Une habitation dans les cieux

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De la cure, juste à côté du temple de Vers-l'Eglise, j'aime regarder les chalets de la Dix. D'où j'observe, ce sont les chalets les plus élevés que j'aperçois sur ce versant. Suivant la lumière, ils semblent parfois très proches, et d'autres fois comme suspendus dans le ciel, tant ils sont haut perchés sur la pente. Ils n'ont jamais été des habitations permanentes. On y montait avec le bétail et, sans doute, une partie de la famille, au temps où, dans la vallée, on passait d'un chalet à l'autre suivant la saison.

On remue beaucoup moins maintenant. Les conditions de vie ont bien changé. Les chemins se sont améliorés. Chaque matin, on porte le lait à la laiterie des Diablerets ou du Rosex. Et pourtant, devant nous, les chalets de la Dix restent accrochés, fragiles et têtus, pointant vers le ciel. De là-haut, où ils ont accompagné leur bétail, des paroissiens peut-être nous écoutent. C'est ainsi dans ce pays. On n'a pas nécessairement le goût des voyages lointains. Mais on a passé, pendant des siècles, d'un chalet à l'autre, d'une demeure à l'autre, pour manger l'herbe et les foins là où ils se trouvent. D'instinct, on sait ainsi que tout séjour est temporaire, qu'aucune demeure n'est définitive et qu'on doit être toujours prêt à se remettre en route.

Ainsi la vie chrétienne : une marche, une remise en route continuelle. "Nous marchons par la foi..." Les touristes d'autrefois étaient frappés, aux Ormonts, de rencontrer gens et bêtes toujours en train de remuer. Les touristes n'y comprenaient rien, mais les gens d'ici savaient où ils allaient. Comme chrétiens, nous n'avons pas d'habitation définitive ici-bas, nous sommes toujours en mouvement. Nous remuons, mais nous savons où nous allons. Nous marchons par la foi. La foi n'a pas besoin de voir le but pour savoir où elle va. Quand l'herbe est haute, dans les pâturages, vous ne voyez pas toujours le sentier, mais vous savez qu'il est là. Vous savez où il vous mène. Ainsi la foi, la marche par la foi. Parfois, vous ne voyez plus les traces. Mais la foi en Jésus-Christ vous conduit à votre habitation éternelle, auprès du Seigneur. "Nous savons, écrit l'apôtre Paul dans sa deuxième lettre aux Corinthiers, que si la tente où nous vivons est détruite, Dieu nous réserve une habitation dans les cieux, une demeure qu'il a faite lui-même et qui durera toujours... Nous marchons en effet dans la foi, et non en voyant déjà".

Notez bien, vous tous qui avez conscience de la fragilité de votre demeure terrestre, que la volonté de Dieu en Jésus-Christ est de vous donner bien mieux que cette fragilité. La volonté de Dieu, c'est que vous arriviez au bout de votre marche par la foi, que vous soyez accueillis dans une maison éternelle dont Dieu seul est le constructeur. En ce monde, vous vivez certes de vrais mais courts moments de bonheur. Vous avez parfois des réponses à vos prières. Il vous est donné de vivre de vraies amitiés ou un amour authentique. Vous avez tout de même l'impression d'arriver à certains résultats par votre travail. Mais rien n'est assuré, rien n'est définitif. Ce que vous construisez patiemment aujourd'hui peut être détruit demain. Vous ne possédez rien qui dure. Et vous doutez toujours de Dieu. C'est que vous êtes encore en marche. Vous êtes en route vers la demeure éternelle, là où Dieu est tout en tous, là où l'amour est parfait, là où vous posséderez définitivement ce que vous avez espéré.

Et cette "habitation dans les cieux" est bien plus qu'un beau rêve. Car vous savez dès maintenant en qui vous croyez. Dès maintenant, vous connaissez la solidité de ses promesses. Regardez Jésus! écoutez son enseignement! Voyez comment il a vécu! "Celui qui écoute ma parole et la met en pratique est semblable à un homme sage qui a bâti sa maison sur le roc". Si fragile soit-elle, votre maison est bâtie sur le roc dès que vous écoutez la parole de Jésus et la mettez en pratique. Vous savez donc ce que vous pouvez espérer de Dieu. Vous avez confiance que, tôt ou tard, il donne ce qu'il promet. Et vous le priez d'accomplir sa promesse. "Notre désir est grand d'être recouverts de notre habitation céleste", dit l'apôtre Paul Et le psalmiste prie, dans le même sens: "Je meurs d'impatience en attendant d'entrer dans les cours de ton temple... Heureux ceux qui habitent chez toi et peuvent te louer sans cesse!"

Mais vous me direz que les gens qui ne savent pas se plaire où ils sont ne feront jamais rien de bien et qu'à force de rêver du paradis, je finirai par oublier les tâches qui m'attendent ici. Vous auriez raison s'il ne s'agissait pas, ici, de la foi en Jésus-Christ. Car Jésus-Christ nous fait espérer, très fortement, la joie de l'habitation éternelle auprès de Dieu et, en même temps, motive notre courage pour travailler et prier dans le monde où nous sommes. Tu le sais bien, toi qui m'écoutes de ton lit d'hôpital. Tu sais que Jésus-Christ t'a préparé une place auprès de Dieu, et fort de cette espérance, tu affrontes la maladie avec d'autant plus de courage, tu as confiance que Dieu fait plus, pour te guérir, que tout ce que tu peux espérer et penser.

