La foi, la science et le bénéfice du doute

Temple de Vandoeuvres (©Alexandra Urfer Jungen)

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Le livre où Sébastien Castellion résume son testament spirituel a pour titre : « De l’art de douter et de croire, d’ignorer et de savoir ». Ce n’est pas seulement une belle formule qu’il nous propose : c’est un « art », c’est-à-dire en français du XVIe siècle, une méthode pratique à vivre dans la vie de tous les jours. C’est très concret, et fécond.

Il propose d’abord « l’art de douter et de croire ». Castellion insiste pour dire ce qu’il entend ici par « croire » : c’est faire confiance. La foi, c’est faire confiance à Dieu. Bien des personnes s’imaginent que pour être un « bon chrétien » il faudrait absolument avoir telles ou telles croyances. Ce n’est pas juste, selon Castellion. En effet, dans le texte même des évangiles, le mot grec qui est traduit par « croire » dans nos éditions est le verbe πιστεύω (pistevo), « faire confiance », et qui n’a rien à voir avec des verbes comme savoir ou connaître.

Castellion nous propose de progresser dans « l’art de douter et de croire ». Les deux sont importants : croire et aussi douter. Le bon rapport à Dieu est à la fois de croire (de lui faire confiance), tout en restant prêt à être surpris par lui : c’est la part du doute. C’est ce qui rend la foi modeste et respectueuse de Dieu. La confiance en lui permet précisément d’accueillir ce quelque chose d’inouï qui peut venir de lui à tout instant.

À côté de cette relation personnelle à Dieu faite de confiance et de respect, Castellion place « l’art d’ignorer et de savoir ». C’est là que nous élaborons nos croyances, comme dans le domaine scientifique. Nous partons des croyances des générations passées, puis, avec nos propres expériences de vie et de foi, nous essayons d’élaborer des modèles de connaissances qui prennent en compte au mieux ces observations.

Ce que l’on ignore est important aussi. D’abord parce qu’une science qui n’aurait pas conscience que certaines choses lui échappent serait une sorte d’intégrisme incapable de progresser. Il manquerait à la science une dimension essentielle : la science décrit notre réalité présente mais elle ne peut pas dire quel sens donner à notre vie, ni pourquoi l’univers existe, ni même pourquoi nous préférerions le jazz au menuet.

C’est pourquoi il faut associer la foi et la science, le « croire » et le « savoir », ce sont comme les deux jambes qui nous permettent d’avancer, avec leur part de modestie que sont le douter et l’ignorer.

Afin de réfléchir à l’art de combiner les deux, je vous propose de prendre un des exemples donnés par Sébastien Castellion : l’épopée d’Abraham dans le livre de la Genèse. Ce récit s’ouvre sur un appel de Dieu qu’Abraham entend. Il se met en route par la foi, sans savoir où il va. Il lui faudra bien du chemin pour que la promesse entendue arrive à son accomplissement, c’est ce chemin qui nous intéressera.

À grands pas, nous avons parcouru dix chapitres de l’épopée d’Abraham depuis la promesse qui le met en route jusqu’à sa réalisation.

Dieu parle, nous dit le texte à plusieurs reprises : c’est la dimension mystique de l’humain, c’est la prière, ou la voix de notre conscience en nous-mêmes.

 

1. Genèse 12 : L’Éternel dit : Va vers toi-même, hors de ton pays...

Ce texte nous appelle littéralement à aller « vers nous-mêmes », c’est donc avant tout un cheminement théologique, existentiel et moral auquel nous sommes invités.

Dès les premiers mots nous avons ici des éléments essentiels en rapport à ce que dit Castellion :

  • Entendre l’appel de Dieu et se mettre en route sans savoir où cela nous mène : c’est la foi comme confiance en Dieu.
     
  • Cet appel invite Abraham à quitter son pays et la maison de son père : c’est une invitation à prendre en compte ce qui nous détermine aujourd’hui, à partir de là pour avancer. C’est la même démarche que celle de la science, appliquée à notre théologie et à nos valeurs.

