jérémie dans sa citerne, Jonas dans le ventre du poisson, Jean-Baptiste dans la forteresse d'Hérode, Pierre ou Paul dans une prison romaine. Ou encore le brigand sur la croix, qui crie à son voisin : "Souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton règne !" Dans le malheur, on crie à Dieu. On crie à Lui comme à un compagnon, celui qui a partagé nos détresses avant de revenir à la vie. Sa compassion est le moteur de notre espérance et de notre confiance.

Et voilà les bédouins en route pour l'Egypte. Ils n'auront pas seulement à vendre du sel, des crins, de la laine, des parfums. Ils auront encore un esclave. Un jeune homme vigoureux, ça a son prix ! C'est la loi du marché…
Joseph a de la chance; l'acheteur, un nommé Potiphar, un chef des gardes à la cour, un homme de confiance du Pharaon. Il voit rapidement que le garçon est intelligent, et au lieu de l'envoyer aux champs ou aux carrières, il en fait son domestique. Madame Potiphar, elle aussi a des yeux pour voir, des grands yeux d'égyptienne qu'on peint pour séduire. Joseph, loyal à son maître et sans doute prudent, refuse ce jeu.
La loi de Moïse, le 7e commandement, il le connaît en quelque sorte avant sa promulgation. Irritée mais passionnée, la maîtresse de maison — sous un prétexte de service — attire le jeune esclave dans on alcôve. Il s'enfuit, laissant sa tunique dans les ongles d'une tigresse. Joseph est conduit à la forteresse sous inculpation de tentative de viol, et jeté au cachot avec les autres prisonniers du roi.

Il est rare que l'homme se souvienne. La mémoire du passé douloureux s'envole et, avec elle, celle des solidarités. Combien sont-ils qui, guéris oublient les malades, libérés, surtout les opprimés, devenus riches ne connaissent plus les pauvres ?
Le panetier est exécuté comme prévu, l'échanson gracié. Il se penche à nouveau vers Pharaon pour lui servir l'ambroisie, sa bouche est tout près de son oreille. Mais il ne pense plus à Joseph. Celui-ci grave sur le mur du cachot le nombre de journées de son oubli.

Les rêves ont toujours fasciné l'humanité. Moments de délice, d'intrigues ou de terreurs, ils sont apparus comme un temps où le voile se déchire provisoirement. Le voile qui sépare le monde des dieux, des esprits ou des démons, et celui du quotidien. Pas étonnant qu'on se soit appliqué à y déchiffrer son destin. Art plus difficile encore que celui des entrailles de poulet, des tarots ou du zodiaque ! Plus difficile parce que touchant à la vie et non à des figures ineptes. Les récits de rêves divinatoires abondent dans l'Antiquité. Mais les récits qu'on en fait ne sont pas les rêves. Et les récits que nous pouvons lire sont le plus souvent flatteries des mages courtisans, et prédictions racontées après l'événement. Que n'a-t-on pas dit sur les rêves d'Alexandre ou de Néron !

Pour le contenu biblique, Joseph (comme plus tard David) reçoit une autre sagesse que celle des devins de la cour. Celle qui ne flatte pas, mais prévoit et permet de gouverner. Une sagesse raisonnable, de politique agraire et sociale, une sagesse d'économie avisée, la sagesse retrouvée d'Adam à qui le jardin de la terre est confié pour sa culture et sa sauvegarde, la sagesse d'un Salomon ou la sagesse d'un Dieu qui nous veut collaborateurs de ses desseins de vie et de bonheur pour tous.

Il ne fait aucun doute, l'histoire de Joseph appartient à cet immense courant de pensée orientale de l'Antiquité qu'on appelle "la Sagesse". Une pensée dont la préoccupation essentielle est la vie des hommes en société. Comment leur vie sera-t-elle heureuse, comment pourront-ils vivre en paix, comment pourront-ils échapper à la pénurie, à la famine et si possible à l'indignité de ne pas pouvoir être généreux ? Auront-ils des enfants nombreux, une vie que la mort violente ne viendra pas écourter, mourront-ils en bénissant leurs descendants ? Quelles qualités développeront-ils pour vivre en paix, dans leurs foyers, dans leurs harems, mais aussi dans les cités et les états constitués ? Que doit être un prince pour être un bon prince, un bon conseiller, un artisan habile, un marchand avisé ? Comment éloigner la tyrannie et l'oppression ? Comment exercer le droit, juger avec clairvoyance et équité ? Comment recevoir et à qui demander les qualités pour bien gouverner, pour avoir un règne de prospérité et de justice ?