Tout proche d'ici, sur un chalet du Plan-Morier, j'ai noté cette prière : "Heureuse et paisible soit la demeure de cette maison. Que les possesseurs d'icelle la jouissent en bénédiction, que de cette loge terrestre ils passent en séjour de la félicité céleste pour y louer Dieu éternellement".

Il est question de la félicité céleste, du bonheur éternel dont espérait jouir le constructeur de 1777 : "discret Jean Morerod, ancien syndic", mais aussi de la paix qu'il voulait voir régner d'abord dans son foyer terrestre.

Et plusieurs prières, sur la façade de nos chalets des Ormonts, vont dans le même sens: les demeures que nous construisons sont fragiles, bonheur éternel est auprès de Dieu... Que Dieu nous donne donc de vivre, dès maintenant, dans la paix, dans le respect de l'autre, et comme devant la face de Dieu.

Mais déjà j'entends dire: "Ces gens vivaient une existence bien plus dure que nous. Il fallait que le bonheur du ciel les console des misères de la terre. Mais nous avons nos pare-avalanches. Et nous n'avons plus besoin d'aller chercher nos meules de foin, en plein hiver, jusqu'au fond de la combe d'Ayerne! Notre bonheur, aujourd'hui, est dans la demeure terrestre".

Mais écoutez bien comment priait un Ormonan de 1738 : "Dieu tout-puissant, mon Père très béni, mon Défenseur, mon Asile divin, fais-moi ce bien, en cette terre basse, de vivre comme devant ta face et qu'au sortir de ces maisons fragiles en paradis mon âme tu retires".

Fais-moi ce bien, en cette terre basse, de vivre comme devant ta face... Voilà qui s'appelle : garder les pieds sur terre, faire face à ses responsabilités ici et maintenant. Mais cet Ormonan ajoutait, et c'est ce qui change tout: "comme devant ta face". Alors, imaginez que ce soit aussi votre prière aujourd'hui: "Fais-moi ce bien en cette terre basse de vivre comme devant ta face". Vous savez que vous devez vous accrocher, mais devant Quelqu'un. Et vous savez que cela vaut la peine, à cause de la promesse: l'habitation dans les cieux. Et tout cela est un bien, une grâce qui vient de Dieu.

Ainsi donc, bien loin de nous démotiver, l'espérance de la demeure éternelle nous incite au contraire à prendre nos responsabilités en cette "terre basse". Et il est certain que, le jour où, dans ce pays, nous aurons retrouvé l'espérance éternelle, nous produirons aussi, de nouveau, des hommes et des femmes disposés à prendre plus de responsabilités dans ce monde.

Et puis, la tente terrestre où nous vivons, c'est aussi notre corps. "Il se détruit", écrit l'apôtre. Nous en savons tous quelque chose. Et ce n'est pas en nous pâmant d'admiration devant les déshabillés des spots publicitaires que nous guérirons notre décrépitude, mais bien en écoutant l'Evangile qui nous dit que, par Jésus-Christ, Dieu ressuscitera notre âme et notre corps. Même s'il se défait, même s'il souffre, votre corps n'est-il donc pas le meilleur possible, puisque c'est celui que Dieu, dans la demeure céleste, revêtira d'immortalité ?

Aujourd'hui, on nous répète: "Recyclez-vous! recyclez-vous! Votre métier ne vaut plus rien. Vos méthodes sont dépassées. Vos machines sont bonnes pour le vieux fer..." et beaucoup ont de la peine à se sentir encore chez eux, dans ce monde où l'on a une telle folie de changements. Mais quelle sagesse dans tout cela ? Il s'agit surtout de faire de vous des marionnettes, de bons petits consommateurs, pour la plus grande satisfaction de ceux qui ne cherchent qu'à s'enrichir sur votre dos.

Nous ne pouvons pas vivre que de changements. Nous ne pouvons pas vivre sans la sagesse du coeur, qui vient de Dieu. Cette sagesse, elle nous dit que cette demeure où nous vivons est fragile, changeante, peu sûre. Mais elle nous dit aussi plus que cela: elle nous montre, là haut, bien plus haut que les chalets de la Dix, et cependant tout proche de nous, notre habitation définitive, auprès du Seigneur.

Et elle nous apprend à prier: "Dieu de Jésus Christ, notre Père, puisque tout est fragile, changeant ici-bas, fais-moi ce bien de m'attacher par la foi à ce qui ne change pas: ta bénédiction ici-bas, et le bonheur éternel auprès de toi... Puisque la vie est de remuer, de marcher dans la foi, sois mon guide, et garde-moi toujours sur le bon chemin... Sans que j'oublie jamais combien passagère est ma demeure terrestre, accorde-moi la grâce d'un foyer où règne la bonne entente et le respect mutuel... Et surtout, si difficile que soit ma vie, si durs que soient les temps actuels, ne laisse jamais s'épuiser mon espérance... Que jamais mon âme (puisque j'en ai une!) ne cesse de soupirer: "Je meurs d'impatience en attendant d'entrer dans les cours de ton temple".

Amen.

Détails

Avec la participation de
Orgue
Marianne BESSE
Musique
Cors des Alpes - dir. Wilfred Clément