Connaître notre héritage, et partir de là pour avancer : se mettre ainsi en route « vers nous-mêmes », un nous-mêmes qui sera vraiment nous-mêmes.

Je traduirais ainsi la promesse faite à Abraham : ce toi-même est fécond, il a une belle dignité, il a sa place en ce monde. Tu es béni et tu seras une ample bénédiction pour d’autres.

Cet appel dresse le portrait d’un humain accompli, et il dit que nous avons du chemin à faire. On ne peut en vouloir à l’humain de n’être pas parfait : il est un être encore inachevé. Sa nature est d’être perfectible, sa genèse est en cours, c’est un processus, un cheminement.

 

2. Genèse 15 : Abraham attend la réalisation et rien ne vient.

Abraham s’est effectivement mis en route. Il a confiance dans la promesse : sa vie sera bénie et féconde. Dans sa confiance, il attend. Il attend encore. Dieu a promis : Dieu le fera. Et rien ne vient !

Que ferait un scientifique quand son expérience ne produit pas le résultat escompté ? Il est un peu déçu mais il sait qu’il n’a pas perdu son temps, il a appris qu’il doit remettre en cause quelque chose dans ses hypothèses de départ.

C’est ce que fait Abraham. Sa vaine attente lui fait comprendre qu’il a eu tort de tout attendre de Dieu les bras croisés. C’est sa théologie qui a trompé sa foi. Dieu n’est pas le Père Noël.

Imaginer Dieu comme s’il était un magicien tout puissant : cela a fait plus d’athées que tous les athées militants du monde. Bien des croyants hyper-sincères ont perdu la foi en voyant leur juste attente déçue.

Abraham est plus fin que cela, au lieu de tout rejeter en bloc, il affine sa théologie. Il le fait dans la prière, en criant à Dieu sa déception. Il a raison car c’est ce que l’on peut faire quand on a confiance en un ami.

Il garde sa confiance en Dieu, même si à ce moment-là il ne le comprend pas tout à fait. Abraham conjugue ainsi l’art de « croire » et celui de « douter ». Il ne confond pas foi et croyances. Il ne se cramponne pas avec opiniâtreté à sa première conception de Dieu. Il accepte d’évoluer dans son « savoir » sur Dieu.

Abraham repart de ce qu’il a profondément senti : Dieu lui a promis la fécondité dans son cheminement. Il avait posé l’hypothèse que Dieu allait réaliser sa promesse comme par magie. Ça ne marche pas. Abraham pose une nouvelle hypothèse : peut-être que Dieu l’encourageait lui, l’humain, à agir pour réaliser ce que Dieu lui a donné d’espérer?

 

3. Genèse 16 : Deuxième hypothèse, c’est à nous d’agir.

Abraham et Sarah vont alors faire appel à l’ingéniosité humaine pour faire un enfant. Avec un résultat encourageant : une certaine fécondité est observée, mais elle est troublée, loin de la bénédiction attendue.

Il faut dire qu’il y avait des manques dans cette technique purement humaine.

  • Moralement : la servante est pour eux un simple moyen dont ils disposent comme d’un objet. C’est l’inverse d’une bénédiction.
     
  • Spirituellement, il reste une sorte d’amertume contre Dieu dont ils ne comprennent pas pourquoi il n’a rien fait.

Quelle serait l’attitude d’un scientifique devant une expérience à moitié réussie ? Il garde une partie des hypothèses pour les améliorer. Que l’humain soit acteur a apporté un plus, mais il manque un quelque chose qui viendrait de Dieu. Quelque chose d’inconnu.

 

4. Genèse 17 : Troisième hypothèse, avancer en s’ajustant avec Dieu

Encore une fois il y a une rencontre décisive entre Abraham et Dieu. Cela indique que ce cheminement se fait aussi dans la prière pas seulement dans l’observation de la vie réelle et dans la réflexion intelligente.

Le premier pas sur ce chemin est théologique: Dieu se révèle comme « Dieu Shaddaï ». Contrairement à ce que l’on pense parfois, ce nom ne s’inscrit pas dans une théologie de la toute-puissance de Dieu, théologie qui a montré ses limites à la première étape du chemin de foi d’Abraham.