En tout ceci, le rapport avec Dieu et ses commandements est essentiel, mais c'est le côté pratique de la religion qui est mis en avant. Dieu est un roi sage et prévoyant qu'il faut imiter pour hériter de sa bénédiction et de sa paix. Nous sommes ici aux sources de la philosophie et de l'économie politique, du droit et de l'éthique, tant sociales que personnelles, mais aussi parfois la méditation sur les dispositions de l'univers touche-t-elle aux sciences naturelles et à l'écologie.
A lire ces textes anciens, nous sommes pris d'admiration et de nostalgie devant une pensée qui n'est pas comme la nôtre fragmentée en disciplines retranchées les unes des autres par les nécessités de méthode, la démesure des connaissances et l'explosion de toute prétention encyclopédique. Ce qui est frappant par-dessus tout c'est l'unité profonde entre le respect et l'adoration dus à Dieu et la pensée pratique sur l'usage du monde et de ses ressources. De ce point de vue, le monde n'est pas monde, autonome et nu de signification préalable, il est création, il est œuvre, il est don. Ses ressources sont assorties d'une parole de bénédiction et de responsabilité adressées à l'être humain. Le bon usage de la terre, le bon usage des richesses, le bon usage du pouvoir sont assortis à la prière de reconnaissance. Joseph reçoit la sagesse pour interpréter les signes et les situations. Il en devient le gestionnaire, heureux et responsable. Et auprès de lui, Pharaon, dieu auto-engendré et monarque absolu devient aussi le gestionnaire du Dieu biblique, un Dieu-ministre, qui ordonne à la vie prospère et paisible de son peuple. Et c'est ainsi qu'un pouvoir encore non-démocratique est défini autrement que par son auto-proclamation ou par la nécessité interne qu'il se reconnaît de gonfler sa puissance et sa taille jusqu'à l'explosion.

Du point de vue de Joseph et de la sagesse biblique et peut-être même "antique" au sens large, on a envie de secouer respectueusement les hommes de pouvoir et singulièrement les pouvoirs économiques d'aujourd'hui. De leur rappeler qu'ils ne peuvent se borner à être des monstres froids, les esclaves d'une finance destinée à s'autoproduire. Monsieur David de Pury vous avez reçu une vocation — et encore vous, c'est facile de vous le dire, vous montrez votre visage — mais derrière vous, c'est qui ? Derrière vous ce ne sont pas que des actionnaires, ce sont des hommes et des femmes qui ont reçu un pouvoir. Ils l'ont reçu, reçu de Dieu, oui ! Et pourquoi ? Pour que les hommes vivent et vivent heureux, paisibles, en se partageant harmonieusement les ressources de la terre et le fruit de leur travail, afin d'éviter la pénurie, et même d'éviter l'indignité qu'ils manifestent à ne pas pouvoir être généreux faute de moyens et de temps. Même Dieu est généreux à votre égard. Il ne vous interdit pas de prendre du bénéfice, comme il permet à Pharaon sur le cercueil de Joseph de faire de bonnes affaires en revendant le blé stocké. Mais le but de l'opération, c'est le peuple en son entier. Et sur ce point nous aimerions que vous renversiez l'ordre de priorité et de causalité que vous nous ressassez : ce n'est pas quand les affaires marcheront que le peuple en bénéficiera, à l'hypothétique bout de compte. Mais c'est quand on s'occupera de les faire vivre tous que les affaires pourront marcher. Telle est la sagesse qui s'est vu posée à Pharaon sur les bords du Nil nourricier. Tels sont les vœux que nous formulons pour le Nouvel-An 1996 et pour le jour des rois qui s'annonce.

Prière pour Nouvel-An (Joseph ou la clé des songes)

Dieu sage et secourable,
Nous déroulons devant toi notre passé et singulièrement l'année écoulée.

Notre tunique est déchirée. Nous portons des souffrances évidentes ou cachées, récentes ou anciennes. Nous avons vécu l'oubli ou l'échec.
Nous implorons ton secours, Ne nous oublie pas dans nos prisons.

Nous reconnaissons aussi devant toi nos fautes, notre arrogance envers notre prochain, nos conduites impitoyables, nos mépris.
Pardonne-nous. Ne nous oublie pas dans nos prisons.

Nous nous souvenons de ta bonté, du printemps, de l'été, de l'automne. De l'amitié vécue, des joies partagées. Des réussites fêtées, des connaissances acquises, et de ta patience renouvelée.
Merci, ô Dieu ! Ne nous laisse oublier personne dans sa prison.

Dieu sage et secourable,
tu nous ouvres un avenir, une nouvelle année de ta grâce. Dans ta bienveillance tu connais nos rêves les plus fous.

Donne-nous d'être perspicaces, de chercher et de trouver le vrai bonheur, pour nous-mêmes, pour ceux de notre maison, pour notre cité, et pour la terre des humains.

Nous te remercions parce que l'histoire récente porte aussi quelques signes d'une paix qui se cherche. Donne-nous et donne aux peuples concernés d'y croire et de s'y engager résolument.

Nous te prions pour les Pharaons de notre temps, banquiers, ministres et savants.
Que tous reçoivent de ta part une vocation à travailler pour le bien du peuple, pour sa vie, pour son bonheur, pour son avenir.

Nous te remercions de nous lier aux enfants et aux générations qui naissent et qui prendront notre place. Donne-nous le sens de la prévision manifesté par Joseph. Aide-nous à bâtir les silos nécessaires, l'éducation, la recherche, la sécurité.

Merci pour ta grâce sur notre passé.
Merci pour ton amour aujourd'hui.
Merci pour ta fidélité demain et toujours.

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