Au contraire « El Shaddaï » (שַׁדַּ֔י אֵ֣ל) est une figure du Dieu qui nous allaite comme une maman allaite son bébé, avec son sein (shad en hébreu שַׁד), et même ses deux seins (shaddaï שָׁדַי).

La puissance de Dieu est de nous faire grandir en nous donnant de son être, de sa vie, en nous accompagnant comme une mère qui apprend à son enfant à marcher. C’est effectivement ce que nous voyons Dieu faire tout au long de cette épopée.

Le second pas de ce cheminement est dans la part d’action qui nous revient : « Marche devant ma face, et sois parfait. ». Personne ne peut nous demander d’être parfait, évidemment, seulement il s’agit ici d’une visée : marcher sur un chemin de perfectionnement, pas à pas, comme on peut, avec notre créateur.

Abraham se met tout de suite à ce travail avec Dieu. Sa théologie a déjà bien cheminé, s’est construite d’hypothèse en hypothèse à l’épreuve de l’expérience de la vie réelle. Le récit le fait maintenant évoluer dans sa façon d’être, sa posture. Cela est raconté comme un changement de nom. Abraham ignorait qui il était vraiment, en profondeur. Il va avancer vers lui-même.

Il s’appelait « Abram » ce qui signifie « père élevé », il va saisir qu’il est Abraham « père d’une multitude ». Dans son premier nom, tout tournait autour de lui seul et de sa grandeur. Dans son second nom, sa grandeur est d’être source de vie, une bénédiction pour une multitude. C’est un changement de perspective à 180°.

Et effectivement, il appelait sa femme « Saraï » ce qui signifie « ma princesse à moi », ma chose. Il comprend qu’elle est en réalité « Sarah » ce qui signifie « princesse », princesse en elle-même.

Avec cet autre regard, Abraham va commencer à pouvoir être une bénédiction.

Le cheminement théologique a induit ce changement de mentalité. C’est normal. L’idée que nous nous faisons de Dieu nous crée à son image. Quand on imagine Dieu comme agissant avec toute puissance, cela nous donne des rêves de toute puissance pour nous-mêmes. Alors qu’avec une théologie d’un Dieu qui nous allaite et qui marche avec nous, qui cherche à élever son partenaire même quand il est tout petit et insupportable comme l’humain peut l’être : cette théologie inspire d’honorer les autres autour de nous et de faire équipe avec eux.

Notre confiance en Dieu avance avec notre savoir sur Dieu et sur la vie. Il ne suffit pas d’avoir la « foi du charbonnier », une foi viscérale en Dieu. Il est nécessaire aussi que notre théologie chemine, pas à pas. Qu’elle s’affine.

 

5. Genèse 18 : Vivre notre savoir théologique

À ce stade de l’épopée d’Abraham, il s’agit d’un travail sur les noms : sur Dieu Shaddaï, sur Abraham, sur Sarah. C’est un travail intérieur, de science et de foi.

L’art de « douter et du croire, de l’ignorer et du savoir » ne s’arrête pas là : il reste à ce que cette foi et ce savoir s’incarnent concrètement. C’est l’objet des chapitres suivants de l’épopée d’Abraham.

C’est ce que nous faisons aujourd’hui, en fils et filles d’Abraham par la foi. Nous sommes à la porte de notre tente, prêts à vivre une nouvelle étape, levant les yeux vers Celui qui vient à nous, et vers ceux qui viennent. La vie est devant nous.

Amen.

La prédication - la deuxième d'une série de trois - est inspirée du livre «De l'art de douter et de croire, d'ignorer et de savoir» de Sébastien Castellion. Il était attaché au temple de Vandœuvres pour la prédication en 1542. Il est reconnu comme un des tout premiers précurseurs de la liberté de conscience. D’une façon qui nous est très contemporaine, il articule la foi qui est pour lui une recherche s’appuyant sur Dieu, et la science qui permet d’étudier ce que l’on peut observer et savoir.

Détails

Intervenants
Organiste
Diego Innocenzi
Musiciens
Raphaël Hardmeyer, baryton